Chapitre 04 : Le Docteur Chafouin

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Précédemment dans l’histoire : De bon matin, Franck immobilise Moustache et le contraint à entrer de force dans une caisse de transport.

Étendu de tout mon long sur ce qui ressemblait une table d’opération, je regardais un homme de petite taille, vêtu d’une blouse blanche, s’avancer vers moi, impuissant.

– Bonjour Moustache ! Je me présente : je suis le Docteur Chafouin !

Il se pencha sur moi et me gratifia d’une grimace supposée représenter un sourire.

– J’ai beaucoup entendu parler de toi… Je suis enchanté de faire enfin ta connaissance ! Continuer la lecture

Chapitre 03 : Coup de couteau dans le dos

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Précédemment dans l’histoire : Un matin ordinaire s’était levé sur Belleville. Rien ne laissait présager qu’un terrible drame était sur le point de s’abattre sur Moustache.

Je maudissais mon estomac, qui l’emporta sur mon instinct ce matin-là. Des crampes douloureuses tiraillaient mon ventre. L’hypoglycémie guettait, il y avait urgence ! Je me dirigeai à la hâte vers ma gamelle, les crocs luisants d’anticipation.

Pressé de soulager ma faim, je ne prêtai qu’une courte attention à ce climat suspect : ce fut là ma première erreur.

Les Malloré m’avaient gâté : ma gamelle avait été remplie avec une rare générosité. Naïvement, je m’en délectai, innocent que j’étais… Une deuxième erreur, que j’enchaînai dans la foulée.

Dans mon dos, j’entendais la voix de Franck qui parlait. Pourquoi échangeaient-ils à voix basse ? Surpris, je m’étonnai de cette inhabituelle prudence, et affûtai mon ouïe.

Entre deux chuchotements, je compris qu’un désaccord les divisait. Annie s’opposait à son mari, sans toutefois élever la voix. Ce n’était pas dans ses habitudes, en effet. Dans les conflits, cette femme savait toujours témoigner d’une étonnante diplomatie.

Soudain, j’eus la certitude que Franck était en train de manigancer quelque chose de louche… Depuis le fameux épisode du prénom, je ne lui accordais plus qu’une confiance limitée. J’avais encore un croc contre lui… Et il était long comme un spaghetti.

C’était quand même lui qui avait tranché le débat en décidant comme ça, de but en blanc, de m’appeler Moustache !

– Un chat c’est quoi ? Deux oreilles, une queue et des moustaches ! On va l’appeler Moustache, et puis c’est tout !

Pourquoi se fatiguer inutilement, je vous le demande ?

Ma réaction avait été immédiate : j’avais été mortifié. Mon amour-propre, piétiné. Quelle humiliation… Je me souviens d’avoir entendu un bruit sourd à ce moment-là. Sûrement celui de mon cœur qui se brisait… Cloc. Et puis plus rien… L’affaire fut entendue. Du jour au lendemain, ce ridicule prénom devint le mien.

Ce matin-là, je me rappelle parfaitement m’être dit que, si le projet secret que Franck ourdissait déplaisait autant à Annie, il avait de grandes chances de me déplaire à moi aussi. Cette seule probabilité constituait une raison suffisante de tendre l’oreille… Troisième et dernière erreur.

Celle-ci me fut fatale.

J’aurais dû m’enfuir tant qu’il en était encore temps ! Mais ma curiosité, tenace, m’en empêcha.

Franck bondit sur moi au moment même où je me retournai, m’immobilisant au sol un bref instant et, avant que j’aie pu comprendre ce qu’il m’arrivait, j’étais neutralisé puis balancé de force dans une caisse de transport qui sentait encore le plastique frais, comme une vulgaire paire de baskets usagée !

Franck m’avait kidnappé.

Oui, parfaitement, kidnappé ! Il n’y avait pas d’autre mot ! Le fourbe m’avait fourré dans une boîte aussi large qu’un dé à coudre. Une cellule glauque, qui aurait suscité les plus horribles cauchemars aux moins claustrophobes du globe, tant elle était exiguë ! Prisonnier de ce clapier, j’avais un mal fou à respirer, gesticulant dans tous les sens.

