La bonne recette

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Pour moi, l’écriture ressemble d’assez près au travail du boulanger.

J’assemble les ingrédients, avant de mélanger lentement. Je pétris ensuite la préparation, encore et encore, jusqu’à obtenir une texture lisse. Un matériau souple. Prêt à mettre au four.

Je l’étale consciencieusement avant de le poser sur la plaque.

Les illustrations sont cette chaleur qui fait gonfler la pâte. Je la regarde monter, émerveillée…

Cependant, pour être honnête, j’espère que j’écris mieux que je ne cuisine.

– Maman !!! T’as encore fait brûler les cordons bleus !

Oui, une de mes spécialités. Avec le plat brûlant malencontreusement renversé.

Songez… Il faut tout de même un certain talent pour y arriver !

Chapitre 18 : De nouveaux appartements

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Précédemment dans l’histoire :

Moustache est allé chercher du réconfort auprès de son ami Mike. Ce dernier lui a conseillé de se faire oublier, le temps de laisser les choses se calmer. Moustache, d’abord outré, reconnaît ensuite à regrets que ce conseil n’est peut-être pas si mauvais…

Une bonne heure s’était écoulée depuis mon accrochage avec Rousquille.

Je déambulais tristement, me rapprochant de la maison sans grand enthousiasme. J’avais le front bas et le moral en berne… Mes pattes, étonnamment molles, semblaient pourtant peser des tonnes.

Tout était calme alentour. La maison des Malloré se dressait derrière une haie. Qui aurait pu soupçonner que, derrière les murs lisses de cette petite maison en briques, une véritable guerre de territoire était en cours ? Personne. Un silence plat régnait.

Depuis la bagarre, j’avais l’estomac douloureusement noué. Devant l’entrée, je distinguai la lumière jaune de l’entrée qui filtrait… Les Malloré ne dormaient pas.

J’avançai prudemment sur le gravier de l’allée. Je reniflai ça et là, truffe aux aguets, à la recherche d’une information quelconque… Je ne percevais rien d’alarmant. Que des odeurs familières autour de moi.

Si je n’avais pas moi-même assisté à l’arrivée de la trouble-fête, rien de ce que je percevais n’aurait pu m’alerter sur un quelconque changement, en dehors des volets roulants qui avaient été fermés et de la voiture qu’on avait déplacée. Elle était à présent garée sur le chemin qui menait au garage.

Mon inquiétude ne faisait qu’augmenter… Et si personne ne m’ouvrait ? J’imaginais déjà passer la nuit dehors, terrorisé à l’idée de me retrouver nez à nez avec Gros Jack. Il chassait tous les soirs dans le quartier, à la faveur de l’obscurité, tapi derrière un bosquet ou caché à l’angle d’une ruelle étroite, attendant patiemment que l’un de nous tombe dans ses filets. 

Quelqu’un déverrouilla une porte au bas de l’allée. J’accourais en direction du bruit métallique quand j’aperçus la tête de Samuel qui dépassait.

Il me guettait.

– Ah Mous, te voilà enfin !

Le poids écrasant ma poitrine se fit soudain plus léger : il y en avait au moins un qui me cherchait !

– Je commençais à me faire du souci… Où avais-tu disparu ?

Je lui fis une fête du tonnerre.

Je me frottai à ses chevilles, ronronnant aussi fort qu’un moteur d’avion prêt à décoller. Ne résistant pas à l’envie de me prendre dans ses bras, il fourra son nez busqué dans mon cou et, tendrement, me câlina :

– Je suis content de te voir, canaille !

Puis, reprenant un air plus sérieux, il déclara :

– Mon vieux, tu lui as mis une sacrée dérouillée, à la Rousquille !

Je me mis à ronronner de plus belle, flatté du compliment.

