Chapitre 06 : En voiture, Moustache !

Précédemment dans l’histoire : Dans le cadre d’un héritage familial, les Malloré ont été mandatés pour instruire la vente d’un manoir isolé en pleine campagne. Pour suivre la vente au plus près, ils s’apprêtent à passer deux semaines de vacances sur les lieux.

Au matin du départ, les Malloré s’affairaient. Bousculé dans ma tranquillité, je décidai de sortir chasser. J’étais en train de guetter deux hirondelles, celles-là mêmes qui m’avaient brocardé au cabinet, quand la voix douce d’Annie vint chatouiller mes oreilles. Attiré par son timbre mélodieux, je dressai la tête :

– Viens par ici, mon petit amour de Moustache ! Ton repas est prêt !

J’arrive, ma belle ! Laisse-moi juste finir de flanquer une dérouillée à ces deux effrontées…

Depuis le temps que j’attendais de me venger !

Cependant, le son de sa voix m’avait déconcentré, ces satanées hirondelles en avaient profité pour filer. Je leur décochai un regard noir tandis qu’elles s’envolaient à tire-d’aile vers un ramage plus haut perché, m’obligeant à remettre ce règlement de comptes à plus tard. Elles aussi ne perdaient rien pour attendre.

Je haïssais les trajets en voiture. Ils me mettaient dans un inconfort digestif intolérable. La route me provoquait d’horribles nausées, quelle que fût sa durée. La négociation avait été particulièrement houleuse. Sous la pression des autres qui insistaient, Franck avait finalement cédé. Annie et les enfants ne pouvaient se résoudre à me laisser seul à la maison, ils s’étaient ligués contre lui pour m’emmener.

Soucieuse de mon bien-être, Annie avait demandé au Docteur Chafouin de me prescrire un sédatif. Ce médicament, destiné à m’épargner les désagréments du voyage, était supposé me faire dormir comme une masse. De mon côté, j’étais sceptique. Et si le cachet ne produisait pas l’effet escompté ? Annie m’avait convaincu d’essayer, j‘avais fini moi aussi par céder. Franck et moi avions au moins ce point en commun : il nous était impossible de refuser quoi que ce soit à ceux que nous aimions.

Tandis que je me rapprochais du porche, Mike m’interpela :

– Alors mon pote ! On se fait la malle sans dire au revoir ?

– Hey, salut ! fis-je en pivotant la tête vers lui

J’étais un peu surpris. En général, il n’était pas aussi matinal.

– Comment vas-tu ?

– Aujourd’hui ? Eh bien… je me sens plutôt insignifiant.

Je souris.

– Arrête, tu sais très bien que je ne serais pas parti sans dire au revoir !

– Mouais… En tous cas, t’avais pas l’air pressé ! me dit-il en désignant un bosquet, celui-là même derrière lequel je m’étais tenu en embuscade.

– J’avais l’intention de passer te voir après ma partie de chasse…

Je plissai les yeux et le taquinai :

– Essayerais-tu de me dire que ton Moustache va te manquer ? Comme c’est mignon !

Il tourna le museau, un peu vexé.

– T’en fais pas pour moi, je survivrai !

Oui, j’allais lui manquer. Mais la fierté du félin lui interdisait de l’avouer. Touché, je souris à cette pensée.

Mike jeta un bref coup d’œil au monospace. Une fugitive vision, qui lui offrit l’opportunité d’une diversion et qu’il s’empressa de saisir :

– Tout est prêt pour le départ ? T’as commandé ton cercueil ?

L’habile pirouette lui avait remis ses émotions en place. Il se moquait, sachant pertinemment que les voyages n’étaient pas ma tasse de thé.

– Presque, répondis-je en feignant un air assuré.

Je désignai la figure transpirante de Franck.

Ce dernier soulevait à grand peine les valises d’Henriette. Suant comme un bœuf, obsédé qu’il était par l’idée d’optimiser l’espace de rangement supplémentaire offert par la remorque, indispensable au volume des bagages.

– Alors, quelles sont les nouvelles par chez toi ?

Mike me connaissait suffisamment pour savoir que cette question ne relevait pas de la simple politesse. J’avais une tendresse particulière pour Jojoko. La réponse m’intéressait sincèrement, je lui accordai donc une attention appuyée.

