Chapitre 08 : Le Bout du monde

Précédemment dans l’histoire : Pendant le trajet, Moustache apprend que l’ancien propriétaire du manoir s’est donné la mort en se défenestrant du premier étage. Une révélation tragique, qui laisse les Malloré sans voix.

Franck avait toujours eu un don particulier pour mettre l’ambiance.

J’étirai légèrement le cou. De toute façon, songeai-je en moi-même, l’heure était sans conteste à la désespérance. Depuis plus d’une demi-heure, aucune autre voiture n’avait croisé notre route, comme si nous étions seuls au monde, derniers survivants d’une épidémie vengeresse qui aurait vidé la Terre de ses habitants. Ici, la vie sauvage avait repris ses droits.

Unique témoin d’une présence humaine, un vieux tracteur toussant et cahotant labourait à grand peine un champ à l’abandon. Je le regardais fendre la terre. Il se cabrait comme un mulet, les soulèvements répétés de l’engin semblaient vains. Le sol, opiniâtre, menait indubitablement la danse. J’avais toutes les peines du monde à distinguer le visage du conducteur. Le brouillard était si épais, on aurait dit que le tracteur travaillait seul.

– Bon, et si nous jouions à un jeu, proposa Henriette. Qu’en dites-vous ?

Caroline approuva d’un hochement de tête.

Pas le marché, s’il vous plaît…, les suppliai-je.

– Ce matin, je suis allée au marché…

Je me surpris à penser que si Dieu existait, il devait certainement être très occupé.

– Et j’ai acheté… une salade ! A toi Caroline, continue !

Cette route était un calvaire. Un interminable calvaire…

– D’accord ! Alors… Ce matin, je suis allée au marché, j’ai acheté une salade et des tomates. A toi Maman !

Ces boucles répétées, comme un écho au roulis du véhicule, redoublaient la violence de mes nausées. Comment pouvaient-ils se comporter avec une telle insouciance ? Un peu de compassion, était-ce trop demander ?

– Ce matin, je suis allée au marché, j’ai acheté une salade, des tomates, et du paprika. Chéri ?

– Ce matin, je suis allée au marché, j’ai acheté une salade, des tomates, du paprika, et… une culotte en dentelle pour habiller Moustache !

Quoi ?

Je levai les yeux au ciel, exaspéré.

– Franck ! le morigéna Annie, faussement indignée, tandis que les enfants riaient à gorges déployées.

– Sam ? poursuivit-elle, la voix étranglée par un sursaut d’hilarité.

– Okay…, enchaîna le garçon qui essayait lui aussi de reprendre son sérieux. Ce matin, je suis allé au marché, j’ai acheté une salade, des tomates, du paprika…

Il étouffa le rire mal éteint qui reprenait, comme une braise sur laquelle il suffisait de souffler pour qu’elle s’enflamme :

– … une culotte en dentelle pour habiller Moustache (nouveau rire étouffé) et… des bouchons d’oreilles pour ne plus jamais entendre ta voix de crécelle !

Celle qu’il fixait avec intensité s’insurgea aussitôt, outrée.

– Hey ! dit-elle en se défendant d’un geste, fouettant l’espace vide qui séparait leurs sièges.

– Chut, la coupa-t-il sèchement. C’est le jeu. On dit ce qu’on veut. 

– Sam ! dit Henriette en mimant sur sa bouche la course d’une fermeture éclair qu’elle refermait.

Le message, limpide, fut reçu cinq sur cinq. Caroline reprit la liste depuis le début. En râlant.

Je me surpris à repenser soudain au Docteur Chafouin… Discuter avec lui autour d’une bonne tête de chèvre bouillie m’aurait paru, à cet instant précis, une consolation infinie.

Le trajet, techniquement parlant, était déjà épouvantable. Mais, à bien y réfléchir, ses conditions l’étaient peut-être davantage.

Un rideau de chênes sombres – tordus et noueux, pour la plupart – bordait des fossés hirsutes, couverts de mousse. Notre chemin s’enfonçait dans une énième forêt obscure. Une forêt indéchiffrable, à l’image de toutes celles que nous avions traversées jusque-là. La route de campagne, sorte de sentier serré, vaguement bitumé, boursouflé de toutes parts, sillonnait des montagnes noires en centaines de lacets étroits. Des lacets qui me soulevaient le cœur à chaque fois.

Je jetai un œil tremblant à travers les vitres du monospace. Je remarquai que la végétation se densifiait. Les bois s’épaississaient dangereusement, freinant peu à peu le passage de la lumière. Le jour peinait à traverser, les arbres formaient d’étranges boucliers. Ils semblaient prendre plaisir à étoffer leurs feuillages, gonflant leurs joues d’une sourde menace. La visibilité qu’ils nous concédaient encore gracieusement – mais pour combien de temps ? – se réduisait à mesure que les kilomètres passaient. Je priai pour que nous rencontrions notre destination avant l’obscurité totale.

– C’est formidable ! lança Franck d’une voix exaltée. J’ai l’impression d’être au bout du monde !

Tu m’étonnes ! feulai-je.

