Chapitre 8 : Henriette

Précédemment dans l’histoire : les parents de Samuel et Caroline annoncent à leurs enfants qu’ils ont donc demandé à leur grand-mère, Henriette, de venir les garder. Ces derniers ne sont pas du tout enchantés…

– Quoi ? s’exclama alors Caroline. C’est une blague ?

– Votre père et moi avons beaucoup de travail à l’agence, fit valoir Annie qui semblait se justifier. Nous avons accepté de suivre un gros dossier, on vous en a parlé il y a quelques semaines déjà…

Annie avait ouvert avec son mari une agence immobilière juste après la naissance de Samuel, voilà près de treize ans. Aujourd’hui, leur petite entreprise marchait plutôt bien. L’agence avait acquis une solide notoriété au village et beaucoup de Bellevillois leur faisaient confiance pour vendre ou acquérir un bien.

Leur organisation était simple. Annie était chargée de la clientèle ; Franck, lui, s’occupait plus spécifiquement de la gestion administrative de l’agence.

– Son instruction nous oblige à partir quelques jours en déplacement, poursuivit son époux. C’est la solution la plus simple pour éviter que vous ne manquiez l’école.

Samuel se remit à touiller son bol de céréales :

– Super, la double peine.

Annie fit mine d’ignorer son commentaire.

– Mamie ne vient pas beaucoup nous voir…, regretta-t-elle avec un petit sourire navré, et c’est bien dommage.

Le silence borné des enfants vint se heurter à la moue faussement réjouie d’Annie. Elle cherchait à dissimuler un malaise qui semblait pourtant évident. D’ailleurs, elle se pinça l’arête du nez juste après.

C’était un geste embarrassé. Je la connaissais. Elle appréhendait clairement la suite de la conversation, je compris rapidement pourquoi.

– Son train arrive en gare de Belleville, ce soir…

Effectivement, Samuel et sa sœur bondirent immédiatement.

Ils tournèrent vivement la tête vers elle, et je vis l’incrédulité se peindre sur leurs visages défaits.

– Quoi ? Ce soir ? répétèrent-ils en se redressant d’un coup, refusant d’y croire.

Ils écarquillaient des yeux ronds comme des billes, visiblement choqués.

Annie se contenta de confirmer d’un bref mouvement de tête, avant de fixer ses pieds. Elle garda les yeux baissés quelques secondes, comme si elle redoutait d’avoir à affronter les regards courroucés qu’ils lui jetteraient.

Franck décida de prendre le relais, s’empressant ainsi d’ajouter :

– Nous irons la chercher à 19 heures. Tous ensemble !

Caroline allait parler quand il leva la main pour l’interrompre :

– Ce n’est pas la peine d’essayer de négocier, votre présence à nos côtés ce soir est obligatoire !

De rage, elle tapa dans un pied de chaise, et le regretta aussitôt. Intérieurement, je souriais. Ce n’était pas faute de lui répéter, elle ne voulait jamais porter de pantoufles à ses pieds. Têtue, je la vis serrer fièrement les dents.

De son côté, Samuel avait sur le visage l’expression d’un collégien informé un quatre juillet d’un report imprévu des vacances d’été.

– Et vous avez attendu le dernier moment pour nous le dire, bien sûr ! gronda la petite fille.

Caroline avait l’air particulièrement excédée. Cela dit, le reproche n’était pas volé.

Malgré la réponse négative auquel il s’attendait, Samuel tenta tout de même de suggérer une autre idée :

– Pour une fois, on ne pourrait pas rester seuls à la maison ? On fera bien attention, on suivra toutes vos recommandations à la lettre !

– Non, il en est hors de question ! On ne sait jamais ce qui peut arriver, fit-il d’une voix affirmée.

Caroline et Samuel échangèrent un regard déçu, avant qu’une affreuse grimace ne vînt déformer leurs traits.

Pour ma part, je trouvais leurs réactions assez surprenantes, ce qui me conduisit à m’interroger.

Toutes les mamies que je connaissais autour de moi étaient foncièrement gentilles. Plutôt calmes. Et d’un naturel bienveillant. Elles avaient une patience étonnante, surtout en compagnie des enfants.

Quand elles étendaient leur linge, j’aimais passer sous leurs fils, et renifler l’odeur de la lessive qui s’en dégageait. Elle sentait bon les souvenirs d’enfance. Leurs draps, eux, avaient toujours une odeur de pin frais ou de lavande.

Je les voyais souvent faire, quand je me promenais devant leurs fenêtres : elles chantaient en se dandinant, plumeau à la main, époussetant le haut de leurs placards en écoutant de la musique rétro à la radio. Elles fredonnaient des airs vieux comme le monde. Des airs oubliés, que plus personne, à part elles, ne connaissaient.

Ca me plaisait de les voir ainsi se trémousser. Je venais souvent les observer. J’aimais les entendre s’activer, dès les premières heures de la journée.

La plupart du temps, un grand sourire égayait leurs traits. Et, quand elles me voyaient miauler, elles me donnaient toujours quelque chose à manger.

