Chapitre 05 : Un nouveau challenge

Précédemment dans l’histoire : Moustache a été vacciné. Cet épisode, à l’origine d’une de ses plus grandes frayeurs, n’a fait que raviver sa colère contre Franck. Notre héros ne lui pardonne pas cette seconde trahison, dont il tient le chef de famille pour seul responsable. Déterminé, il jure de se venger tôt ou tard. En quête d’une occasion favorable, l’annonce d’un départ en vacances lui coupe soudain l’herbe sous le pied.

Cette année, les vacances d’hiver tombaient au début du mois de mars. Les parents de Caroline et Samuel leur avaient réservé une surprise : ils allaient passer deux semaines dans un manoir, perdus en pleine campagne !

Le couple Malloré avait été mandaté dans le cadre d’une succession familiale, dont l’unique héritier, M. Krol, vivait à l’étranger. Il souhaitait déléguer l’affaire à des agents immobiliers de proximité, et avait le plus grand mal à trouver des professionnels compétents.

Par un heureux hasard, le notaire chargé d’instruire le dossier avait un parent qui habitait Belleville. L‘officier ministériel avait eu vent de la réputation des Malloré, recommandant ainsi l’agence à son client. Enchanté, ce dernier les avait immédiatement contactés.

Les termes de l’arrangement que M. Krol proposait étaient simples : les Malloré avaient deux semaines pour instruire la vente et dénicher un acheteur sérieux. A la clé, une commission plus qu’alléchante les attendait :

– Cinquante mille euros ? avait répété Annie, incrédule.

A l’annonce des honoraires qu’il promettait, Franck avait simulé une syncope. Annie lui avait jeté un coup d’œil réprobateur, pendant que l’héritier détaillait les modalités du contrat.

M. Krol leur offrait quinze jours de vacances dans le manoir de son oncle, récemment décédé. Une proposition généreuse, dont l’origine était avant tout stratégique : l’homme désirait vendre le domaine au plus vite. Blâmant l’incompétence de la précédente agence, M. Krol n’avait plus de temps à perdre, et les deux parties convenaient volontiers, chacun de leur côté, que cette initiative faciliterait le succès de l’opération.

Les Malloré activèrent l’ensemble de leurs réseaux avec enthousiasme : cette vente constituait pour eux un challenge particulièrement excitant ! D’ordinaire, leurs interventions portaient plutôt sur des maisons classiques. Des habitations traditionnelles. Pour la plupart, résidentielles. En fonction de la réussite sociale et financière de leur propriétaire, quelques-unes pouvaient parfois présenter un certain caractère, mais jamais ils n’avaient eu l’opportunité de vendre un bien aussi exceptionnel !

En quelques jours à peine, deux visites furent programmées pour la première semaine. La confirmation d’une troisième, en attente pour la suivante. Quand ils annoncèrent cette bonne nouvelle à leur client, ce dernier s’empressa de les féliciter :

– Notre collaboration s’annonce très prometteuse !

Dans les jours qui suivirent, ils reçurent un colis. Les clés de la demeure s’y trouvaient, ainsi que l’ensemble des documents nécessaires à la vente. Les acheteurs potentiels avaient été triés sur le volet, justifiant tous des garanties exigées : M. Krol avait été intraitable à ce sujet.

– Assurez-vous que les curieux restent chez eux !

Il avait expressément demandé que le couple vérifiât la solidité patrimoniale des candidats à l’achat. Si le manoir suscitait leur intérêt, l’offre soumise devait être solide. 

Le monospace des Malloré démarra dix jours après. Direction : le manoir des Wingard. Mamie Henriette avait accepté avec plaisir de se joindre au voyage. A la descente du train, ses valises, comme d’habitude, étaient pleines à craquer ! Apparemment, elle ne savait toujours pas voyager léger…

– Quel bonheur de vous revoir ! s’était-elle exclamée en apercevant ses petits-enfants qui l’attendaient sur le quai, agitant leurs mains pour la saluer.

