Chapitre 04 : Le Docteur Chafouin

Précédemment dans l’histoire : De bon matin, Franck immobilise Moustache et le contraint à entrer de force dans une caisse de transport.

Étendu de tout mon long sur ce qui ressemblait une table d’opération, je regardais un homme de petite taille, vêtu d’une blouse blanche, s’avancer vers moi, impuissant.

– Bonjour Moustache ! Je me présente : je suis le Docteur Chafouin !

Il se pencha sur moi et me gratifia d’une grimace supposée représenter un sourire.

– J’ai beaucoup entendu parler de toi… Je suis enchanté de faire enfin ta connaissance !

Le plaisir qu’il exprimait était loin d’être partagé.

Outre le fait qu’il ne m’inspirait guère confiance, avec ses yeux globuleux et ses lunettes rondes, aux verres épais, qui lui donnaient l’air d’un hibou des neiges ébloui en pleine nuit, le regard du Docteur Chafouin semblait être habité par une étrange folie. 

Son visage, ridé, était perclus de tics. Il avait des cheveux gris-de-fer, couleur habituelle pour un homme ayant passé la soixantaine, mais leur implantation relevait d’une sorte de prestation artistique assez obscure : on aurait dit que le vétérinaire s’était épinglé un plumeau sur la tête ! Ces derniers, éparpillés dans tous les sens, n’avaient pas de projet commun clairement affirmé, à en juger par la drôle de tête échevelée qu’il agitait frénétiquement. A mesure que je détaillais sa trombine, mon angoisse grimpait en flèche. N’importe quel être sensé, en le voyant la première fois, l’aurait pris pour un savant fou ! Mais les Bellevillois, qui le connaissaient depuis des années, s’en remettaient aveuglément à lui pour soigner leurs animaux de compagnie. Ils ne s’étonnaient même plus des allures d’hurluberlu du praticien.

Dépité, je roulai des yeux vers la fenêtre. Les hirondelles étaient descendues de leur perchoir et je croisai leur regard, plus hilare que jamais. Ces petites pestes voletaient gaiement sur place, de l’autre côté du vitrage. Mon infirmité était pour elles une opportunité rêvée de se moquer sans craindre de représailles ! De mon côté, je me sentais affreusement humilié, mais je ne pouvais rien faire pour leur rabattre le caquet.

Un étrange bruit de fond emplissait la pièce. Le Docteur Chafouin, entre autres bizarreries loufoques, parlait tout seul. A moitié sonné, j’étais dans l’impossibilité de parler, mon silence n’avait cependant pas l’air de le déranger. Il alternait à tour de rôle les réponses aux questions qu’il se posait :

– Tu te rends compte, Moustache…, me disait-il avec son air niais, arpentant la pièce, un peu hagard, comme s’il cherchait son chemin. Sidonie veut manger de la cervelle au dîner, quelle drôle d’idée !

J’étais entre les mains d’un cinglé !

Au secouuuuuurs ! criai-je dans une tentative désespérée pour alerter quelqu’un. Croyant hurler de toutes mes forces, aucun son ne sortit pourtant de ma gorge. Mes cordes vocales, tragiquement molles, ne parvenaient plus à se contracter et mes mâchoires, vaincues, restèrent scellées. 

Parmi tous les organes que je possédais, seul mon cerveau répondait encore. Mais pour combien de temps ? A cette pensée, une bouffée de panique s’empara de moi. Mon tortionnaire, tel un pêcheur soucieux de garder sa prise vive le plus longtemps possible, voulait probablement conserver la fraîcheur de son mets jusqu’au dernier moment… J’allais assister à ma propre dissection, paralysé, incapable de lever une griffe pour me défendre. Mon esprit bouillonnait, mais mon corps restait désespérément immobile. A choisir, j‘aurais préféré que ce fût l’inverse. Mais le vétérinaire aux yeux de chouette avait omis de me demander mon avis.

Je le fixais du coin de l’œil, apeuré.

– Mais où ai-je donc bien pu ranger cette boîte à la fin ?!!

Je voyais le Docteur farfouiller nerveusement dans un tiroir avec des gestes désordonnés, à la recherche d’un objet qu’il venait tout juste d’égarer. Un professionnalisme rare, que je m’empressais d’ignorer. Ce n’était pas le moment de flancher.  

– Et pourquoi pas, après tout ? Qu’en penses-tu, Moustache ?

Ce que j’en pense, Docteur ? Laissez ma cervelle tranquille et allez donc au restaurant !

– Ah, elle est là cette coquine ! s’exclama-t-il en levant tout à coup les bras en l’air en signe de victoire.

J’avais de plus en plus de mal à le suivre : il  passait du coq à l’âne avec une facilité déconcertante.

L’instant d’après, je le vis, réjoui, ouvrir une boîte en plastique puis s’emparer de ce qu’elle contenait avec une impatience marquée.