Elles savouraient l’instant présent, et étaient toujours d’une humeur enjouée. Si elles se plaignaient parfois, cela ne durait jamais… Elles préféraient voir le bon côté de la vie.  Au fond d’elles, elles avaient peut-être conscience qu’elles avaient de la chance d’être encore en bonne santé, et elles se forçaient à profiter du temps qu’il leur restait. 

Et leurs petits plats… Oh mon Dieu… Leurs bons petits plats ! Qu’est-ce que j’en raffolais ! Leurs pâtisseries, particulièrement, étaient à tomber.

– Je comprends que vous ne soyez pas enchantés, reprit Annie. Néanmoins, j’aimerais que vous fassiez des efforts. La dernière fois, si vous aviez daigné un peu plus lui parler, son séjour aurait été plus agréable pour tout le monde. Je suis d’ailleurs surprise qu’elle ait accepté de revenir vous garder.

Caroline, aussitôt, s’insurgea :

– On peut savoir ce qu’on a fait ?

Aussitôt, les traits de Franck se crispèrent. Apparemment, les dernières fêtes de Noël leur avait laissé des souvenirs divergents :

– Vous voulez que je vous rafraîchisse la mémoire ? répondit-il, sourcils froncés. Vous ne lui avez presque pas adressé la parole ! Comme toujours, vous n’en avez fait qu’à votre tête. Souvenez-vous : vous sautiez partout, sans arrêt ! Je vous soupçonnerais même de l’avoir fait exprès, juste pour l’embêter ! Elle n’a pas réussi à faire la sieste une seule fois, la pauvre, et elle est repartie avec une migraine énorme !

– Bien fait pour elle !

– Caroline ! la reprit son père.

L’instant d’après, les épaules de la petite fille s’affaissèrent.

– Mais elle est pas drôle, Mamie…, grommela-t-elle. Elle est tout le temps de mauvaise humeur. J’ai pas envie d’être gentille avec elle !

Sam hocha la tête pour valider.

– Elle ne nous décroche pas un mot, sauf pour nous donner des ordres, ajouta-t-il. Elle passe son temps à tout nous interdire… On n’a pas le droit de faire du vélo : ça la stresse ! Pas le droit de sauter : ça la fatigue ! Pas le droit de regarder la télé : elle ne supporte pas de rater ses programmes préférés !

Caroline émit un profond soupir.

– En fait, je crois qu’elle nous déteste.

Je surpris Franck et Annie échanger un regard interloqué.

– Ce n’est absolument pas vrai, ma chérie…

Manifestement, cette dernière n’était pas convaincue.

– Et c’est réciproque. Nous aussi on la déteste ! On va devoir s’enfermer dans notre chambre toute la semaine… Avec elle, c’est le seul moyen d’avoir la paix !

Samuel tapa du poing sur la table.

– Il n’en est pas question !

Je vis Caroline le regarder, avant de réagir, et de se lever.

– T’as raison ! On va pas se laisser faire. On est chez nous !

La rébellion était sur le point d’éclater, mais Franck leur coupa immédiatement l’herbe sous le pied : il les somma de se calmer immédiatement, sous peine d’une punition.

Samuel obtempéra le premier et, d’une voix plus tempérée, essaya de lui expliquer :

– On dirait que vous ne comprenez pas…

Il ouvrit ses mains en signe d’impuissance, puis, d’un air désolé, souffla.

– Quand elle est là, on a l’impression d’être au bagne… 

– C’est quoi, le bagne ? demanda Caroline d’un air ignorant.

– Une prison, la renseigna aussitôt son frère d’un ton sec.

Je m’aperçus alors que le visage de ce dernier avait perdu toute sa gaieté. D’ordinaire si rieur, il s’était fermé. Des heures plus sombres s’annonçaient, et on aurait dit que, déjà, il se projetait.

Caroline prit le temps de plisser ses paupières, avant de feindre l’illumination soudaine.

– C’est exactement ça ! Il a raison, c’est le bagne quand elle est là !

Franck secoua la tête.

– Les enfants, vous exagérez !

Annie semblait du même avis, ce qui lui donna envie de les réprimander elle aussi.

– Vous êtes trop sévères avec elle. Mamie Henriette est âgée, leur rappela-t-elle, et elle vit seule depuis des années… Changer ses habitudes n’est pas facile pour elle.

J’entendis Samuel souffler à nouveau, l’air profondément contrarié :

– On sait… N’empêche qu’on en a marre. Elle ne fait que râler, et c’est toujours à nous de faire des efforts !

A ces mots, je souris. Ils étaient effectivement de la même lignée, cela ne faisait aucun doute !

– Elle me dit sans arrêt que je dois surveiller mes manières ! Que j’arrête pas de crier, que je suis toujours mal coiffée !

Caroline laissa passer une courte pause.

– C’est même pas vrai…, poursuivit-elle, comme personne ne daignait répondre.

Et, tandis qu’elle bougonnait, elle glissa machinalement son doigt dans une des narines qui la chatouillait. Je regardais Samuel qui la fixait, amusé.

Elle continuait de fourrager son nez, et le visage du garçon se fendit d’un grand sourire l’instant d’après, comme son regard se déplaçait sur les épis de sa chevelure ébouriffée.

– Qu’est-ce que t’as à me regarder ?

