Chapitre 07 : Georges Wingard

Précédemment dans l’histoire : Les Malloré roulent en direction du manoir. Moustache, qui ne supporte pas les trajets en voiture, est pelotonné sur les genoux de Samuel. Il fait son possible pour se retenir de vomir, maudissant Mike pour sa traîtrise.

La voiture s’enfonçait dans la campagne obscure. Un épais manteau vert sombre recouvrait les collines alentour telle une couverture matelassée, protégeant leurs flancs du vent froid qui les fouettait. 

A leur sommet, d’immenses forêts de pins s’étendaient à perte de vue. Leurs cimes, invisibles, disparaissaient dans une couche de nuages grisâtre.

Je me sentais mal. Mon estomac se tordait davantage à mesure que nous roulions. Des crampes de plus en plus aiguës le tiraillaient. Des relents acides me brûlaient la gorge. Il ne manquait plus qu’un orage éclate et mon bonheur serait complet !

Je cherchais l’air par la fenêtre. A l’est, des bancs de nuages noirs se rapprochaient. 

Sinistre présage, songeai-je.

Je tournai la tête à l’ouest. L’atmosphère avait quelque chose d’apocalyptique. Là aussi, le ciel s’affaissait dangereusement… Nous étions encerclés par une obscurité croissante, prête à nous avaler tout crus. Et bien sûr, pas âme qui vive à l’horizon… Ce ciel, triste et morne, semblaient recouvrir des vies entières de solitude, comme un chapeau de plomb.

Une région tout à fait charmante ! plaisantai-je en moi-même.

Un brin cynique, j’essayais comme je pouvais de conjurer mon inquiétude. Un sentiment grandissant, qui n’en était pourtant qu’à ses débuts – je l’ignorais encore.

– Le manoir se trouve niché en plein cœur d’une forêt de chênes, déclara Annie. M. Krol m’a assuré que l’endroit valait le détour !

– Nous avons tout notre temps pour étudier la carte, répondit Franck, visiblement ravi d’avoir refusé d’emporter le GPS avec lui. Nous voyagerons à l’ancienne, ça ajoutera une pointe d’exotisme à l’aventure !

Intérieurement, je bondis.

Si tu voulais de l’exotisme, Franck, fallait partir aux Bahamas, pas sur le plancher des vaches !!!

A sa mine réjouie, je devinai que la destination importait peu. Pour lui, l’essentiel était de partir. Ces deux semaines de vacances improvisées le ravissaient. Certes, les visites et les entretiens téléphoniques demanderaient certains aménagements, mais il considérait cette opportunité comme une chance inespérée de passer du temps en famille.

– Nous serons logés dans la demeure, poursuivit Annie. Elle compte assez de chambres pour tout le monde. Vous aurez le choix !

Pour d’autres raisons, j’étais moi aussi impatient d’arriver. Je rêvais de respirer l’air frais. Le reste, en toute honnêteté, m’indifférait.

– J’ai hâte de découvrir ce joyau ! Les photographies sont prometteuses ! dit à nouveau Annie en direction des sièges arrières. Regardez !

Elle tendit aux enfants les clichés, le couple s’en était inspiré pour rédiger le descriptif de vente.

– Waouhhh, s’extasia Caroline… On dirait un château de princesse !

La petite fille s’anima subitement :

– Sam, tu voudras bien qu’on y joue une fois là-bas ? Tu feras le prince !

– Si tu veux, répondit-il avec un enthousiasme modéré qu’on aurait pu qualifier de très intérieur.

Caroline, excitée, ne tenait plus en place :

– Moi je commanderai l’armée de défense du château !

Un peu surprise, Henriette se mit à rire. Caroline, qui ne comprenait pas pourquoi, s’étonna :

– Ben quoi ?

– Rien ma chérie… répondit innocemment cette dernière en secouant la tête.

Et pour cause : l’idée de jouer de rôle de la princesse ne l’avait même pas effleurée !

Annie entreprit de décrire les clichés :

– Le manoir est entouré de jardins et de bosquets. Il est pourvu d’un grand corps de logis rectangulaire, comme ceci, dit-elle en promenant son index sur l’une des photographies, vous le voyez ?

Les enfants contemplèrent la photographie avec un réel intérêt.

– Depuis plus d’un siècle, il appartient à la même famille : les Wingard.

Elle se renfonça dans son siège, reportant son attention sur la route. Le bitume était de plus en plus sombre. Elle se pencha légèrement en avant et observa le ciel, sans faire néanmoins de commentaire.