– Inutile de pavoiser, me sermonna-t-il. Votre prise de becs rend cette cohabitation encore plus compliquée ! J’ai exigé de rester dormir avec toi, mais il faut que tu te tiennes à carreau, dit-il en pointant un doigt accusateur sur moi. Je me suis fait sacrément allumer par Papa…

Je le regardai et miaulai, reconnaissant, pour le remercier.

– J’allais quand même pas t’abandonner ! me dit-il en me gratifiant d’un clin d’œil complice.

Il recula ensuite vers l’intérieur de la maison, refermant la porte derrière nous d’un rapide tour de clés.

Il emboîta le couloir étroit et baissa doucement une poignée de porte qui aurait mérité d’être revissée. Mais la porte en bois sur laquelle elle pendait attendait déjà depuis des années d’être peinte, Franck n’était manifestement pas pressé de s’en occuper…

Bientôt, le poil qu’il tenait dans sa main lui servirait de canne, pensai-je cyniquement.

Quand la porte s’ouvrit, la voix de Samuel se modifia :

– Regarde…, chuchota-t-il en me désignant la pièce. Voici notre nouvelle chambre, Moustache. J’espère que ça te plaît !

Si ça me plaisait ? J’étais aux anges !

Et ravi de constater que la résistance s’organisait.

Une chute de moquette, large, recouvrait la plus grande partie du sol, composé d’une simple chape brute en béton. Dans l’angle, un tabouret avait été descendu de l’étage. Un puissant néon accroché au plafond éclairait habituellement le garage, son désagréable grésillement avait été remplacé par une lampe de chevet un peu vieillotte qui diffusait une douce lumière orangée, suffisante pour s’orienter, sans toutefois être aveuglé.

Au milieu de ce modeste ruban de moquette, un matelas gonflé à bloc trônait fièrement. Il était recouvert d’un linge fraîchement lavé, d’une housse de couette aux motifs marins, assortie de deux coussins. Ces rayures bleues et blanches égayaient l’atmosphère austère que dégageaient les murs en parpaing, tristement gris.

Ma panière, elle, avait été installée juste à gauche du lit. Trois gamelles remplies à ras-bord d’eau, de croquettes et de pâtée la jouxtaient.

J’étais enchanté par ce nouvel aménagement. D’ordinaire assez miteux, le garage avait fait l’objet d’un réel effort de décoration, minimaliste mais fort louable et, bien que meublée chichement, cette pièce nous offrait tout ce dont nous avions besoin ! Elle vibrait d’une ambiance chaleureuse qui me comblait de joie.

Samuel, lui aussi, affichait un sourire radieux. Il disparut moins d’une seconde après : la voix suraiguë de Caroline résonnait dans les escaliers.

– J’en ai marre, c’est toujours Samuel qui a tout ! rouspétait-elle, escortée par son père.

Nous l’entendîmes râler bien avant de la voir apparaître.

– Ne me dis pas que, toi aussi, tu aurais voulu dormir dans le garage ?

Samuel se retourna :

– Il fait plus froid qu’en haut tu sais, la prévint son frère tandis qu’elle déboulait dans la pièce, c’est pas pour les fillettes !

– C’est trop bien de dormir ici ! s’exclama-t-elle, allongeant le cou pour voir le nouvel espace dans lequel Sam et moi allions camper toute la semaine.

– Tu te rappelles qu’ici il n’y a pas de toilettes ? Et que la pièce est truffée d’araignées !… Des grosses faucheuses… Qui passent leur temps à dévorer des mouches grasses, bien juteuses…

Samuel leva un doigt tactique en direction du plafond.

– Regarde leurs toiles. Tu les vois, là ? lui fit son frère en indiquant la myriade de fils gris, perlés de tâches noires, qui pendaient sinistrement au plafond. Elles en sont pleines… Il y en a des dizaines !

D’un mouvement de tête circulaire, elle détaillait le décor au-dessus de sa tête.

Visage fermé, elle avait l’air de moins en moins rassuré : de multiples toiles d’araignées pendaient mollement dans le vide, accrochées aux angles du plafond.