De mon côté, je replongeai le museau dans mes croquettes.

Je devais avouer qu’après tout ce que j’avais entendu, je n’avais pas hâte de faire sa connaissance non plus.

– C’est vrai qu’elle peut paraître un peu dure, des fois…, dit Franck en avalant d’un trait sa dernière gorgée de café. Vous réprimander, c’est sa façon à elle – un peu maladroite – de s’occuper de vous… Mais c’est votre grand-mère, acheva-t-il, et vous lui devez le respect !

Il y eut un moment de silence, seulement troublé par le bruit de la tasse qu’il posa bruyamment dans l’évier.

Je le vis s’agiter, signe qu’il était temps d’enchaîner sur la journée. Ce dernier se mit en quête de son trousseau de clés, qu’il venait à nouveau d’égarer. Pour ma part, je pensais naïvement que la conversation était close.

Je m’apprêtais à poursuivre ma toilette, essayant de me rappeler où j’en étais resté… Ah oui, ma manucure… Il me fallait impérativement la finir avant de pouvoir sortir.

Je me reculai un instant pour admirer le travail : mes griffes étaient superbes ! Il ne manquait qu’un coup de lime, et elles seraient parfaites !

J’allais m’exécuter lorsque j’entendis Caroline poser une dernière question.

Curieusement, celle-ci me fit dresser les oreilles, sans que j’en comprenne véritablement la raison :

– Qu’est-ce qu’elle compte faire de Rousquille ?

En effet, ce prénom m’était totalement inconnu. A son évocation, pourtant, je sentis mon pelage s’animer d’un étrange frisson…

Je suis, vous me suivez (ou les trois, parfois)

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Avant de me plonger dans l’écriture, je faisais régulièrement du footing. Puis, débordée par le travail que cela demandait, j’avais tout arrêté…

J’ai décidé récemment de me faire violence. Je chausse à nouveau mes baskets deux à trois fois par semaine et, dimanche dernier, ma petite famille m’a même accompagnée !

On court tranquillement quand je vois ma fille détaler, toute heureuse de nous doubler :

– Et voilà, c’est moi qui est devant la troupe !

– Qui suis…

– Mais non ! Tu vois bien que c’est vous qui êtes derrière !!!

Je pense, perplexe : « cette conversation n’a aucun sens ! ».

Je ralentis un peu, le temps de comprendre…

Ca y est !

Je « suis », nous « suivons »… Vous me suivez ?

C’est dimanche, il faut beau et elle est en pleine santé… Zut ! Pour une fois, je laisse tomber !

Esquisse#1 : Jojoko

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En ce moment, je suis en train de chercher la tête de mes personnages.

La première, ou du moins celle que je vous présente aujourd’hui, c’est Jojoko.

Jojoko est un personnage loufoque, d’une tendresse sans borne. Je trouvais amusant que dans mon roman l’un de mes personnages se perde un peu les chèvres… Si on regarde bien, on a tous une Jojoko autour de nous.

Jojoko parle à ses plantes vertes, elle ouvre et ferme les portes des placards plusieurs fois par jour. Elle met toujours ses vieilles charentaises au réfrigérateur, le soir, avant de se coucher. C’est vrai qu’elle aime sentir le frais réveiller ses pieds… Elle dit que ça lui rappelle un peu sa Russie Natale.

Il n’y avait qu’un personnage aussi déjanté capable de recueillir Mike à la déchetterie. Elle y était venue chercher quelques canards à cinq pattes, c’est finalement avec lui qu’elle est repartie… Elle lui a sauvé la vie.

On le sait tous, des familles, il en existe de deux types. Les familles de sang, et des familles de cœur. Celles imposées par la naissance, et celles qu’on a choisies.

Mike et Jojoko sont des figures très fortes de solitude et d’indépendance. Deux âmes cabossées, à la noblesse rare, que le destin fera se rencontrer et qui ne se quitteront plus jamais.

Minou, j’ai une blague !

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– Oh ! J’ai lu une blague qui m’a faite trop rire, Minou. Attends que je m’en rappelle…

Je me concentre une seconde.

– Ah oui… C’est ça !

Pause.

– Si Gibraltar est un détroit, qui sont les deux autres… ??!?

J’éclate de rire ! Il me fixe, sidéré.

– Génial, non ? Ca s’appelle un apophtegme !

Il me corrige :

– Non mon coeur… Ca s’appelle une blague de merde !

Et voilà…! Dès que c’est un peu littéraire, l’humour n’est plus le même.

#payetonbideavectonapophtegme

Maman, tu aimerais mourir comment ?

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Je hochai la tête, l’air entendu, et me fit la remarque que cette femme avait, indubitablement, un goût certain…

– A table !!!

– J’arrive !

Dix minutes plus tard, je m’installe sous trois paires d’yeux qui me mitraillent.

– Désolée, je finissais un truc…

– C’est toujours toi qu’on attend !

A peine je plante mon premier coup fourchette, ma fille me pose une des questions dont elle a le secret :

– Maman, tu aimerais mourir comment ?

Et vlan.

Dix minutes de retard, c’est pas non plus un drame !