Au moment précis où Franck referma sur moi la barrière chromée, je sus que j’étais piégé : je ne pouvais plus rien faire pour m’échapper !

Impitoyable, il ignora mes miaulements affolés. Je me mis alors à pousser des cris déchirants, de plus en plus forts, allant jusqu’à m’égosiller, paniqué que j’étais.

– A l’aiiiiiiiiiide ! Quelqu’un ! Viiiite ! 

Je beuglai sans discontinuer, poussant mes cordes vocales jusqu’à la rupture !

Personne, pourtant, ne vint à mon secours. Samuel et Caroline dormaient encore à poings fermés… Et que dire de la pauvre Annie… Elle était sous le choc !

– Voilà une bonne chose de faite, lâcha Franck, l’air satisfait.

Derrière ma grille de métal, je le regardai, pupilles dilatées, poils chargés d’électricité. Le traître ! Comment avait-il osé ? pestai-je, à la fois révulsé et inquiet. Quelle autre surprise me réservait-il ?

Le malotru posa sa main sur la poignée de la caisse. L’instant d’après, je sentis le sol se dérober, et je fus soulevé dans les airs comme un gros sac de pommes de terre !

Franck, connu pour être doux comme un marteau-piqueur à l’ouvrage, faisait tanguer la caisse de droite à gauche à mesure qu’il avançait. Quelle délicatesse ! J’avais l’impression d’avoir été jeté dans la cale d’un vieux navire que des vagues déchaînées prenaient d’assaut au beau milieu d’une tempête : l’estomac en capilotade, j’étais ballotté de toutes parts !

Franck carra l’affreuse caisse à l’arrière de la voiture.

Je manquais d’air. Des bouffées de panique continuaient de me faire suffoquer, malgré cette stabilité retrouvée, qui s’avéra de courte durée.

Il alluma le moteur. Où m’emmenait-il donc ?

Il enclencha la première, doigts agrippés au frein à main, prêt, d’une seconde à l’autre, à démarrer.

Tout à coup, la portière arrière du monospace s’ouvrit à la volée :

– Papa, attends s’il te plaît !

C’était Samuel.

A sa vue, mon cœur fondit. Mon sauveur ! pensai-je.

Je bénissais son visage d’ange, que j’estimais prompt à me libérer sans plus tarder. 

– Laisse-moi lui dire un dernier mot…

« Un dernier mot » ? Avais-je bien entendu ?

– Hey… Salut Mous, me dit-il d’une voix étrange, qui se voulait un peu trop rassurante pour y parvenir réellement. Ne t’inquiète pas mon pote, tout se passera bien…

Comment ça, tout se passera bien ? Mais de quoi parlait-il ?

La peur quitta subitement mon corps. A sa place, une terreur atroce s’empara de moi, d’une intensité telle qu’elle me glaça les os…

– Aide-moi, Sam ! avais-je miaulé, suppliant mon ami de me libérer. Prends le volant, tout de suite !

Le fait qu’il lui manquât quatre ans avant de passer son permis et qu’il touchât à peine les pédales me parut, à cet instant précis, tout à fait secondaire…

– Tu es un chat très courageux, poursuivit-il, tu l’as suffisamment prouvé par le passé.

Je secouai le museau frénétiquement.

– Mais non, pas du tout ! rétorquai-je d’un miaulement apeuré. C’est totalement faux ! L’inconscience de la jeunesse, tu connais ? Tu veux savoir la vérité ? Je suis un pétochard de première ! J’ai même la trouille quand une sauterelle traverse le jardin ! Et lorsque ta mère passe l’aspirateur, je file me cacher sous le canapé en tremblant comme une feuille !

Je marquai une courte pause, à peine suffisante pour reprendre mon souffle.

– Sam, j’ignore où Franck m’emmène, mais il y a une chose dont je suis sûr : je ne veux pas y aller ! Sors-moi de là, l’implorai-je. Je t’en prie !

– Je voulais juste te dire que je penserai fort à toi aujourd’hui.

Quoi ?… Que… Quoi ? C’est tout ?

Une terrible angoisse m’étreignit.