– Bien sûr, celles-ci sont inoffensives…

Il laissa passer une seconde de silence.

– Mais ce n’est pas le cas des autres…

Caroline eut peine à déglutir.

– Les tégénaires, les pholques, passe encore… Mais les araignées sauteuses, cachées sous l’établi… Elles piquent, tu ne savais pas ?

La voix de sa sœur se serra d’un coup.

– Ah bon…? balbutia-t-elle, en proie à une inquiétude qu’elle parvenait de moins en moins à dissimuler.

Son visage acheva de se décomposer tandis qu’elle tournait le cou vers le meuble indiqué. Elle se pencha, observant à la dérobée les longues toiles d’araignées qui s’étiraient dans la pénombre.

– C’est toi qui vois…

Elle se redressa fièrement, faisant mine de réfléchir. Sa décision était déjà prise.

– Bon… On verra demain… dit-elle en jetant ça et là des regards nerveux autour d’elle.

Sam et moi échangeâmes un regard entendu.

– C’est vrai que je me lève souvent la nuit pour faire pipi…, prétexta-elle.

– Je crois que c’est plus raisonnable, en effet. Dans l’obscurité, tu pourrais tomber dans les escaliers, et t’assommer… Imagine l’état dans lequel on te retrouverait !

Arborant une expression dégoûtée, elle tourna les talons puis remonta les escaliers à toute vitesse. Courageuse mais pas téméraire, notre petite allumette !

Samuel esquissa un grand sourire, satisfait de sa prestation, avant de s’adresser de nouveau à moi.

– On va être bien ici, rien que toi et moi !

Je répondis par un miaulement heureux.

– C’est juste une affaire de quelques jours, assura Franck.

Le son de sa voix m’arracha un grognement.

Il voulut m’adresser une caresse amicale, j’évitai son geste d’un instinctif pas en arrière. Il n’était pas prêt de me retoucher : ma rancœur mettrait des années à passer, si tant est qu’un jour je parvienne à lui pardonner !

Franck se releva, beau joueur. Il sourit puis tourna la tête vers son fils :

– Et toi, l’ado révolutionnaire, grand redresseur des injustices félines, lui lança-t-il d’un ton emphatique, je te souhaite une bonne nuit ! On t’a installé un chauffage d’appoint. Ne te plains pas si tu as froid. Maman t’a descendu une couette supplémentaire, tu n’auras qu’à te débrouiller avec.

Ce dernier répondit laconiquement que ça irait.

– On vous appellera tous les soirs depuis l’hôtel. Soyez sages avec Mamie, d’accord ? Et prends bien soin de ta sœur pendant notre absence, on compte sur toi !

D’un hochement de tête, Sam acquiesça.

Ils se prirent dans les bras, puis Frank, enfin, nous laissa.

C’est ça, bonne nuit, Judas* !

Samuel s’allongea sur le matelas de tout son poids. J’agrippai aussitôt sa manche et commençait à la mordiller. Ce dernier n’était manifestement pas d’humeur à jouer.

Il se recroquevilla sur moi et me sourit, l’air navré.

– Désolée, Moustache… Pas ce soir…

Je lui adressai un regard étonné. A son visage froissé, je compris que, même s’il tentait de donner le change, la situation le préoccupait plus qu’il ne l’aurait souhaité.

Pauvre Samuel… Il avait le moral dans les chaussettes…

Tu as agi de façon très courageuse, miaulai-je pour le réconforter. Ces deux mégères ne perdent rien pour attendre !

Il me cajola quelques instants mais, très vite, la fatigue le gagna. Bercé par mes ronronnements réguliers, il s’endormit peu après.

Pelotonné contre lui, je me sentais étonnamment serein. Ce soir, j’avais acquis une certitude : contre vents et marées, Samuel serait toujours à mes côtés.

Ce garçon-là, c’était mon arc-en-ciel à moi.

*Judas : nom employé pour désigner un traître.