Elle les avait serrés dans ses bras de toutes ses forces, manquant de les étouffer, avant de les embrasser comme du bon pain. Rayonnante de bonheur, elle semblait plus heureuse que jamais ! A la voir aussi chaleureuse, je me fis la réflexion que cette dernière avait bien changé…

Depuis nos dernières aventures, elle ne ratait plus une occasion de passer du temps avec les enfants, multipliant sans cesse les démonstrations d’affection. Où était passée la vieille mégère que j’avais côtoyée par le passé ? La grand-mère avait pris goût à cet étalage de tendresse, elle se réjouissait sincèrement à l’idée de partager quinze jours entiers en leur compagnie.

– Salut, fis-je en découvrant la silhouette frisée du caniche blanc trottinant à sa suite.

Rousquille, sans surprise, l’accompagnait.

– Salut Moustache… Ça va ? fit-elle en jetant un timide coup d’œil derrière moi. Mike n’est pas avec toi ?

Je soufflai, jugeant son comité d’accueil amplement suffisant, puis rétorquai :

– Il était occupé. Tu sais comment il est…

Avant de claquer, mauvais :

– Et puis, tout Belleville ne va pas cesser de respirer parce que vous débarquez !

Elle me fixa un instant, vexée, avant de me snober. Une façon habituelle pour nous de communiquer.

Continuant son chemin, elle s’élança soudain en jappant dans les bras de Samuel et Caroline, qui s’accroupissaient pour la caresser. Des effusions de joie qui me désespéraient… Et dire qu’Henriette envisageait de venir s’installer ici !

Heureusement pour moi, de ce côté-là, les recherches des Malloré piétinaient. Henriette, fidèle à elle-même, avait une idée très précise de ce qu’elle voulait. Depuis des mois, Franck et Annie épluchaient une à une toutes des annonces du marché, rien de ce qu’ils lui proposaient ne lui convenait :

– J’aimerais une maison sans vis-à-vis : croiser le regard du voisinage risque de me donner le tournis !

En plein centre-ville, une vue dégagée – si elle existait – se négociait bien au-delà de son budget. Elle reçut l’argument avec indifférence, répétant simplement qu’ils devaient continuer à chercher.

– Et veillez à ce qu’elle ne soit pas trop excentrée, je veux pouvoir faire les courses à pied !

La retraite active ne concernait visiblement pas ses mollets… Franck et Annie avaient été contraints d’annuler le rendez-vous fixé.

– Avec Rousquille, vous comprendrez qu’un extérieur est impératif.

A mon avis, la solution aurait été de la laisser en Bourgogne : Belleville comptait déjà assez de désagréments sonores !

Intérieurement, j’avais bon espoir qu’elle abandonnât bientôt son projet. Même si nos relations s’étaient améliorées, les avoir dans les pattes chaque jour de l’année me paraissait insurmontable ! Ainsi qu’on se plaisait à le répéter dans ma ferme natale : « Chacun chez soi, et les vaches seront bien gardées ». Un principe simple, révélateur une grande sagesse. Surtout avec elles. Aujourd’hui, cette phrase était plus qu’un proverbe : c’était un gilet de survie.

La voix de Samuel, inquiet, rompit le cours de mes pensées. Soucieux de savoir comment j’allais rentrer, il me demanda :

– Tu nous rejoins à la maison ?

Fièrement, j’approuvai : hors de question de partager mon siège avec ce balai-brosse toiletté comme un quatorze juillet !

Juste après, une voix que l’effort trahissait se hâta de préciser :

– Avec tous ces bagages, on n’a plus de place de toute façon !

Franck accompagna sa remarque d’un haussement d’épaules, faussement navré. Évidemment…, songeai-je en grinçant des crocs. De sa part, le contraire m’eût étonné.

Depuis mon passage au cabinet, Franck refusait catégoriquement de me transporter dans la voiture. Une décision ferme, directement liée aux heures qu’il avait passées à la nettoyer, et qui, au demeurant, me convenait très bien. D’une certaine façon, lui aussi avait été vacciné… Et, tandis que je m’en allais, je ne pus m’empêcher de sourire à cette idée. 

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