Grands dieux, pensai-je. Etait-il possible que les Malloré ne veuillent plus de moi ? Qu’ils aient tout à coup décidé de se débarrasser de leur adorable chat ? C’était impensable ! Je n’étais pas une vieille chaussette trouée, j’étais Moustache Malloré ! L’intrépide félin de Belleville ! Son héros réputé !

Depuis lors, il est vrai, je m’étais quelque peu reposé sur mes lauriers… Mais de là à me renvoyer, c’était proprement disproportionné. Une chaussette, ça se reprise tout de même !

J’entendis Samuel me souhaiter bonne chance, puis claquer la porte d’un geste sec. Un puissant sentiment d’abandon balaya soudain la tension qui me vrillait les nerfs un instant auparavant, me vidant de mes dernières forces. Je faillis tourner de l’œil, mais Franck enclencha si délicatement la marche avant que je cognai la tête contre la paroi arrière. Ce choc, d’une violence inouïe, eut le mérite de me remettre aussitôt les idées en place !

Où avait-il donc appris à conduire, ce barbare ? De la souplesse, Franck, de la souplesse en passant les vitesses !

La route ne calma pas mes craintes, bien au contraire. A l’arrivée, j’avais vomi l’intégralité de mon petit-déjeuner.

En découvrant le carnage, un voile verdâtre recouvrit son visage. Ce dernier hoqueta plusieurs fois et, devant sa mine déconfite, je ne pus m’empêcher de sourire.

– Bien fait pour toi, vieux chameau !

Il se boucha le nez, prenant son courage à deux mains pour soulever l’infâme caisse dans laquelle il me retenait prisonnier, puis baissa la poignée d’une porte vitrée avant de s’excuser, confus de déposer une livraison aussi nauséabonde au cabinet.

Cueille aujourd’hui les roses de la vie

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– Mais tu fais quoi là ?

– Je voulais cueillir une rose pour Maman !

– C’est très gentil comme idée, mais là tu viens d’assassiner une bonne dizaine de bourgeons… Pourquoi tu n’as pas coupé plus haut ?

Elle lève les bras : l’argument, imparable, parle de lui-même, il se passe de commentaire.

(Plus tard)

– Et alors, tu n’as pas offert ta branche de roses à Maman ?

– J’ai bien réfléchi, et j’ai eu un peu honte d’avoir tué autant de bourgeons, alors…

Chapitre 02 : Un réveil ordinaire

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Ce matin-là, je me souvins de m’être étiré avec une langueur insouciante. J’avais pris le temps de paresser dans le lit de Samuel quelques instants, avant de songer à me lever. Un jour clair et rose se levait sur Belleville, l’aimable bourgade se réveillait paisiblement.

Je baillai, bercé par le doux son du clocher qui carillonnait. J’entendais les gazouillis des oiseaux qui s’ébrouaient, me suggérant de plaisantes perspectives d’occupations pour la journée. L’exercice m’avait manqué, et la chasse était une de mes activités préférées.

Perdu dans mes pensées, je me fis bêtement la réflexion que M. Michelon, le boulanger du village, avait certainement déjà ouvert sa boutique : chaque matin, les Bellevillois les plus matinaux s’y pressaient, sitôt rideau levé, impatients de mordre dans ses viennoiseries avec voracité. Combien de fois les avais-je aperçus, de loin, rongeant leur frein ?

Malgré la faim, ils ne dérogeraient pas à la discipline élémentaire qui était la leur. Rangés en file indienne, ils attendaient leur tour, sagement. Un comportement courtois,  qui trouvait sa récompense quelques minutes plus tard, le sachet graisseux qu’ils avaient appelé de leurs vœux leur tombant enfin dans les bras, visage irradiant de joie.

– Bon appétit ! leur souhaitait traditionnellement une employée qui devait avoisiner, à peu de chose près, l’âge d’une retraite bien méritée.

Je songeai que j’irais certainement moi aussi le saluer.

Depuis l’automne dernier, il mettait toujours de côté quelques friandises à mon attention, n’en finissant pas de me féliciter pour ma remarquable prestation.

Je me renversai mollement sur le côté et vins butter contre la main de Samuel, ensommeillée. Elle fit l’effort de me caresser. Je ronronnai.