– Eh bien… euh… je ne sais pas… Mais ce qui m’arrangerait en tous cas, ce serait que je ne souffre pas.

Pause. Je la regarde.

– Pourquoi ? T’as quelque chose prévu pour moi ?

Elle sourit, je me détends légèrement.

– Moi, j’aimerais mourir en sauvant le monde ! Comme Iron Man, quand il prend le gant de Thanos avec les pierres dedans ! Bon, c’est trop de pouvoirs pour lui, mais il meurt en héros !!!

– C’est sûr, je dis, ça a un peu plus de classe que de s’étrangler avec un Tic Tac… Délicieux, minou, ton filet mignon !

– Ne parle pas, mon cœur. Mâche doucement.

Chapitre 7 : L’Annonce

Précédemment dans l’histoire : Mike vient de raconter à Moustache la façon dont il avait fait la rencontre de Jojoko. Il lui donne des conseils pour faire sa place auprès des Malloré, conseils que Moustache s’empresse très vite de mettre en pratique. C’est ainsi que notre petit chat tigré réussit à s’intégrer, devenant, quelques mois plus tard, un membre de la famille à part entière.

Comme tous les matins, nous prenions le petit-déjeuner dans la cuisine. J’étais privilégié : Annie me servait toujours le premier. Pour être honnête, elle n’avait pas vraiment le choix… Comme on dit, ventre affamé n’a pas d’oreilles. Le matin, le mien passait son temps à casser celles des autres !

Dès qu’elle allumait la lumière, je dévalais les escaliers quatre à quatre en miaulant à la mort :

Aaarghhhh… A moi ! J’ai faim ! Je meuuuuurs de faim !

Puis je la pressais, nerveux :

Y’a quoi à manger ? Dis, y’a quoi ? Elles sont où les croquettes ? Hé ! T’as acheté une nouvelle pâtée ?

Pour finir enfin par couiner :

J’ai la tête qui tourne, au secours, je me sens fébrile…

Oui, mon attitude ressemblait de près à du harcèlement. Je n’étais pas patient, l’estomac creux… Je la suivais partout, comme un paparazzi.

Cela n’avait pas l’air de l’alarmer. De son côté, elle prenait soin de m’éviter en souriant, d’un air à moitié désespéré :

– Oui Moustache… j’ai compris, ça arrive…

Elle tentait par tous les moyens de me faire patienter ; elle mesurait certainement mal à quel point je souffrais.

Quand enfin elle déposait ma gamelle sur le carrelage, je me jetais sauvagement dessus et j’allais jusqu’à pousser sa main pour engloutir son contenu au plus vite. Bien que ce ne fût pas le cas, je devais passer pour un ingrat.

– Et voilà pour toi, mon petit cœur…

Et c’est ainsi qu’Annie me ramenait subitement à la vie.

Au fil du temps, ce rituel matinal nous avait rapprochés, elle et moi.

Annie était une très belle femme, brune, mince, au sourire franc, qui mettait instantanément les gens à l’aise. Elle avait de grands yeux marrons, qui pétillaient de joie dès qu’elle se levait, et des joues creuses sous de petites pommettes osseuses. J’adorais les taches de rousseur qu’elle avait sur le visage : son teint pâle les mettait joliment en valeur.

Souvent, un chignon relevait ses cheveux bouclés. Elles les avait longs jusqu’aux épaules. Elle les attachait rarement avec une pince, c’était trop d’organisation. Le plus souvent, elle le faisait avec ce qui lui tombait sous la main, une pince ou un crayon, selon l’inspiration. Elle aimait avoir la nuque dégagée quand elle travaillait, et les cheveux lâchés quand elle se reposait.

Cette femme avait une beauté naturelle à couper le souffle… Et, pour tout vous dire, j’en pinçais méchamment pour elle.

Je la trouvais particulièrement élégante, aujourd’hui, dans son tailleur bleu et blanc subtilement rayé. Elle avait probablement un rendez-vous important.

Le seul obstacle entre elle et moi, finalement, c’était son mari. Je me demandais d’ailleurs souvent ce qu’elle lui trouvait…

Depuis l’histoire de mon prénom, j’avais une dent contre lui. C’était un fait. Mais, au cours de ces derniers mois, j’avais aussi eu l’occasion de l’observer attentivement… Et c’était un homme on ne peut plus ordinaire, croyez-moi !

Franck avait les cheveux châtain, coupés courts, et il était de taille moyenne. Ni grand ni petit. Ni maigre ni gros. Comme je vous le disais, il était quelconque. Désespérément banal… Si commun que rien ne le distinguait particulièrement de ses autres congénères.

Cela dit, comme je ressentais un peu de peine pour lui, je faisais peut-être un portrait trop flatteur… En vérité, entre sa calvitie naissante, son ventre rebondi et ses verres progressifs qui lui agrandissaient les yeux outrageusement (quand il les mettait, il ressemblait à un saumon d’élevage), il fallait avouer qu’il avait la quarantaine plutôt ingrate, le pauvre.

De son côté, il feignait une parfaite indifférence à mon égard… Je n’étais pas dupe : mon élégance et ma fougueuse jeunesse devaient fortement l’agacer.

