Chapitre 02 : Un réveil ordinaire

Ce matin-là, je me souvins de m’être étiré avec une langueur insouciante. J’avais pris le temps de paresser dans le lit de Samuel quelques instants, avant de songer à me lever. Un jour clair et rose se levait sur Belleville, l’aimable bourgade se réveillait paisiblement.

Je baillai, bercé par le doux son du clocher qui carillonnait. J’entendais les gazouillis des oiseaux qui s’ébrouaient, me suggérant de plaisantes perspectives d’occupations pour la journée. L’exercice m’avait manqué, et la chasse était une de mes activités préférées.

Perdu dans mes pensées, je me fis bêtement la réflexion que M. Michelon, le boulanger du village, avait certainement déjà ouvert sa boutique : chaque matin, les Bellevillois les plus matinaux s’y pressaient, sitôt rideau levé, impatients de mordre dans ses viennoiseries avec voracité. Combien de fois les avais-je aperçus, de loin, rongeant leur frein ?

Malgré la faim, ils ne dérogeraient pas à la discipline élémentaire qui était la leur. Rangés en file indienne, ils attendaient leur tour, sagement. Un comportement courtois,  qui trouvait sa récompense quelques minutes plus tard, le sachet graisseux qu’ils avaient appelé de leurs vœux leur tombant enfin dans les bras, visage irradiant de joie.

– Bon appétit ! leur souhaitait traditionnellement une employée qui devait avoisiner, à peu de chose près, l’âge d’une retraite bien méritée.

Je songeai que j’irais certainement moi aussi le saluer.

Depuis l’automne dernier, il mettait toujours de côté quelques friandises à mon attention, n’en finissant pas de me féliciter pour ma remarquable prestation.

Je me renversai mollement sur le côté et vins butter contre la main de Samuel, ensommeillée. Elle fit l’effort de me caresser. Je ronronnai.

Quelle raison aurais-je eu de penser que le pire allait arriver ? Aucune ! Une journée tout à fait ordinaire s’annonçait. Je m’en réjouissais, naïf que j’étais…

Il était encore tôt pour sortir, l’aube se levait à peine. Je détestais sentir le froid matinal mordre mes cuissots si délicats. Une désagréable rumeur quotidienne acheva de me signifier qu’une sortie prématurée était en effet contre-indiquée, les camions-poubelles s’affairaient…

Je cherchai aussitôt un moyen de boucher mes oreilles, leurs pointes rousses et blanches trouvant refuge sous la main de Samuel. Ce dernier, mécontent, émit un léger grognement guttural, avant que sa respiration ne reprenne un sifflement normal..

Décidément, nous ne nous y ferions jamais…

Chaque matin, c’était le même pénible rituel : l’équipe d’entretien nous gâchait systématiquement le réveil. Je maudissais le bruit épouvantable des machines balayant l’asphalte, moteurs ronflants.

Nettoyant les rues avec application, elles les lustraient jusqu’à la lie, samedi compris ! Les camionnettes activaient leurs brosses épaisses et, dans une cacophonie assourdissante, elles les faisaient tournoyer au sol, avec férocité, quadrillant méthodiquement chaque centimètre carré de notre chère municipalité.

Une fois ce premier passage effectué, elles auraient pu s’arrêter là. Le bitume était déjà redevenu parfaitement lisse. Mais non !

A Belleville, les rues devaient être miroitantes de propreté. Alors, par crainte d’oublier une micro-poussière, les camionnettes repassaient une seconde fois, exactement au même endroit… Puis une troisième, pour s’assurer du confort absolu des Bellevillois lorsqu’ils emprunteraient ces mêmes allées, plus tard dans la journée. Un toilettage d’une rare méticulosité, digne d’un concours de beauté.

Ce ballet de maniaques têtus confinait à l’acharnement. Et pour quel résultat ? Après tant d’attentions, les rues de la ville devenaient de véritables patinoires ! Dès lors, il fallait marcher sur les trottoirs avec une extrême prudence, le sol demeurant mouillé et glissant selon une durée variable, en fonction du temps. J’avais certes besoin d’exercice, mais des pirouettes à une heure aussi matinale m’auraient immanquablement donné la nausée !