Quelle raison aurais-je eu de penser que le pire allait arriver ? Aucune ! Une journée tout à fait ordinaire s’annonçait. Je m’en réjouissais, naïf que j’étais…

Il était encore tôt pour sortir, l’aube se levait à peine. Je détestais sentir le froid matinal mordre mes cuissots si délicats. Une désagréable rumeur quotidienne acheva de me signifier qu’une sortie prématurée était en effet contre-indiquée, les camions-poubelles s’affairaient…

Je cherchai aussitôt un moyen de boucher mes oreilles, leurs pointes rousses et blanches trouvant refuge sous la main de Samuel. Ce dernier, mécontent, émit un léger grognement guttural, avant que sa respiration ne reprenne un sifflement normal..

Décidément, nous ne nous y ferions jamais…

Chaque matin, c’était le même pénible rituel : l’équipe d’entretien nous gâchait systématiquement le réveil. Je maudissais le bruit épouvantable des machines balayant l’asphalte, moteurs ronflants.

Nettoyant les rues avec application, elles les lustraient jusqu’à la lie, samedi compris ! Les camionnettes activaient leurs brosses épaisses et, dans une cacophonie assourdissante, elles les faisaient tournoyer au sol, avec férocité, quadrillant méthodiquement chaque centimètre carré de notre chère municipalité.

Une fois ce premier passage effectué, elles auraient pu s’arrêter là. Le bitume était déjà redevenu parfaitement lisse. Mais non !

A Belleville, les rues devaient être miroitantes de propreté. Alors, par crainte d’oublier une micro-poussière, les camionnettes repassaient une seconde fois, exactement au même endroit… Puis une troisième, pour s’assurer du confort absolu des Bellevillois lorsqu’ils emprunteraient ces mêmes allées, plus tard dans la journée. Un toilettage d’une rare méticulosité, digne d’un concours de beauté.

Ce ballet de maniaques têtus confinait à l’acharnement. Et pour quel résultat ? Après tant d’attentions, les rues de la ville devenaient de véritables patinoires ! Dès lors, il fallait marcher sur les trottoirs avec une extrême prudence, le sol demeurant mouillé et glissant selon une durée variable, en fonction du temps. J’avais certes besoin d’exercice, mais des pirouettes à une heure aussi matinale m’auraient immanquablement donné la nausée !

Cependant, il ne fallait pas être trop exigeant. Je me félicitais encore, ce matin-là, d’avoir été adopté par une aimable famille habitant Belleville. Bien au chaud sous les couvertures,  ces traîtres de Malloré dormaient paisiblement…

Quand l’alarme de Franck sonna, je me souvins subitement quel jour nous étions.  Caroline et Samuel n’avaient pas école. Ils resteraient plus longtemps au lit, comme tous les samedis. 

Impossible toutefois pour leurs parents de faire la grasse matinée. Ils avaient du travail, leur petite agence immobilière tournait à plein régime.

Entre deux coups de langue j’imaginais Franck, l’œil grognon, s’étirer en grimaçant. Cette pensée m’arracha un sourire. Je bénissais tout ce qui pouvait le contrarier, son réveil étant sans doute un de mes plus fidèles alliés.

Annie, elle, se levait toujours de très bonne humeur : à peine avait-elle posé le pied au sol qu’elle s’affairait déjà à droite à gauche, en sifflotant, l’esprit joyeux !

Je me revis tirer plusieurs fois sur le bout de mes griffes, soucieux de les nettoyer en profondeur, me surprenant à sourire bêtement, comme je pensais à elle.

Annie était une femme merveilleuse… Depuis que les Malloré m’avaient adopté, je m’étais toujours demandé ce qu’elle pouvait bien trouver à son mari.

Franck était maladroit, en plus d’être désespérément tête en l’air. Il tranchait plus qu’il ne réfléchissait, optant pour des décisions à l’emporte-pièce qu’Annie ne manquait pas de pondérer, sitôt le verdict posé. Elle avait une voix douce et feutrée, pleine de bon sens et d’intelligence.