J’avais également étudié les traits de sa personnalité avec attention : bien qu’il occupât la place du chef de famille, il n’était franchement pas à la hauteur de cette fonction.

En premier lieu, il était tête en l’air, et terriblement maladroit. En plus de ça, il était souvent distrait : il n’écoutait que d’une oreille, ce qui obligeait régulièrement la pauvre Annie à se répéter… Je me demandais parfois où elle puisait une telle patience.

Au-delà de ce tempérament étourdi, Franck n’était pas manuel pour un sou. De sa vie, il n’avait jamais réussi à utiliser correctement une visseuse ! Par conséquent, tout ce qu’il bricolait dans la maison pouvait à tout moment vous rester dans les mains. Mieux valait le savoir, question de sécurité.

Pour finir, il était nul au foot, et il ne savait pas non plus raconter les blagues.  Les enfants ne manquaient pas de se moquer de lui à ce sujet. Lui feignait d’en rire, bêtement. Mais, au fond, il devait bien se rendre compte qu’il se ridiculisait…

S’il me faisait pitié, le plus souvent, il m’agaçait aussi parfois prodigieusement : il avait toujours le dernier mot ! Et je ne parvenais pas à comprendre pourquoi. Comme s’il était doté d’une autorité naturelle, que seuls les Malloré pouvaient percevoir. A un moment, je me suis même demandé s’il n’était pas un peu sorcier… Non. Quelque chose m’échappait, mais il n’avait aucun pouvoir magique particulier.

Avec moi, toutefois, cela ne marchait pas. Il ne m’impressionnait absolument pas.

Je me rassurais intérieurement : un jour ou l’autre, Annie ouvrirait fatalement les yeux. J’étais tellement plus attachant que lui ! Tôt ou tard, elle finirait par le quitter… Et, ce jour-là, elle me tomberait dans les pattes, je le savais… Il me suffisait simplement de patienter.

Un bruit sec mit un terme à ces réflexions et me fit lever la tête.

En haut, les portes s’étaient mises à claquer : les autres membres de la famille allaient débarquer, sonnant ainsi la fin de notre tête à tête privilégié.

Généralement, c’était Caroline qui descendait la première. Le matin, ses yeux ressemblaient à deux belles pâquerettes sous l’étendard de ses cheveux en bataille. Elle portait une coupe courte, blonde comme les blés, et avait la peau plus claire que du lait de soja.

Son visage d’ange était un leurre : la petite fille pouvait se transformer en monstre si vous osiez lui parler avant qu’elle ait fini d’avaler son petit-déjeuner !

Tous les matins, Annie la laissait donc se réveiller sans la brusquer, dans le silence le plus complet. De temps à autre, elle jetait un rapide coup d’œil vers sa fille, la regardait discrètement siroter son bol de chocolat chaud, à petites gorgées, les yeux perdus dans le vague.

Si Caroline avait besoin de temps pour émerger, son frère, lui, démarrait au quart de tour. Il filait directement sous la douche et ressortait, deux minutes plus tard, frais comme un gardon !

Il passait ensuite un gros quart d’heure à essayer de discipliner sa mèche brune : elle lui tombait invariablement sur le front tant que le gel n’avait pas séché… Dire qu’il était écrit Fixation extrême, sur le tube.

On entendait l’adolescent de quatorze ans arriver de loin… Il écrasait chaque marche de l’escalier d’un pas lourd et puissant. Il se déplaçait avec l’agilité du lion et la souplesse d’un éléphant en surpoids ! Comment réussissait-il cet exploit ? En toute honnêteté, je l’ignorais. Mais cela m’amusait.

Franck, enfin, venait les rejoindre en dernier. Il faisait généralement son entrée, l’œil rivé sur sa montre, toujours pressé, resserrant un nœud de cravate plus ou moins bâclé selon les jours.

Une fois qu’ils furent tous réunis en bas, Annie et Franck échangèrent un regard puis se retournèrent vers leurs enfants.

Ils avaient une annonce à faire :

– Sam, Caro, vous voulez bien écouter une minute s’il vous plaît ? Nous avons quelque chose de très important à vous dire…

Ils levèrent aussitôt le nez.

De mon côté, je me figeai, oreilles dressées.

Annie prit une profonde inspiration, avant de déclarer :

– Nous avons demandé à Mamie Henriette de venir vous garder cette semaine, balança-t-elle alors d’une traite.

A leurs mines défaites, on aurait dit qu’elle venait de lâcher une bombe.

Aussitôt, de vives protestations s’élevèrent : les enfants n’avaient pas l’air content du tout !

I had a dream…

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7 heures. Mon conjoint me réveille gentiment.

– Nooooon…. J’veux pas me lever…

A la cuisine, mon petit-déjeuner est prêt. Mon thé à la bergamote m’attend, avec son délicat nuage de lait. Comme d’habitude, le pauvre, il a tout préparé.

– Ca va pas ?

Il voit que de la fumée me sort par les trous de nez.

– Purée, je suis dégoûtée… J’étais en train de rêver que je sortais avec Robert Downey Jr…

Pause.

– Et toi, t’as osé me réveiller !!!

– Désolée mon coeur…

Il sourit.