Les bois étaient si noirs que l’idée même de s’y promener paraissait insensée. Dire que Caroline m’avait offert un collier phosphorescent… Elle avait été bien inspirée. Je changeai brusquement d’idée à ce sujet : ne sachant pas ce qui nous attendait, j’étais fermement déterminé à le garder au cou. Bien serré.

– Imaginez un peu les balades que nous allons faire !

Dans cette mélasse ? Alors là, ce sera sans moi ! 

Quel être normalement constitué voudrait poser ses pattes dans cette fange immonde ? Une pataugeoire, voilà à quoi devaient ressembler les sentes. Glissantes, couvertes de boue, elles démultipliaient les dangers. Quelle satisfaction y aurait-il à s’y promener ? Nous partions en vacances, pas dans un camp de survie. Je privilégiai une fois de plus la prudence.

– J’aime cette nature sauvage, âpre…

Glauque et sordide tu veux dire…, pestai-je en moi-même.

Ces bois étaient plus sombres que la gueule d’un loup. J’imaginais des choses horribles, tapies dans ces profondeurs obscures. Des bêtes assoiffées de sang. Des araignées. Géantes. Poilues. Des ogres difformes. Ou des mutants. Quelle que fût la nature des prédateurs embusqués dans ces forêts, ils attendaient patiemment leurs proies. C’était tout vu, je n’irai pas.

A la première occasion, ils n’hésiteraient pas à nous déchiqueter en morceaux, et c’était bien la seule certitude que j’avais. A côté de ces bêtes sanguinaires, Gros Jack1 serait passé pour bichon inoffensif. Ce décor, cauchemardesque, ne m’inspirait rien qui vaille.

Au bout d’un moment, s’apercevant qu’il parlait seul, Franck – à mon grand soulagement – se tut. Caroline et Sam s’étaient endormis. Ils ronflaient. Tête renversée. Bouche grande ouverte. J’étais fasciné…

Comment ces deux-là pouvaient-ils piquer un somme alors que je jouais ma vie au rythme du moteur et de Rousquille qui ronflait ? Ballotté comme un fétu de paille, je n’avais qu’une hâte : poser ma patte sur un sol stable.

Samuel se réveilla une demi-heure après. Sa toute première question sonna comme une délivrance pour moi :

– On est bientôt arrivés ?

Annie acquiesça – une réponse d’une rare précision, je soufflai.

Caroline dormait encore profondément. Tempe collée à la vitre, Doudou Loup calé entre ses petits bras menus, elle semblait loin. Contrairement à moi, le ronronnement du moteur la berçait. Il avait toujours été d’une efficacité redoutable, tant pour la faire dormir que pour me faire vomir. Quand elle était petite, Franck faisait souvent des tours dans le quartier. Technique radicale pour calmer ses pleurs, elle s’endormait systématiquement après la première tournée.

Je la regardai, troublé. Un sentiment de bien-être inondait son visage. Avec ses mèches blondes collées sur le front, le reste de sa courte chevelure en bataille, elle était à croquer… Elle avait la peau claire. De fines lèvres roses. Un nez de poupée Corolle… Le dessin de son visage était parfait. Elle se réveilla peu après, glissant instinctivement un doigt dans la narine qui la chatouillait. Heureusement que son naturel rétablissait l’équilibre. A cette pensée, je souris.

– Apparemment, nous devrions voir d’ici peu un village apparaître en contrebas de la vallée. Il y a une petite auberge fort sympathique, Le Bon Repos. M. Krol nous a conseillé de goûter leur spécialité. Le strudel2 aux pommes est un incontournable du lieu à ce qu’il paraît !

Le pâtissier avait dû trouver le nom de son dessert en éternuant, je ne me l’expliquais pas autrement.

Henriette exprima une inquiétude soudaine :

– J’espère qu’ils acceptent les animaux…

Elle jeta un coup d’œil à son précieux caniche. Rousquille, encore engourdie de sommeil, bâillait comme une carpe au réveil.

– J’ai envie de faire pipi, déclara Sam.

– J’ai faim, enchaîna Caroline dans la foulée, la voix pâteuse.

Et moi alors ? m’indignai-je. Jagonise depuis deux heures mais ça ne dérange personne !!!

L’auberge disposait d’un parking, qu’on aurait pu qualifier d’intime. Franck n’eut aucun mal à se garer avec la remorque. Il était désert.

Le ciel bas et nuageux maintenait dans l’air un taux d’humidité élevé. Sa fraîcheur, piquante, nous surprit, comme un vent arctique tardif. Depuis notre départ, la température avait chuté d’au moins quinze degrés. A Belleville, c’était le printemps mais, ici, on aurait dit que l’hiver s’accrochait aux jambes des promeneurs comme des ronces sauvages dans un fourré de campagne. A cette idée, lugubre comme une vieille toile d’araignée, je frissonnai.

1 Voir tome 1.

2 Strudel : spécialité pâtissière fine d’Europe centrale, principalement d’Autriche, composée de plusieurs couches de pâte filo beurrées au pinceau qui entourent une garniture pour former un cylindre qui sera doré au four. La garniture se compose généralement d’un mélange de pommes hachées accompagné de fruits secs.

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