– Rien de particulier… Je roule ma bosse, comme d’habitude, fit-il en s’étirant lascivement. Avec le beau temps qui revient, Jojoko a décidé de se remettre au jardinage ! Je l’aide un peu, je gratte par-ci par-là…

Il marqua un temps d’arrêt. L’instant d’après, un éclair malicieux étira son museau noir comme le jais.

– J’arrose aussi les fleurs, poursuivit-il en basculant significativement la tête vers moi.

Son expression, qui trahissait l’aveu délictueux, me fit aussitôt éclater de rire :

– Fais gaffe… ! Jojoko adore participer au concours annuel, tu risques de te faire enguirlander si elle te voit en train d’uriner sur ses graminées !

Il leva la patte, ignorant ma remarque.

– Tu parles ! Dès demain elle aura oublié que c’est elle-même qui les a plantées !

Un voile d’inquiétude recouvrit tout à coup ses paupières.

– Enfin bref… Ce fichu jardinage la fait un peu sortir de chez elle, ça l’occupe… C’est une bonne chose.

Il marqua une pause, pensif.

– Comme je dis toujours : si tu crois que l’aventure est dangereuse, essaye donc la routine…

Il suspendit un instant sa phrase, avant d’achever :

– Elle est mortelle !

Une voix familière chuta de l’étage en piqué :

– Mous, t’es où ? cria Caroline de sa voix aiguë. Monte vite me voir, j’ai un cadeau pour toi !!!

– Aïe, commenta Mike en fronçant les deux moustaches fripées qui lui restaient, les autres ayant fait les frais des échauffourées auxquelles il s’était livré, étant jeune.

– Je dois y aller, m’excusai-je d’un mouvement de tête vers l’étage. Quand je reviendrai, promis, on ira se boire un coup chez la mère Chaboit !

– Pas de problème, boy scout ! On se verra à ton retour !

Il avait dit cela d’un air distrait, l’œil attiré par l’odeur de ma pâtée. J’y aperçus l’éclat magnétique que la gourmandise avait allumé.

Je changeai immédiatement de ton. J’adoptai une voix grave, hautement plus sérieuse :

– Pas touche ! le menaçai-je. Ça, c’est à moi mon gars !

Je le vis à nouveau river vers ma gamelle son regard borgne, déçu.

– Cette pâtée, c’est mon assurance-vie pour le voyage, déclarai-je sans plus d’explications, tandis que je m’engouffrai par la porte en direction des escaliers.

Quelques minutes plus tard, je redescendais, choqué.

Caroline m’avait affublé d’un nouveau collier. Violet. Entièrement pailleté… Des paillettes, spéciales, qui avaient la particularité de virer phosphorescentes dans l’obscurité. Un modèle que la petite fille avait réalisé elle-même, et qu’elle avait tenu à nouer par-dessus celui offert par M. Le MaireEn toute honnêteté, son cadeau était une horreur !

Mon nom avait été tracé en lettres manuscrites, incrustées dans le cuir. Une ridicule clochette y avait été accrochée, elle pendait sinistrement sur le côté. Comble du mauvais goût, l’étiquette centrale brandissait le numéro du téléphone portable de Franck ! Une accumulation de niaiseries, affligeante. Pour un résultat tout à fait consternant.

Évidemment, ce collier représentait des heures de travail, notre petite allumette s’était appliquée. Je ne pouvais décemment pas refuser de le porter. En y réfléchissant bien, force était de reconnaître que l’attention était plutôt flatteuse : les Malloré ne voulaient pas prendre le risque de me perdre… J’en avais la preuve irréfutable autour du cou !

Atteignant le pallier de l’entrée, je me disais que trouverais bien une façon discrète de m’en débarrasser. Un coup d’œil au reflet du miroir me confirma ce que je pensais : mon nouvel accoutrement était ridicule ! Tête basse, je me dirigeai comme un automate vers ma gamelle. Je trottinai mécaniquement en direction de ma pâtée quand, soudain, mon sang se figea. Ma gamelle était vide !

Mike ! pensai-je immédiatement.

Fou de rage, je balayai un regard inquisiteur autour de moi. Peine perdue : Mike avait disparu…

La seconde qui suivit, une terrible angoisse me serra la gorge…  J’allais passer l’intégralité du voyage malade, pattes cramponnées au ventre, l’estomac balloté de toutes parts. Sur le coup, j’eus envie de ranger notre amitié au rang d’un vieux souvenir.

Merci mon pote ! songeai-je avec amertume.