– Maintenant que c’est râpé, tu veux pas plutôt boire un café avec George Clooney ?

Je le regarde, l’air désespéré, avant de soupirer.

– En même temps, je ne peux pas trop t’en vouloir… Dans mon rêve, j’étais en train de le quitter.

La journée vient à peine de commencer, je suis déjà blasée. C’était Robert Downey Jr., s’il vous plaît ! Et moi, là, qui trouve rien de mieux à faire que de le larguer…

Parfois, quand même, j’ai de ces idées…

Ah, les beaux jours qui reviennent !

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Ah, les beaux jours qui reviennent !

De mon bureau, je vois le soleil briller depuis ma grande baie vitrée.

Je fais une pause et contemple le paysage au-dehors. J’entends le vent souffler. Je le regarde courir dans le jardin, en appui sur les herbes courbées.

Un bourdon me chatouille l’oreille. Je tourne la tête, je le vois zigzaguer. Il s’approche d’un joli bouton printanier…

Je le regarde qui vient le flairer, l’aile enfiévrée.

– Brrrrrzzzziiiii Brrrrrzzzziiiii… Vos pétales, i’ zouvrent à quelle heure, ma’m’zelle ?

Elle, timide, réserve son mystérieux secret.

Cette rencontre inattendue ravage mon imagination. Une fleur. Un bourdon…

Sous mes yeux, c’est loxymore parfait !

Le silence vrombissant, version végétale ! C’est l‘harmonie du scandale.

C’est le pop corn salé, l‘invention de la glace au Roquefort, la brevétisation du cale-menton (ceux qui ont essayé de dormir dans le métro comprendront).

Le succès de la grenouillère-serpillère, plébiscitée par les jeunes mamans éreintées.

L’industrialisation du savon marron, odeur goudron.

L’idée géniale des pâtes verdâtres, molles comme des calamars (soi-disant, goût épinard).

Vous ne vous êtes jamais demandé, vous-même, comment certaines idées étaient nées ? Là, soudain, j‘entrevois la façon dont le string a un jour été inventé…

Je perçois la poésie qu’il y a, l’été, à porter des sandales ajourées. Leurs menus bras croisés, sur des chaussettes en coton un peu mouillées.

C’est aussi sûrement ainsi, un matin de mai, dans un esprit inspiré, que le premier bijou d’anus est né…

C’est alors que jaillit soudain une fusée ! Surgissant de nulle part, le chat de mon conjoint déboule, l’air passablement énervé. Le voilà qui décoche un sévère coup de patte au bourdon, lui assénant une claque magistrale en plein citron !

J’entends Paf ! puis Bzziouuuuuuuuu… Ensuite, plus rien.

L’inspiration sonnée, je vois le bourdon, assommé, chuter et se planter dans le gazon encore tout frais…

–  Tu crois que ça ennuierait le printemps d’aller sonner à côté ? On s’entend plus ronfler ! semble-t-il m’indiquer, à moitié réveillé.

Ca ne marchera jamais…!

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– Minou… Parfois, ce blog, je me dis que c’est une idée débile… Ce que je raconte n’a absolument aucun intérêt !

Pause.

– Bon, tu me diras, est-ce qu’un petit parasol en bois sur une boule de glace a de l’intérêt ? Non. Et pourtant, l’idée a eu du succès.

Nouvelle pause.

– Un jour, y’a quand même un gars qui a inventé le saladier troué… Un autre, les boules carrées… Quand même, ça donne à méditer !

A la troisième pause, je le vois qui hoche la tête.

– Ah ça, mon cœur, y’a des tas d’idées ridicules qui ont marché… T‘as même pas besoin de chercher aussi loin : regarde, par exemple, notre relation ! Si ça, c’est pas une idée à la con !

Quand je suis stressée, il trouve toujours les mots pour me réconforter !

Chapitre 6 : Jojoko

– Qu’avait-il de bizarre ? m’étonnai-je, curieux.

– Il était louche, c’est tout.

Je dressai le museau :

– Louche ?

Venant d’un borgne, c’était plutôt drôle !

Je me retins néanmoins de rire : Mike affichait un air sérieux… Je ne voulais pas prendre le risque de le vexer. Le sujet avait l’air sensible.

– Je ne sais pas comment l’expliquer… Il avait un sourire à mille dents accroché au visage, qui m’a semblé faux. D’instinct, j’ai su qu’il préparait un mauvais coup.

Il marqua une pause.

– Alors, plutôt que de partir, j’ai préféré me rapprocher et écouter ce qu’il disait.

Mike se posta à la fenêtre et, discrètement, il les espionna.

L’homme insistait – un peu trop lourdement à son goût – pour vendre à Jojoko une gamme de cosmétiques dont les vertus purifiantes étaient soi-disant spectaculaires.

Mike se fit aussitôt la réflexion qu’il avait eu raison de se méfier… Il en faisait un peu trop pour être sincère : il en déduisit que ses intentions étaient sûrement loin d’être charitables.

Il observa la façon décontractée avec laquelle le représentant s’installait sur une des chaises de la cuisine, comme s’il était chez lui.