– Leur fils, Georges, poursuivit-elle, n’a jamais eu d’enfant. A présent c’est son neveu, M. Krol – notre client – qui en est le propriétaire légal…

– Je me demande bien pourquoi il est venu vous chercher… s’étonna Henriette. Pourquoi n’a-t-il pas fait appel à une agence plus près du domaine ? 

Franck feignit d’être outré :

– Vous semblez l’ignorer, mais l’Agence Malloré Immobilier est réputée dans le monde entier ! De Belleville à Dubaï, on s’arrache aujourd’hui nos services ! déclara-t-il avec une conviction affichée avant de rire de sa propre plaisanterie qui, pour une raison inconnue, eut pour effet de faire pétiller le regard d’Annie.

Ces deux-là avaient décidément une complicité qui m’échappait.

– Parfois, tu dis vraiment n’importe quoi…, le tacla-t-elle gentiment, amusée, tandis qu’Henriette haussait les épaules d’un air désabusé.

Nous échangeâmes un regard entendu. Contrairement à sa femme, Henriette et moi étions imperméables à son humour, souvent discutable. Il nous laissait de marbre. 

Je regrettais de ne pouvoir participer plus activement, mais je limitais mes efforts. Mon estomac ne cessait de se soulever, il montait et descendait à chaque virage. Le geyser qu’il couvait pouvait entrer en éruption à tout instant, mieux valait que je reste concentré.

Annie se fendit d’une courte explication, prompte à satisfaire la curiosité d’Henriette :

– Il l’a fait, mais cela n’a rien donné… Il semblerait que nous ayons été recommandés par le notaire chargé du dossier… Tu connais probablement sa fille, Mme Champignon, elle est pharmacienne à Belleville.

Henriette hocha la tête au souvenir du visage rond de la jolie brune, coupe au carré, qui l’avait plusieurs fois renseignée.

– Nous lui avions trouvé sa maison quand elle s’est installée, précisa Franck. Apparemment, nous lui avions fait forte impression !

– Tiens, il faudra d’ailleurs que je pense à la remercier, dit Annie en s’emparant de son téléphone.

Elle s’empressa d’y ajouter une note. Henriette, l’air toujours dubitatif, tourna la tête par la fenêtre. Le paysage peu engageant qui s’offrait à elle creusa un sillon sous sa frange grisonnante, signe de contrariété évidente.

– Vous savez quelque chose au sujet de l’ancien propriétaire ? insista-t-elle.

Quelle importance ? pensai-je en moi-même. Les voix des Malloré bourdonnaient à mes oreilles comme une ruche d’abeilles. Henriette était-elle véritablement curieuse, ou cherchait-elle seulement à faire la conversation ? Tout ce brouhaha m’insupportait. Au fond de moi, j’espérais qu’elles se tairaient bientôt. Samuel s’en aperçut, il m’adressa un regard plein de compassion.

– Non, pas vraiment… L’oncle et le neveu entretenaient des rapports plutôt distants. Ils se fréquentaient peu à ce qu’il m’a dit…

– Je vois…, répondit simplement Henriette.

Sa voix, faible, semblait exprimer un sentiment de regret. Elle reporta son attention sur ses petits-enfants. Ses derniers, sagement plongés dans leur lecture, n’écoutaient plus la conversation. Elle les contempla un bref instant puis, attendrie, sourit. 

– C’est triste de constater que les membres d’une famille ne se côtoient plus…

– La toute dernière fois qu’ils se sont vus, M. Wingard venait de faire une crise d’épilepsie. Tu parles de retrouvailles ! claqua Franck ironiquement.

Ça veut dire quoi une crise de « pilepsie »? s’enquit Caroline en levant subitement la tête.

Je m’étais trompé. Notre petite allumette et son frère s’était simplement mis en veille.

– D’é-pilepsie ! la corrigea Samuel en insistant lourdement sur la première syllabe.

– Fais pas ton beau, toi ! répliqua-t-elle. J’ai jamais entendu qu’on te surnommait Le Petit Robert !

– Normal, c’est le tien, il colle à ta dégaine !

Caroline jeta un œil sur le survêtement qu’elle portait, digne d’un vrai garçon manqué. Elle fut sur le point de riposter, Henriette s’interposa. Les hostilités furent étouffées d’un geste autoritaire. Les deux enfants s’y rangèrent sans broncher, malgré un échange de regards à couteaux tirés.