– De la cervelle au dîner, pourquoi pas après tout !

Ils n’en auraient jamais assez pour deux…, pensai-je, fier de mon trait d’esprit. Au vu des circonstances, j‘estimais ma remarque plutôt hardie. A cette pensée, j’eus soudain une furieuse envie de rire… Il fallait reconnaître que la situation ne s’y prêtait pas. Mais alors, pas du tout ! C’était à n’y rien comprendre…

De curieuses sensations me traversaient. Ma truffe me démangeait, comme si une colonie de fourmis s’y baladait main dans la main en sifflotant. En même temps, j’avais envie de bâiller aux corneilles sans réussir à me soulager pour autant : le gaz infect que le Docteur m’avait fait respirer peu après mon arrivée m’avait terrassé, j’étais incapable de soulever mes babines d’un millimètre.

– On n’a pas le choix, avait clamé un plus tôt cet homme dont j’ignorais encore l’identité mais dont la figure, ainsi que la blouse blanche, m’avaient instinctivement paru suspectes. Le patient est beaucoup trop agité !

Je m’étais battu farouchement, en effet, griffant méchamment quiconque tentait de s’approcher. Quand ma première patte s’était relâchée, pliant brutalement sous l’effet des vapeurs qu’on me soufflait, j’étais resté pantois. Mais lorsque les trois autres, quelques secondes plus tard, à leur tour s’étaient rompues, j’avais su que le combat était perdu. Je m’étais écroulé au sol comme une chiffe molle.

Le Docteur Chafouin appuya négligemment sur un des boutons de son téléphone. J’interceptai son geste du coin de l’œil et revint soudain à la réalité.

– Mon petit, avant que je n’oublie, vous voudrez bien passer un coup de fil à ce cher Speck ?

A travers l’enceinte du téléphone, une voix féminine, docile, répondit :

– Avec plaisir Docteur ! Que dois-je lui demander ?

– J’aimerais que vous lui commandiez une de ses fameuses cervelles de veau… 

Le vétérinaire dodelina innocemment la tête.

– Vous savez comment je suis, poursuivit-il, je préfère que vous vous en chargiez, sans quoi, je risque d’oublier. Imaginez le visage de Sidonie si je rentrais encore une fois les mains vides ?

– Ne vous inquiétez pas Docteur, je m’en occupe de suite, lui répondit la secrétaire amusée.

Apparemment, les étourderies de son patron étaient légion1.

– Vous êtes bien aimable, Marguerite, mon épouse sera ravie !

Je commençais à ressentir une drôle d’euphorie…

Bercé par cette agréable sensation d’apesanteur, j’allais me mettre à rigoler d’ici peu, j’en étais sûr. Intérieurement, s’entend… Car mon corps ne répondait plus depuis longtemps. Il était flasque et mou, comme un quartier de fromage oublié dans un vieux compartiment réfrigéré.

– Ah oui, Marguerite, autre chose tant que j’y suis… Vous penserez à commander de nouveaux kits d’injections ? Je suis en train d’utiliser la dernière piqûre en stock.

Une piqûre ? Quelle piqûre ?

En temps normal, ma réaction aurait été immédiate. Mais j’étais dans un tel état d’abattement que ces mots glissèrent dans le creux de mes oreilles comme les fesses rebondies d’un enfant sur un toboggan.

– Mon petit Moustache, lança alors le vétérinaire en se tournant vers moi. A nous deux !

Mazette, l’homme était armé !

Le Docteur Chafouin agitait une seringue hypodermique dans ma direction. Dangereusement dressée en l’air, elle arrivait droit sur moi quand, tout à coup, son doigt ganté pressa accidentellement la gâchette. Quelques gouttes de liquide s’en échappèrent, les postillons éclaboussèrent mon museau avec une insolence désagréable bien qu’involontaire.

– Tout va bien ? me demanda-t-il, confus de sa maladresse. 

A votre avis, Docteur ? 

Mentalement, je fis un bref résumé de la situation.

Vous venez de me faire inhaler de force un gaz suspect, peut-être même illégal, dont j’ignore la provenance ainsi que la nature exacte… Des vapeurs plus que douteuses, qui m’ ont plongé dans une complète paralysie physique, et m’ont coupé le sifflet au passage… Et à présent, le vétérinaire incompétent que vous êtes me menace avec une seringue dont le fonctionnement semble apparemment lui échapper ! Comment je vais ? Mais enfin, Docteur, on ne peut mieux ! Et vous ? La famille, tout ça, ça va ?

– Bien ! Entrons dans le vif du sujet.