Tous les matins, ce dernier laissait systématiquement traîner ses poils de barbe fraîchement rasés dans l’évier. Si sa femme n’intervenait pas pour lui notifier qu’une chemise en flanelle quadrillée pouvait éventuellement surprendre sur un bermuda multipoches à pois, cela ne le dérangeait pas de partir au travail dans une tenue aussi déjantée ! Il avait beau se défendre, disant que ce n’était pas le plus important, ses clients devaient avoir le désagréable sentiment de passer un test oculaire en le voyant.

Il avait un style vestimentaire peu conventionnel, que d’aucuns eurent tôt fait de remiser à la poubelle. Le pyjama à carreaux qu’il arborait chaque soir avant de se coucher, et dont la commercialisation avait dû être interdite peu après (motif invoqué : atteinte à la dignité des usagers !) le boudinait. Les enfants n’avait d’ailleurs pas manqué de le lui faire remarquer. Le philistin1 en avait ri, amusé par ce qu’il appelait « des frivolités ». Juste après, j’avais vu sa glotte cavaler au fond de la gorge, tant il ouvrait un four énorme… L’élégance, vous l’aurez compris, n’était pas son fort. Depuis peu, il perdait aussi les cheveux.

Ce matin-là, je me rappelai avoir pris le temps de lisser correctement mes moustaches avant de rejoindre le couple qui déjeunait au rez-de-chaussée, jetant au passage une dernière œillade complice au miroir : Vraiment, je ne vois pas ce qu’elle lui trouveJe suis tellement plus distingué !

Par la fenêtre du cabinet, la cime pelée du vieux chêne me fit penser au crâne de ce maudit Franck… J’eus soudain une furieuse envie de le déplumer, lui et ces deux hirondelles qui n’en finissaient pas de me narguer !

En effet, dès ma descente des escaliers, j’avais senti que quelque chose clochait chez les Malloré. Un silence anormal régnait dans la cuisine.

Une décharge électrique traversa aussitôt mon cerveau reptilien. Un léger soubresaut, à peine perceptible, que j’avais pourtant senti… mais choisi d’ignorer. Un excès de confiance bien malavisé. J’aurais dû me douter qu’un drame terrible s’annonçait : mon instinct ne se trompait jamais.

Dans la maison, tout était calme.

Beaucoup trop calme…

1 Philistin : personne qui se caractérise par son manque de goût, sa vulgarité et son manque d’intérêt pour les arts et la culture.

Chapitre 01 : Les promesses du printemps

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L’hiver s’en était allé à Belleville, laissant place aux promesses du printemps.

Nous étions au début du mois de mars, il était à peine dix heures du matin.

Depuis quelques jours, la ribambelle de moineaux, geais, mésanges et autres espèces de volatiles étaient revenues de leur migration hivernale. Les branchages du Boulevard Central avaient reformé les rangées d’un amphithéâtre de saison : dans les feuillages des tilleuls, un doux ramage symphonique s’élevait à nouveau, dès les premières lueurs du jour. L’agitation matinale avait repris son cours.

La végétation, complice, fleurissait à son appel. Sur le bord des routes, autour des aires de jeux ou dans les bois environnants, de jolis bourgeons offraient un feuillage hardi à la vue des passants, d’une couleur vert vif, éclatante de vigueur.

Sur la place de l’église, le vieil arbre centenaire surveillait placidement les alentours. Planté au cœur du centre historique de Belleville, il en avait vu passer, des saisons. Pour tous les habitants, ses frondaisons étaient une institution.

Avec son tronc tendre et massif, légèrement bombé sur le devant, il était à l’image de la ville, calme et tranquille.

C’était la raison pour laquelle ce dernier pardonnait volontiers aux Bellevillois leur seule véritable fantaisie de l’année : la traditionnelle participation de la ville au concours régional du Plus beau village fleuri ! A chaque nouvelle édition, en effet, les Bellevillois espéraient remporter la Fleur d’or tant convoitée. Mais la suprême récompense leur passait systématiquement sous le nez.

Dans l’air, l’agitation montait, le vieux chêne le sentait.

Les habitants, que l’impatience commençait à chatouiller, ne tarderaient pas à parer sa vieille écorce de rubans colorés. Le tronc rugueux du vieux chêne se contracta à cette idée. Tout de même, je ne suis pas un vulgaire sapin de Noël ! semblait-il penser, la feuille contrariée.