L’appréhension appuyait plus que jamais sur mon abdomen quand j’entendis Franck clamer :

– En voiture tout le monde !

Annie était en train de donner un dernier tour de clé à la maison.

L’œil rivé à gauche du paillasson, elle s’exclama d’une voix enjouée :

– C’est merveilleux ! Moustache a tout mangé !

Je soupirai.

Samuel et Caroline se précipitèrent vers la voiture, chacun un sac en bandoulière rempli de doudous, livres et autres jouets. Autant d’objets destinés à les occuper, tandis que j’agoniserai…

Henriette pressa Rousquille de monter. Cette dernière reniflait encore ça et là dans le jardin, en quête d’un endroit qu’elle n’avait pas encore marqué. Un véritable casse-tête pour le caniche surexcité, qui passait l’essentiel de ses journées à en arroser chaque centimètre carré. En entendant la voix de sa maîtresse, la chienne releva instinctivement la tête, avant de courir la rejoindre.

Franck referma le coffre de la remorque d’un geste sec. Il vérifia une dernière fois qu’elle était bien attachée au monospace, la sécurité correctement enclenchée, avant de s’installer au volant en souriant.

– Est-ce que tout le monde est prêt ?

– Attends une seconde, opposa Samuel, inquiet.

Il cherchait autour de lui, l’air préoccupé.

– Je ne vois pas Moustache…

Franck ne put s’empêcher de soupirer.

– Tu sais bien qu’il déteste les trajets en voiture, fit valoir l’adolescent pour m’excuser. Il a dû partir se cacher !

Son père paraissait encore plus excédé.

A travers la vitre, Samuel siffla plusieurs fois.

– Moustache ! Mouuuuustache !

Je sortis timidement la tête, le corps courageusement dissimulé derrière le marronnier qui me servait de bouclier…

– Ah, tu es là !

Écoute, Sam, j’ai bien réfléchi… Tout ça, ce n’est pas une bonne idée. Vous serez mieux là-bas sans moi. Et puis, il faut bien quelqu’un pour garder la maison ! Non, vraiment, j’ai beau tourner la question dans tous les sens, la solution la plus raisonnable est que je reste ici…

Sam attrapa quelque chose dans sa main.

– Regarde ce que j’ai pour toi…

Des Zapacreux ! Mes bonbons préférés !

Je détalai sans réfléchir, franchissant en quelques enjambées les mètres qui nous séparaient puis sautai gaiement sur ses genoux, pressé que j’étais de les avaler !

Crac crac…

Je ronronnai.

Irrésistibles, ces friandises !

L’instant d’après, un claquement métallique retentit derrière moi. Je dressai la tête, en proie à une violente panique : la portière arrière avait été refermée !

– Ca va aller, Mous, ne t’inquiète pas…

Une impression de déjà-vu s’empara de moi. Mon poil se hérissa.

– Je reste avec toi… Tu vas faire un gros dodo. Avant même que tu ne t’en rendes compte, nous serons arrivés à destination !

Ce qu’il ignorait, c’était que n’était pas moi qui avais avalé le sédatif. C’était Mike ! Ce goinfre ne m’avait rien laissé. Il avait gobé l’intégralité de la pâtée ! Les Malloré, tout confiants qu’ils étaient, ne tarderaient pas à s’en apercevoir, et Franck s’empresserait de m’accuser de ce nouveau drame…

Tant pis pour vous ! Après tout, vous l’aurez bien cherché !

Prostré sur les genoux de Samuel, un terrible haut-le-cœur me traversa dès le premier virage. Samuel continuait de me caresser. Il me chuchotait des paroles tendres, veillant comme il pouvait à ce que je me sente rassuré. Il ne méritait d’être éclaboussé… Certes, il m’avait dupé, poussé par la peur que je me sente abandonné. Je ne pouvais pas lui en vouloir, son attitude était compréhensible, il tenait à moi. 

Franck, lui, l’aurait bien mérité. Annie était cependant trop près. Un dommage collatéral aurait ruiné mes chances à jamais.

Allez Moustache, tu peux y arriver !

Je serrai les dents et me concentrai. Malgré mon estomac qui se tordait, je priai pour ne pas rendre ce qui restait de mon petit-déjeuner. Je baissai les yeux, et vis le plancher du monospace qui me fixait : regard tremblant, la future victime semblait appréhender la suite avec anxiété.

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