Chapitre 5 : La Rixe

Au souvenir de cet épisode, Mike soupira et leva la tête :

– Oh… C’était il y a longtemps…, répondit-il avant de revenir s’installer sur un des fauteuils de la terrasse.

– Je me doute, rétorquai-je du tac au tac.

Il tourna soudainement son museau vers moi, comme si un taon l’avait piqué :

– Pourquoi ? Tu trouves que je suis vieux ?

Son regard était aussi luisant que celui d’un rapace.

– Euh, non ! Pas du tout ! m’excusai-je immédiatement en rentrant instinctivement la tête dans les épaules, tel une tortue se réfugiant dans sa carapace.

Je m’empressai de me justifier, craignant de l’avoir offensé :

T’as l’air d’avoir de l’expérience, c’est ce que je voulais dire… ça se voit tout de suite.

Il me jaugea un instant en silence, ce dernier seulement troublé par le bruit d’une voiture qui passait au loin dans une rue du quartier.

Il prit le parti d’ignorer ma remarque, et émit un léger grognement :

La vie ne m’a pas fait de cadeaux, déclara-t-il alors, tandis que je reprenais ma respiration.

Même si nous avions établi le contact, l’animal n’avait pas l’air commode : je le soupçonnais de pouvoir dégoupiller à tout instant. Mieux valait rester sur mes gardes.

– En ce temps-là, je vivais dans la rue… Je ne dormais que d’un œil, à cause de cette satanée fourrière.

Une chance qu’il ait pu conserver ses habitudes, pensai-je en prenant soin de garder cette réflexion hautement pertinente sous silence.

– Les habitants du quartier sollicitaient les policiers jour et nuit. Qu’est-ce qu’ils ont pu me courir après, ces branquignols, avec leurs filets à la main ! dit-il en se fendant d’un rire gras.

Il marqua une pause et s’allongea sur la terrasse en bois, les pattes croisées.

– A cette époque, poursuivit-il, j’allais tous les soirs à la déchetterie pour me ravitailler. Je n’étais pas difficile… Je me contentais de ce que je trouvais. En ce temps-là, un vieux morceau de poulet ou une arête de sardine faisaient très bien l’affaire… L’essentiel était d’avoir quelque chose à manger.

J’eus un violent haut-le-cœur, et chassai immédiatement ces images de mets infects de ma pensée. Je concentrai alors mon attention sur le souvenir de la pâtée de bœuf que m’avait servie Annie, le matin même, avant de me dire qu’en fin de compte je n’étais pas si mal loti.

– Cependant, l’endroit était mal fréquenté… Et je n’étais pas seul à me battre pour survivre.

Je l’écoutai d’une oreille nettement plus compatissante à présent.

Il afficha un air plus grave, avant de continuer :

– En ce temps-là, vois-tu, je n’étais qu’un vulgaire chat de gouttière. Je faisais peur à tout le monde avec ma dégaine ! Les autres n’osaient pas se frotter à moi et, en général, ils me laissaient tranquille.

Soudain, il fit une étrange grimace. On aurait dit qu’il venait d’avaler du jus de citron… Pur.

– Un soir, je fus pris à parti dans une violente bagarre…

Son œil s’anima alors d’une lueur étrange : manifestement, le souvenir de cet épisode lui était encore douloureux.

– J’ai foncé dans le tas, prêt à en découdre avec chacun des zonards qui tentait de me faire la peau… Ah ça, ils ne m’ont pas raté ! J’ai rendu coup pour coup, tu peux me croire, aussi longtemps que je le pouvais !

Il me regardait droit dans les yeux, et je vis une flamme nouvelle s’y allumer soudain.

– Plus jeune, j’étais une vraie tête-brûlée !

L’instant d’après, un voile de tristesse retomba sur son museau, qui fit soudain baisser son regard comme s’il se sentait honteux.

– Mais ils étaient trop nombreux… Très vite, ils sont parvenus à prendre le dessus.

Il observa un instant de silence.

– Ces crapules m’ont laissé à moitié inconscient, là, au milieu de toute cette puanteur. Je suis resté comme ça, toute la nuit, à attendre la mort… J’agonisais entre un étendoir à linge cassé et un aspirateur à demi-éventré, j’avais du sang partout sur le corps…

Je repensai à mon cube de bois et, pour la seconde fois, je me fis la réflexion qu’en vérité, j’étais incroyablement chanceux.

Mike eut ensuite une absence soudaine, et je vis son regard se perdre dans le vague… J’étais impatient de savoir comment il avait réussi à s’en sortir, je jugeai néanmoins préférable de le laisser se recueillir un moment.

Au bout d’un certain temps, je risquai timidement une relance :

– Et… que s’est-il passé, ensuite… ?

Cette question le fit aussitôt revenir à lui. Il m’adressa un grand sourire puis déclara simplement :

– Jojoko m’a sauvé la vie.

C’était donc ainsi qu’ils s’étaient rencontrés, pensai-je.

– Elle passe souvent à la déchetterie pour y récupérer des vieilleries… C’est là qu’elle m’a trouvé, le lendemain matin. J’étais dans un état lamentable… Mes chances de survie étaient très faibles. Mais elle, elle ne s’est pas posé la moindre question : elle m’a immédiatement conduit chez le vétérinaire de Belleville…

Il fit une pause.

– Je serais mort, ce jour-là, sans son intervention…

Nous échangeâmes un regard. Tout à coup, Mike me parut plus fragile.

Il se dégageait de lui une tristesse profonde, toute-puissante… terriblement touchante.

Mike avait une personnalité à part. Son caractère respirait la solitude et le renfermé, mais il témoignait aussi d’une farouche combativité. Sa détermination, forte, faisait vibrer quelque chose de très pur en lui : c’était sans doute cela, l’élégance de la fierté…

Bon, d’accord, cette élégance s’arrêtait là. Mais rares étaient ceux en avaient autant dans le ventre, songeai-je tandis que je repensais à mes réactions premières de poule mouillée. Quelques minutes auparavant, j’avais été moi-même un parfait trouillard, il était inutile de le nier.

L’instant d’après, il reprenait son histoire et je rivai sur lui un regard neuf, empreint d’une sincère admiration :

– J’avais une dette envers elle. Une fois remis sur pied, j’ai donc voulu aller la remercier… C’était la moindre des choses, non ?

Je fis un mouvement de tête en signe d’approbation.

– Au moment où je suis arrivé, elle ouvrait la porte à un représentant. Au départ, j’ai pensé qu’il valait mieux repasser, mais quelque chose dans l’attitude du vendeur a immédiatement retenu mon attention…

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