Impuissant, ce dernier subissait chaque année un travestissement des plus gênants… Au début, il avait essayé de puiser dans l’enthousiasme des habitants une maigre consolation à son humiliation. Ce dédommagement était rapidement devenu insuffisant : le ridicule de son accoutrement allait chaque fois en empirant !

Bientôt, des gerbes de fleurs et des bouquets garnis fleuriraient aux quatre coins de Belleville, assurant ainsi le bonheur de ses administrés. Cette année, ils étaient plus que jamais déterminés à gagner. 

En dehors cette effervescence ponctuelle, force était de reconnaître que Belleville était une ville tout à fait ordinaire. Elle faisait très peu parler d’elle, les Bellevillois aimaient leur tranquillité. Beaucoup s’investissaient dans des projets de la cité, soucieux de préserver un cadre de vie privilégié, à distance des incivilités que l’on pouvait rencontrer dans les agglomérations voisines. Et les événements qui s’étaient déroulés l’année passée n’avaient fait que renforcer cette volonté…

A l’automne dernier, Belleville avait été secouée par une série d’odieux cambriolages, dont le caractère insolite avait défrayé la chronique. L’affaire, d’une gravité sans précédent pour une ville aussi paisible que Belleville, avait largement été relayée dans les médias.

Les malfaiteurs avaient bien sûr été arrêtés par les autorités. L’histoire, classée au rang d’un banal fait divers par la presse. Mais les Bellevillois, traumatisés, demeuraient encore profondément choqués.

Le vieux chêne avait suivi l’affaire de près. Enraciné dans ce terreau depuis plus d’un siècle, il avait eu vent de chaque détail, informé par des promeneurs hébétés livrant confidence à son pied. Les plus émus émus d’entre eux, contraints de s’asseoir un instant sur le banc que le vieux chêne couvait précieusement, n’avaient pas caché leur stupeur. L’air était parfois venu à leur manquer sous l’effet des révélations énoncées.

Aujourd’hui, ce dramatique incident, heureusement, n’était plus qu’un mauvais souvenir. La vie avait repris son cours. Les pauses des promeneurs, leur habituelle convivialité. Le vieux chêne, plus contemplatif que jamais, méditait avec passivité sous la lumière dorée du jour qui se levait.

Les rayons du soleil miroitaient sur les pavés, flattant amicalement les jeunes feuilles qui, lentement, se dépliaient, quand une furieuse agitation égaya soudain la crête du chêne centenaire. Deux hirondelles venaient de s’y poser, hilares ! L’air débonnaire, le vieil arbre s’en étonna à peine. Imperturbable, il replongea presque aussitôt dans sa méditation.

Les deux volatiles se tapaient le ventre de leurs ailes frétillantes. Perchées sur la cime de l’arbre, elles étaient incapables de s’arrêter, en proie à un irrépressible fou rire ! Regards rivés vers le bas, les hirondelles riaient comme des baleines.

En effet, de là où elles se trouvaient, elles bénéficiaient d’une vue imprenable sur le cabinet de consultations du Dr Chafouin. Et le spectacle auquel elles assistaient leur offrait une réjouissance inespérée : leur terrible ennemi gisait, là, en bas, sur la table d’opération du seul et unique vétérinaire du village. Les yeux vides, il semblait inerte, installé dans une position des plus grotesques.

Vous vous demandez certainement qui était ce pauvre malheureux ? Cette misérable victime, dont nos deux têtes de pioches se moquaient effrontément ?

Eh bien oui. C’était moi… Moustache !

Moi, qui avais passé mes soirées d’hiver au coin du feu à faire du gras et à promener ma patte sur mon nouveau collier, caressant jusqu’à l’user de fierté le pendentif que m’avait décerné, au nom de la municipalité, M. Le Maire en personne…

Oui, moi, LIntrépide héros !, comme l’avaient judicieusement titré les journaux. Depuis l’affaire, les séances photos s’étaient enchaînées à un rythme effréné, j‘avais fait la Une des magazines plusieurs semaines d’affilée. Profil droit, profil gauche, port altier. Toujours, buste gonflé de fierté. Partout où j’allais, on m’adulait !