« Courtes » réflexions sur l’Eurovision

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La première candidate chypriote, Elena Tsagrinou – ce n’est pas qu’une bimbo peroxydée, elle a aussi un nom – déboule sur scène avec une robe transparente à peine existante. Mon fils, vivement intéressé par sa prestation, lui attribue une note qui percute le plafond.

Défile ensuite une plantureuse Barbie, made in Albanie, plus connue sous le nom d’Anxhela Peristeri. Moulée dans une robe incendiaire dont les franges à paillettes dissimulent autant ses hanches protubérantes qu’un miroir sans tain dans une salle d’interrogatoire…

Elle laisse place à Eden Alene, représentant Israël, rapidement incommodée par le col roulé de son blouson ajusté à la perfection pour un demi de mêlé… Et dont la longueur s’arrête, curieusement, juste à la hauteur des fesses.

Gênée par tant de matière, évidemment, elle l’enlève… Et finit son show en nuisette, chacun se devant de constater qu’une bonne entrecôte grillée ne pourrait que lui profiter.

Après la Belgique et la Russie, qui offrent des prestations plus habillée bien que tout aussi réussies – il convient de le préciser semble-t-il – arrive Malte… Et surtout, la Serbie.

Ah, la Serbie… Trois bouches voix pour le prix d’une : de quoi en faire rêver plus d’un !

– Franchement Loulou, tu me verrais sortir comme ça ?

– Certainement pas !

Je marque une pause, songeuse.

– Hum… Tu serais pas en train d’insinuer que ça ne m’irait pas ???

– Mais non Maman, c’est pas ça !

Ah ! je pense, soulagée de constater que l’indécence le dérange…

Chapitre 17 : Fais-toi oublier

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Précédemment dans l’histoire :

Henriette vient de déclarer aux Malloré qu’elle était allergique aux poils de chats. Elle menace de s’en aller s’ils ne trouvent pas de solution pour écarter Moustache de la maison. Quand Franck propose d’installer notre héros au garage, Samuel, par solidarité, décide de l’accompagner.

Je décidai d’aller rendre visite à Mike. J’avais grandement besoin de me changer les idées, et je n’avais aucune envie de passer la soirée à les observer.

Une forte amitié nous liait Mike et moi. J’espérais qu’il aurait de bons conseils à me donner. Et puis, que ferais-je de plus ici ? Aider les Malloré à ranger ? Certainement pas ! Après tout, Franck m’avait congédié… Ils n’avaient qu’à se débrouiller !

Je me dirigeai vers la rue des Romarins, parallèle à la nôtre. J’étais sûr qu’il y serait. Depuis qu’il habitait chez Jojoko, Mike sortait de moins en moins. En outre, l’état de la vieille dame avait empiré ces derniers mois. Mike évitait donc autant que possible de s’absenter, en particulier lorsqu’il la savait seule à la maison.

Quand j’arrivai, il était allongé sur la balancelle, en train de somnoler. Des cartons remplis d’objets cassés encombraient la porte d’entrée. Un charmant désordre, dont la vieille dame avait le secret.

Je grimpai sur les marches du perron. Son oreille bougea légèrement.

– Qui va là…? marmonna-t-il la voix pâteuse.

Cette question était purement formelle. Le vieux chat, perspicace, avait reconnu mon pas.

– Salut Mike… C’est moi…

Immédiatement, ma petite voix triste l’inquiéta.

– Ça va ?

Moustaches baissées, j’optai pour l’honnêteté.

– Pour tout t’avouer… Pas vraiment.

Il se releva.

– Je suis dans un sale pétrin, déclarai-je.

Curieux d’en savoir davantage, il sourit, avant de tenter une plaisanterie :

– Gros Jack t’as surpris en train de traverser sa pelouse bien taillée ?

Il espérait ainsi alléger la tension qui me rongeait.

Je secouai la tête, accueillant sa boutade avec indifférence.

– Si ça avait été le cas, je serais déjà mort et enterré.