Il l’entendit alors dérouler un à un la liste de ses arguments de vente, marquant une pause de temps à autre pour siroter une gorgée du café que la vieille dame lui avait poliment offert. Le vendeur faisait exprès de le boire tout doucement… Il prenait son temps, comme un pêcheur appâterait un hameçon.

– Je me doutais qu’il allait lui jouer un sale tour… J’ai le flair pour ces types-là.

Très vite, Jojoko ne parvint plus à s’en dépêtrer : le représentant, coriace, avait réponse à tout. Il lui suggérait même de souscrire un abonnement mensuel, afin d’être directement livrée par le service postal !

– Grâce à cet avantage unique que nous n’offrons qu’à notre clientèle privilégiée – et vous avez la chance immense d’en faire partie – vous n’aurez même plus à vous déplacer ! N’est-ce pas une nouvelle formidable ?

– Mais enfin… Je n’ai pas besoin de toutes ces crèmes, objectait-elle, désespérée.

– Vous êtes une femme coquette, cela se voit tout de suite, la flattait-il d’une voix mielleuse. Croyez-moi, ces produits-là sont révolutionnaires ! Vous sentirez immédiatement la différence sur votre peau, et ce, dès la première application !

Bien entendu, les produits dont il vantait les mérites n’étaient autres que des invendus de magasins discount.

– Monsieur… Regardez par exemple, celle-ci : c’est un masque contre l’acné… A mon âge, je me demande bien ce que j’en ferais.

– Généreuse comme vous êtes, vous n’aurez qu’à l’offrir à l’un de vos petits-enfants, répondit-il, imperturbable.

Un voile gris passa devant les yeux de la vieille dame.

– Malheureusement, c’est impossible… Je n’ai pas de famille, voyez-vous.

Le représentant fit mine de compatir :

– Ah… C’est triste, en effet…

Avant de rebondir, sur un ton presque guilleret :

– Mais vous avez des amis, qui n’en a pas ? Vous ne me ferez pas croire qu’il n’y a aucun adolescent boutonneux dans votre entourage ! Allons donc, je suis sûr qu’en cherchant bien, vous trouverez un petit jeune qui se débat dans les affres de l’âge ingrat… Ce dernier ne pourra que se montrer reconnaissant, croyez-moi !

D’où il se trouvait, Mike ne perdait rien de la scène grotesque qui se jouait sous ses yeux.

Il regardait Jojoko farfouiller nerveusement dans le panier d’échantillons, et commençait sérieusement à bouillir. Il sentait son ventre se tordre de pitié et de colère mêlées tandis que la vieille dame ajustait d’une main tremblotante les demi-lunes de sa paire de lunettes… Ses verres, en plus d’être rayés, ne semblaient plus du tout adaptés à sa vue, ce qui qui la rendit encore plus vulnérable à ses yeux.

– D’accord pour celle-ci, continua-t-elle, peu convaincue, mais que ferais-je donc d’un… « au-to-bron-zant » ? Balbutia-elle, en déchiffrant maladroitement l’inscription collée sur le tube juste à côté.

Selon toute vraisemblance, ce devait être la première fois qu’elle prononçait ce mot.

– Ne vous y trompez pas, cette crème est LE produit-phare de la gamme ! Elle vous donnera un teint hâlé, dit-il, étouffant un petit rire, à faire pâlir d’envie vos amies du club de bridge.

Jojoko semblait moyennement goûter la plaisanterie et les sourcils de la vieille dame, lassée, s’affaissèrent juste après.

– Vous passerez pour une des retraitées les plus chanceuses du quartier ! Celle qui peut s’offrir des vacances toute l’année !

Visiblement, il semblait très satisfait de sa nouvelle parade.

De son côté, Mike vit à nouveau Jojoko souffler. Une terrible colère montait en lui, elle tambourinait dans ses veines si violemment qu’il s’étonna même d’avoir réussi à la contenir jusque-là !

Jojoko n’était inscrite à aucun club, ne partait jamais en vacances et avait malheureusement très peu d’amis, Mike le savait. Elle entretenait des relations courtoises avec les voisins du quartier, mais de là à ce qu’elle les considère comme des amis…

A cet instant précis, Mike vit subitement Jojoko flancher et, l’instant d’après, elle n’eut plus le moindre courage de tenir tête au représentant… Elle n’espérait qu’une chose : qu’il s’en aille, et, de préférence, le plus vite possible.

Ces signes de reddition n’échappèrent pas à son interlocuteur. A sa mine réjouie, Mike supposa qu’il se félicitait d’avoir déniché une proie aussi facile pour refourguer ses abonnements. En effet, cette nouvelle souscription lui générerait une grasse commission, qui lui permettrait même de décrocher la prime du meilleur vendeur à domicile du mois… Il voyait déjà son portrait s’afficher en grand sur le site internet de l’entreprise !

Mike, l’œil révulsé, écouta Jojoko protester une dernière fois, d’une voix désespérée :

– Elles coûtent un prix faramineux… Je n’ai pas les moyens, dit-elle, je suis vraiment désolée…

– Je vous comprends Madame… Heureusement, j’ai la solution ! s’écria-t-il à nouveau d’un ton victorieux.

Mike sentait l’estocade finale se préparer.