Moi, dont le prénom avait inondé les ondes radiophoniques du département. Les Malloré, maintes fois interviewés, revenaient des studios les bras chargés de nouvelles marques de pâtées, que des annonceurs me suppliaient de tester… Je découvris la joie nouvelle de rendre service, avant qu’Annie ne me menace d’un régime.

Si ma silhouette s’était légèrement épaissie, celle de Franck, elle, s’était carrément dilatée : son ventre avait enflé comme une bouée ! Peu concernée, sa femme n’avait pas l’air de s’en préoccuper. Ces derniers mois, elle n’avait d’yeux que pour moi.

Moi, le chat adoré, tigré et roux des Malloré, dont le courage, la distinction et le charme naturel n’était plus à prouver. Agile comme un furet, vif comme un écureuil. A Belleville, ma réputation n’était plus à faire. Pour tous, j’étais une légende vivante ! 

Pourtant, en cet instant précis, j’avais autant de vivacité qu’une huître d’élevage…

Les yeux des hirondelles étaient embués de larmes. Elles se bidonnaient toujours allègrement et, ce faisant, elles me distinguaient de plus en plus difficilement. De mon côté, malheureusement, je n’avais pas cette chance.

Incapable du moindre geste, je ne perdais rien de leur vilenie : je les entendaient qui jubilaient et riaient à gorges déployées, comme des bécasses ! Bien malgré moi, j’étais devenu l’acteur impuissant d’une tragédie dont elles se délectaient.

Intérieurement, je fulminais. 

Cependant, que pouvais-je faire ? Le Docteur Chafouin m’avait étendu sur le dos, sur une longue plaque de métal sépulcrale, dans une posture outrageusement humiliante. Je n’avais plus rien à voir avec le terrible prédateur auquel elles s’étaient frottées par le passé… Je me sentais ridicule, ainsi positionné. Les pattes en éventail, j’avais tout d’une étoile de mer écrasée par une poêle à frire !

Un soubresaut de colère anima mes paupières. Vexé, je les observai du coin de l’œil.

Dans un pénible effort, je tentai un rictus désespéré, destiné à les menacer. Un autre message dût leur parvenir… Elles redoublèrent d’hilarité, battant l’air d’un rapide coup d’aile pour ne pas dégringoler.

Riez les filles, riez. Rira bien qui rira le dernier… !

Je songeai aux événements qui s’étaient déroulés plus tôt dans la matinée. Je reconnaissais à présent que j’avais commis une erreur. Une grave erreur… J’aurais dû me méfier.

La journée, en effet, avait un peu trop bien commencé.

Cette fois-ci, c’est la bonne !

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– Bonjour, c’est Pauline des Editions *** à l’appareil !

Arnaque ? Mauvaise blague ? Canular ?

Pendant plusieurs jours, je suis passée par tous les états. La jeune femme, apparemment très intéressée, m’a demandé de lui envoyer les tomes suivants.

– Imagine Minou, elle lit les deux autres tomes et elle les déteste… Elle ne voudra plus publier le premier non plus…

L’angoisse dure plusieurs jours.

Second coup de fil. Verdict : la série, dans son intégralité, lui plaît !

Puis Pauline, c’est tellement joli… (en la circonstance, elle se serait appelée Mauricette ou Gertrude, j’aurais certainement trouvé ça tout aussi mignon, soit).

– Je vous envoie le contrat très vite…

24 heures après.

– Pourquoi t’es habillée tout en noir on dirait un corbeau ?

– J’attends le contrat… Elle m’a dit « très vite ». Moi, quand on me dit « très vite », ben ça veut dire « très vite »… Sinon faut dire « bientôt »… Ou je sais pas moi, « sous quelques jours »… Elle m’a dit « très vite ». Et j’ai toujours rien reçu. A tous les coups elle va changer d’avis…

– Ou alors elle va publier que les pages paires du bouquin !! Arrête un peu ton délire.

Nouvelle nuit blanche.

Le matin suivant, j’ai reçu le contrat… Assorti d’un petit mot gentil.

Je le regarde.

– Mais alors… alors… c’est vrai ? Moustache va être édité ?

Il me sourit.

– Félicitations, Mademoiselle M !

J’aurais juré voir un peu trop ses yeux briller…