Cependant, il ne fallait pas être trop exigeant. Je me félicitais encore, ce matin-là, d’avoir été adopté par une aimable famille habitant Belleville. Bien au chaud sous les couvertures,  ces traîtres de Malloré dormaient paisiblement…

Quand l’alarme de Franck sonna, je me souvins subitement quel jour nous étions.  Caroline et Samuel n’avaient pas école. Ils resteraient plus longtemps au lit, comme tous les samedis. 

Impossible toutefois pour leurs parents de faire la grasse matinée. Ils avaient du travail, leur petite agence immobilière tournait à plein régime.

Entre deux coups de langue j’imaginais Franck, l’œil grognon, s’étirer en grimaçant. Cette pensée m’arracha un sourire. Je bénissais tout ce qui pouvait le contrarier, son réveil étant sans doute un de mes plus fidèles alliés.

Annie, elle, se levait toujours de très bonne humeur : à peine avait-elle posé le pied au sol qu’elle s’affairait déjà à droite à gauche, en sifflotant, l’esprit joyeux !

Je me revis tirer plusieurs fois sur le bout de mes griffes, soucieux de les nettoyer en profondeur, me surprenant à sourire bêtement, comme je pensais à elle.

Annie était une femme merveilleuse… Depuis que les Malloré m’avaient adopté, je m’étais toujours demandé ce qu’elle pouvait bien trouver à son mari.

Franck était maladroit, en plus d’être désespérément tête en l’air. Il tranchait plus qu’il ne réfléchissait, optant pour des décisions à l’emporte-pièce qu’Annie ne manquait pas de pondérer, sitôt le verdict posé. Elle avait une voix douce et feutrée, pleine de bon sens et d’intelligence.

Tous les matins, ce dernier laissait systématiquement traîner ses poils de barbe fraîchement rasés dans l’évier. Si sa femme n’intervenait pas pour lui notifier qu’une chemise en flanelle quadrillée pouvait éventuellement surprendre sur un bermuda multipoches à pois, cela ne le dérangeait pas de partir au travail dans une tenue aussi déjantée ! Il avait beau se défendre, disant que ce n’était pas le plus important, ses clients devaient avoir le désagréable sentiment de passer un test oculaire en le voyant.

Il avait un style vestimentaire peu conventionnel, que d’aucuns eurent tôt fait de remiser à la poubelle. Le pyjama à carreaux qu’il arborait chaque soir avant de se coucher, et dont la commercialisation avait dû être interdite peu après (motif invoqué : atteinte à la dignité des usagers !) le boudinait. Les enfants n’avait d’ailleurs pas manqué de le lui faire remarquer. Le philistin1 en avait ri, amusé par ce qu’il appelait « des frivolités ». Juste après, j’avais vu sa glotte cavaler au fond de la gorge, tant il ouvrait un four énorme… L’élégance, vous l’aurez compris, n’était pas son fort. Depuis peu, il perdait aussi les cheveux.

Ce matin-là, je me rappelai avoir pris le temps de lisser correctement mes moustaches avant de rejoindre le couple qui déjeunait au rez-de-chaussée, jetant au passage une dernière œillade complice au miroir : Vraiment, je ne vois pas ce qu’elle lui trouveJe suis tellement plus distingué !

Par la fenêtre du cabinet, la cime pelée du vieux chêne me fit penser au crâne de ce maudit Franck… J’eus soudain une furieuse envie de le déplumer, lui et ces deux hirondelles qui n’en finissaient pas de me narguer !

En effet, dès ma descente des escaliers, j’avais senti que quelque chose clochait chez les Malloré. Un silence anormal régnait dans la cuisine.

Une décharge électrique traversa aussitôt mon cerveau reptilien. Un léger soubresaut, à peine perceptible, que j’avais pourtant senti… mais choisi d’ignorer. Un excès de confiance bien malavisé. J’aurais dû me douter qu’un drame terrible s’annonçait : mon instinct ne se trompait jamais.

Dans la maison, tout était calme.

Beaucoup trop calme…

1 Philistin : personne qui se caractérise par son manque de goût, sa vulgarité et son manque d’intérêt pour les arts et la culture.

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