– M. Wingard a été atteint de convulsions… expliqua-t-elle en revenant au sujet qui les occupait. En gros, ce sont des sortes de spasmes, comme des tremblements.

– Ah bon ? 

Caroline se figea.

– Il était malade ?

La grand-mère hocha la tête.

– Ces convulsions sont provoquées par des décharges nerveuses anormales dans le cerveau. Ce pauvre homme a dû se mettre à trembler de tout son corps, sans pouvoir s’arrêter…

Henriette eut un geste de compassion.

– Ces crises sont très éprouvantes pour le malade… Elles sont assez violentes en général. Et les patients qui en souffrent mettent beaucoup de temps à s’en remettre.

– Lui, en l’occurrence, n’en avait pas, poursuivit Franck sans maintenir le suspens plus longtemps. M. Krol nous a dit que le scanner avait révélé une tumeur au cerveau. Apparemment, c’était pas joli à voir… Sa tumeur avait la taille d’un citron !

Caroline eut un regard vers sa grand-mère. Henriette traduisit, accompagnant ses mots d’un regard triste :

– M. Wingard était condamné…

La petite-fille réfléchit.

– En même temps, attraper une « tu-meurs », ça veut bien dire ce que ça veut dire… nota Caroline.

La logique de sa remarque fit sourire Henriette, qui prit soin d’épeler le mot de façon correcte, avant de continuer :

– Une tumeur est un amas de cellules cancéreuses, qui se développent et se multiplient de façon incontrôlée. Parfois, les médecins peuvent ôter la tumeur et guérir le patient, mais il faut qu’elle soit prise à temps… Et toutes ne sont pas opérables. Cela n’a pas dû être le cas pour M. Wingard…

Elle jeta un bref regard vers Franck comme si elle cherchait confirmation.

– Non, poursuivit Franck, en effet… Après s’être rendu à son chevet, M. Krol nous a confié qu’il avait interrogé l’ensemble des médecins qui le soignaient. Il n’y avait plus rien à faire…

Il marqua une pause, qu’il étira de façon solennelle.

– M. Wingard a attendu de rentrer au manoir avant de…

Il se tortilla sur son siège, gêné.

– Enfin bref… Il avait décidé d’abréger lui-même ses souffrances.

Cette révélation, inattendue, entraîna une réaction immédiate de notre part. Je dressai les oreilles. Caroline, elle, obliqua la tête, mais ce fut Samuel qui exprima la fameuse question qui nous brûlait les lèvres :

– Qu’est-ce qu’il a fait ?

Franck et Annie échangèrent un regard. Ils avaient l’air embêté.

– Ils apprendront la vérité tôt ou tard, ça ne sert à rien de la leur cacher plus longtemps.

Annie se rangea à son avis, et le laissa achever son récit.

– Il s’est suicidé…

– Quoi ??? s’exclamèrent les enfants, stupéfaits.

– Oui… M. Wingard s’est jeté par la fenêtre du premier étage, peu après son retour au manoir…

Sam leva un sourcil, incrédule, pendant que Caroline évaluait la hauteur de la chute sur une photo d’un doigt glissant.

– Ben dites-donc… Elle est vachement gaie votre histoire… ponctua-t-elle avant de s’affaisser dans son siège, relativement perplexe.

Pendant quelques secondes, personne n’osa parler. Au bout d’un moment, Franck, à qui on n’avait manifestement jamais appris à tourner la langue sept fois dans sa bouche avant de parler, balança :

– Voyons le bon côté des choses : s‘il s’était pendu dans le salon, la vente aurait été bien plus difficile à mener…

Il aurait mieux faire de se taire. Consternés par sa légèreté, les Malloré le fusillèrent du regard : Franck essuya une salve d’une intensité rare et je me fis la remarque que, si leurs yeux avait été des mitraillettes, lui et ses maladresses légendaires n’en seraient pas ressorties indemnes… Dommage.

Un silence glacial retomba dans l’habitacle.

Au moment même où je me me félicitais que mon vœu soit enfin exaucé, Rousquille commença à ronfler…

Quelle peste…, pensai-je.

Cette vipère me provoquait jusque dans son sommeil. Excédé, je décochai un violent coup de patte au dossier. Le choc m’arracha un cri de douleur, mais fut sans effet sur elle. Peu après, ses ronflements profonds sifflèrent de plus belle.

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