Gros Jack était le dogue argentin de M. et Mme Marchal.

Ce couple de retraités, attentionné et prévenant, était très apprécié dans le quartier. Mike et moi les croisions fréquemment, ils habitaient proche de là, tout au bout de l’allée du Bois.

La silhouette de Mme Marchal me revint brièvement en mémoire. De constitution assez robuste, elle était grande et charpentée. Cependant, elle avait un regard très doux, presque onctueux, qui attendrissait ses traits. Les rides de son visage lui dessinaient de tendres éventails au coin des yeux. Et, quand elle cuisinait, c’était la toute rue qui embaumait !

Son mari, lui, était un peu plus âgé, et était éternellement coiffé d’un béret. Ce dernier, utile pour dissimuler une calvitie que rien n’arrêtait, avait aussi l’avantage de le protéger du froid.

M. Marchal, en effet était très frileux. Il ne sortait jamais sans une de ses fameuses vestes en tweed, chaude et épaisse, qui lui donnaient un air chic et élégant. Ses sourcils, broussailleux, venaient malheureusement gâcher : ils s’étiraient en deux vagues symétriques, surplombant le haut de ses lunettes de façon sauvage et désordonnée. Pour lui, les ciseaux ne servaient qu’à couper du papier : il ne lui serait jamais venu à l’idée qu’ils puissent l’aider à dégager sa vue !

M. Marchal avait eu un léger infarctus l’année passée. Depuis, sur les conseils de son médecin, il marchait aussi souvent que possible. Sa femme l’accompagnait volontiers. Attentive au moindre signe de fatigue, elle réglait ses pas au rythme de ceux de son mari. Quand ils se promenaient, ils avaient toujours un mot agréable pour les habitants du quartier, ils s’arrêtaient régulièrement pour bavarder.

En repensant à leur fils, je ne pus cependant m’empêcher de grimacer. Hector était un jeune homme sec et peu avenant, qui daignait rarement prendre des nouvelles de ses parents. Pendant longtemps, il n’était passé chez eux qu’en coup de vent ! Un jour, allez savoir pourquoi, Hector leur avait laissé son chien. S’il venait  à présent les voir plus régulièrement, il n’était pas devenu plus aimable pour autant.

M. et Mme Marchal avaient quand même été bien embêtés… Même si l’on décidait d’occulter ses quatre-vingt kilos de muscles, Gros Jack demeurait terrifiant… Ce n’était pas un chien, non…

C’était un véritable monstre !

Avec son pelage ras et son regard perçant, Gros Jack donnait la chair de poule à tous les chats du quartier. Nul doute que ça l’amusait énormément !

Il avait le corps blanc, glacé. Comme un albinos. Deux horribles billes noires et un pas lourd, qui inspiraient une peur bleue à quiconque le croisait sur son chemin.

Dès qu’il flairait une présence étrangère – peu importait laquelle -, il se mettait instinctivement à grogner. Narines fumantes, museau écumant de rage, un simple pas en avant suffisait à dissuader les curieux… Un geste diablement persuasif, croyez-moi ! Le sol lui-même tremblait quand il se déplaçait.

C’était un animal dressé dans un seul et unique but : défendre son territoire ! Et, en dehors d’Hector et de ses parents, il n’admettait personne sur le pâté de maison des Marchal.

– Je suis dépité, poursuivis-je. La grand-mère de Sam et Caro a débarqué ce soir…

– Ah, ce n’est que ça ton problème ? fit-il en claquant négligemment sa langue sur son palais, l’air soulagé.

Il s’étira de toute sa longueur.

Je l’entendis bailler, avant d’émettre un petit rire amusé :

– Les enfants s’occupent moins de toi depuis qu’elle est là, c’est ça que tu ne supportes pas ? lança-t-il pour me taquiner.

– Mais non, répliquai-je. Tu n’y es pas du tout…

– Dis-toi que ça ne va durer qu’un temps… Tout rentrera dans l’ordre quand elle aura mis les voiles !