Après cet éclat, le « sujet » que j’étais se sentit tout à coup plus calme. Presque apaisé. Étais-je en train d’accepter le sort funeste qui m’attendait ? Je l’ignorai. Mais la mort me sembla soudain beaucoup plus douce à affronter… J’étais même plutôt content que ce soit ce croisement entre une chouette à lunettes et un alpaga hirsute qui me l’administre, et non les roues d’une voiture lancée à vive allure sur le bitume fraîchement lustré de notre maniaque municipalité. D’une seconde à l’autre, j’allais mourir, j’en étais persuadé. Pourtant, tout sentiment de peur ou d’anxiété m’avait quitté…

Comme pour m’encourager à lâcher prise, des dizaines de pâtées luisantes firent soudain leur apparition dans le fond de la pièce. Suspendues en l’air, au beau milieu de la salle de consultation, elles m’appelaient…

Moustache, Moustache, viens vers nous… !

Le paradis n’était sûrement pas loin.

Je me sentais léger, de plus en plus léger, à mesure que les secondes s’égrenaient. Le poids qui m’ankylosait s’était envolé.

Je roulais mes yeux vers le Docteur une dernière fois. Je me fis la réflexion que, plus le temps passait, plus je trouvais à ce vétérinaire un charme absolument renversant, impression peut-être liée à son visage qui se dédoublait progressivement.

Docteur, il faut que je vous avoue une chose… Avec votre air siphonné et vos yeux de merlan frit, je crois que je vous aime bien, finalement…

Assez curieusement, je me fis aussi la remarque que n’en voulais plus du tout à Franck. Je trouvais même qu’il avait témoigné d’une adresse étonnante, lui qui était d’ordinaire si empoté ! Me capturer ainsi, avec une telle habileté ! De sa part, l’exploit était vraiment remarquable. Aussi étonnant que cela paraisse, cette vieille branche bedonnante me manquerait… Comme Annie, bien que ce fût pour d’autres raisons. Et Caroline. Mike aussi bien sûr ! Rousquille, Henriette, ils allaient tous me manquer…

Mais celui à qui je tenais le plus, celui que je ne pouvais me résoudre à quitter définitivement, c’était Samuel. Sam… Mon justicier. Mon ami. Mon tout !

Sam resterait à jamais mon arc-en-ciel à moi.

Le Docteur Chafouin se pencha sur moi, prêt à piquer. Ses mains gantées, bleues comme le ciel d’azur qui m’attendait certainement de l’autre côté, soulevèrent ma patte flasque avec une prévenance très délicate. Je ne pouvais plus rien faire pour échapper au sort qui m’était réservé. Je me laissai glisser, priant pour que ma fin fût brève et sans douleur.

Soudain, les yeux ronds du vétérinaire s’agrandirent comme des boulards : un éclair de lucidité anima son regard.

Il suspendit son geste, se retenant d’enfoncer l’aiguille au tout dernier moment, avant de s’exclamer :

– Zut ! Quel étourdi je fais !

Vous êtes beau, Docteur, avec vos yeux globuleux…

– Il faut tout de même que je désinfecte !

On dirait une carpe avec des cheveux

– Tu dois te dire « Il perd un peu la tête, ce bon vieux Docteur Chafouin ! », hein Moustache ?

J’adore votre coiffure… Elle est tellement… vaporeuse… !

Il frotta ma patte engourdie à l’aide d’un coton humide.

Au paradis des chats, je demanderai la même…

– Allez, cette fois-ci, j’y vais ! Tu ne sentiras rien je te le promets !

Adieu Docteur… Et bon appétit, surtout ! C’est important, l’appétit…

Je délirais, perdu dans le chaos de mes pensées.

Adieu, vous tous… Ne m’oubliez pas trop vite…, implorai-je, convaincu que j’étais, au moment même où l’aiguille me piquait, que j’expirais mon dernier souffle.

– Et voilà !!! s’exclama le Docteur Chafouin. Félicitations, Moustache, tu es vacciné !

Vacciné ? répétai-je, éberlué.

– Dans deux petites heures tu seras à nouveau sur pieds !

Avant de corriger, dans un nouveau petit rire étouffé :

– Ou devrais-je dire, sur pattes ! 

Je fis la tête aux Malloré trois jours durant. Ces derniers eurent beau me gâter, désireux de réparer le tort qu’ils m’avaient fait, je décolérai pas. Chaque fois qu’ils approchaient, je leur tournai invariablement le dos, et m’en allai sans dire un mot. Au bout de quelques jours, je décidai tout de même de leur pardonner, troublé de les voir ainsi rongés par les remords. Dans cette histoire, après tout, c’était Franck le véritable coupable ! Ce dernier avait tout manigancé ! Je me fis la promesse de me venger dès que l’occasion se présenterait. Franck ne perdait rien pour attendre, c‘était la seconde fois que ce scélérat me faisait un coup pendable.

L’annonce de notre soudain départ en vacances me coupa l’herbe sous le pied. Qu’importe ! La vengeance était un plat qui se mangeait froid. En vérité, j‘aurais été jusqu’à le gober congelé, pourvu qu’il me procurât la satiété que j’escomptais.

1Etre légion : être nombreux

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