– Nous offrons des facilités de paiement, Madame, en trois, cinq ou dix fois ! Et ceci, évidemment, sans frais additionnel !

Les yeux du représentant brillaient d’un éclat presque diabolique :

– Vous voyez, nous savons ménager nos clients…, déclara-t-il au moment même où un bulletin d’adhésion et un stylo tout neuf se matérialisaient sur la table, comme par magie. Tenez, dit-il en les lui tendant, ceci est un formulaire d’inscription : vous n’avez plus qu’à signer dans le cadre en bas et après, c’est promis, je vous laisse tranquille…

Jojoko était sur le point de se faire plumer. Pour Mike, c’en était trop !

Il bondit dans la cuisine et se mit furieusement à grogner, feulant méchamment en direction du vendeur et le menaçant de son œil borgne, le poil hérissé de colère ! Sa queue, elle, avait quasiment triplé de volume !

L’autre, surpris, eut aussitôt peine à déglutir… A peine cicatrisé, l’œil de Mike avait un aspect particulièrement effrayant. A cette vue, le représentant étrangla un cri de peur et, l’instant d’après, il en menait beaucoup moins large…

– Il est à vous ce chat ? articula l’escroc en opérant un rapide mouvement de recul. Qu’est-ce qu’il lui prend ?

– Euh… Eh bien…, balbutia Jojoko qui ne savait quoi répondre.

Ce dernier leva l’index en direction de Mike et le replia presque aussitôt, craignant qu’il ne le lui morde.

– Regardez… il bave ! dit-il, les yeux grands ouverts.

Une soudaine panique s’empara de lui.

– On dirait qu’il a la rage !!!

Mike continuait de fixer le représentant avec un regard menaçant, plus noir que ne l’était sa fourrure électrique. Son œil encore valide jetait des éclairs en direction de l’homme, qui ne parvenait plus à dissimuler la peur qui l’étouffait… Le visage de ce dernier, saisi d’effroi, était devenu aussi pâle que la mort.

– Bon, déclara-t-il soudain en se levant, je crois qu’il serait plus raisonnable que je vous laisse réfléchir…

Ce n’était plus qu’une question de temps. D’un instant à l’autre, Mike allait lui sauter à la gorge !

L’homme fit glisser le document sur la table, recula prudemment puis empoigna son attaché-case avant de repousser légèrement la chaise et de tourner les talons directement vers la sortie ! L’instant d’après, il détalait sans demander son reste en faisant claquer bruyamment la porte derrière lui !

– Eh bien… On dirait que je te dois une fière chandelle ! lança Jojoko, interloquée, qui regardait par la fenêtre l’escroc s’engouffrer dans sa voiture à la hâte.

Pour toute réponse, Mike s’approcha et se frotta à ses bas de contention, en ronronnant de satisfaction.

– Mais… je te reconnais ! C’est toi que j’ai trouvé à la déchetterie, n’est-ce pas ?

Il confirma d’un miaulement bref.

Elle sourit.

– Ça te dirait de boire un peu de lait ? lui demanda-t-elle d’une voix douce.

C’est alors que, subitement, elle tourna la tête et se mit à taper dans ses mains :

– Taisez-vous donc ! s’exclama-t-elle, agacée.

Mike marqua un temps d’arrêt, perplexe, se demandant ce qu’il lui prenait.

Il chercha dans la pièce une autre présence que la sienne, en vain.

– Ces orchidées, alors ! Qu’est-ce qu’elles chantent faux, tu ne trouves pas ?

Il dévisagea Jojoko quelques instants, avant de se rappeler qu’il l’avait déjà vue agir ainsi.

Jojoko fit un effort pour se concentrer avant de reprendre là où elle en était, l’air de rien :

– Bon, ne bouge pas… il doit bien me rester quelque chose au frigo.

A partir de ce jour-là, Mike et Jojoko ne s’étaient plus jamais quittés.

Quand Mike eut fini de me raconter cette histoire, il adopta alors une voix aux accents devenus très sages :

– Tu vois Moustache, c’est ça, la clé, pour s’intégrer…

Je le regardai bêtement, ignorant où il voulait en venir.

– Pourquoi crois-tu que je t’ai raconté cette histoire, boy scout ?

Mon expression, figée, ne lui donna d’autre choix que de continuer :

– En vérité, dans un foyer, il n’y a pas de secret… Pour trouver sa place, il faut prendre soin les uns des autres… C’est aussi simple que ça.

Pour que les Malloré prennent soin de moi, il fallait donc également que je prenne soin d’eux ? Ce n’était pas marqué dans le contrat, ça !

– Ils t’ont adopté… Maintenant, c’est sur eux que tu dois veiller.

J’observai trois jours de bouderie, pour la forme, avant de mettre ses conseils en pratique.

Je passais alors la majeure partie de mon temps auprès des Malloré : je les écoutais, les accompagnais partout où ils allaient. Je m’empressais de les cajoler quand ils rentraient, fatigués.

C’est ainsi que, comme ce dernier me l’avait annoncé, je fus un jour considéré comme un membre de la famille à part entière : je ne trouvai plus jamais la fenêtre de la cuisine fermée !

Et très vite, je sus que Mike deviendrait… mon meilleur ami.