Il s’affaissa de nouveau légèrement.

– Avec un peu de chance, t’auras aussi ta part du gâteau. Elle va te dorloter comme un nouveau-né ! Elles font toujours ça, les vieilles… Couche-toi un peu sur ses genoux pendant qu’elle regarde la télé, tu verras ! Même la mienne n’y résiste pas !

Je faillis m’étrangler.

– Ça va pas ??? hoquetai-je. Tu ne la connais pas !!! Henriette n’est pas une grand-mère… disons… ordinaire ! Tu ne peux pas l’attendrir si facilement… Elle est du genre coriace, crois-moi !

Je marquai un temps d’arrêt.

– Et puis, je ne t’ai pas tout dit…

– Ah bon ?

– Il y a pire…

Il dressa son oreille fendue vers moi.

– Elle a un chien…

Sa réaction fut bien plus vive que je ne l’imaginais. Il se leva d’un bond, manquant dégringoler :

– Quoi ??? Un chien ? s’écria-t-il, paniqué.

– Oui… Un caniche… Elle s’appelle Rousquille…

– Par tous les saints ! Un caniche…, répéta-t-il, comme pour s’assurer qu’il avait bien compris.

J’acquiesçai en silence.

Il laissa passer un moment de réflexion, arpentant le perron de droite à gauche.

Il opérait des demi-tours de plus en plus nerveux quand, tout à coup, je le vis s’arrêter net.

Me regardant alors droit dans les yeux, il déclara :

– Mon pauvre… t’es foutu… !

Le son de sa voix, grave, fut sans appel.

Moi qui cherchais du réconfort, je me retrouvais bien bête.

Je baissai le museau, déçu.

– Tu peux rien faire contre un caniche, affirma-t-il, fataliste.

Les mots qui succédèrent sonnèrent comme un funeste présage.

– Ta vie va devenir un enfer…

Il marqua une pause, songeur.

– Elle fera tout pour t’éliminer…, poursuivit-il avec solennité.

Je sentis une profonde colère envahir ma gorge.

– M’enfin Mike, rétorquai-je pour ma défense, ça fait plus de six mois que je vis chez les Malloré ! J’ai fait ma place ! Tu m’y as toi-même aidé, et tu sais comme moi qu’ils m’adorent !

Cet argument, qui pesait pourtant lourd pour moi, ne le convainquit pas.

Je laissai passer quelques instants, puis repris plus timidement, défendant l’hypothèse qui était la mienne :

– Je me disais qu’il suffisait simplement de serrer les crocs une semaine, le temps que son séjour arrive à terme…

Mike secoua la tête, sceptique.

– C’est probablement ce que tu as de mieux à faire… Quoi qu’il en soit, ça va être la pire semaine de ta vie !

Nous entendîmes un bruit de clochette tintinnabuler depuis l’étage.

– Faut que je te laisse… En ce moment, Jojoko fait vraiment n’importe quoi… Hier, elle s’est endormie dans son fauteuil en oubliant d’éteindre la gazinière. Tu te rends compte ? Heureusement que je suis rentré à temps, elle aurait pu mettre le feu à toute la maison !

J’ouvris des yeux étonnés.

– Ben dis donc, ça ne s’arrange pas on dirait…

– Elle doit probablement chercher ses pilules pour la nuit… Elle a dû oublier qu’elle les avait mises dans la boîte à pharmacie…

– Vas-y Mike, file, lui dis-je.

Il sauta de la balancelle, avant de marquer un nouveau temps d’arrêt.

Avec intensité, il me regarda une dernière fois, l’air désolé.

– Un conseil, mon pote : fais profil bas… Juste quelques jours… Les choses vont se tasser, tu verras bien après.

Je hochai la tête pour le remercier, puis le vis se faufiler par la fenêtre ouverte, avant de disparaître.

Il avait sûrement raison…

Pour le moment, mieux valait que je me fasse oublier.