Chapitre 10 : M. et Mme Ehrlichbaum

Précédemment dans l’histoire : Les Malloré sont arrivés à l’auberge du Bon Repos. Leur première impression, méfiante et réservée, est rapidement balayée par la bonne humeur de l’hôtesse. Elle les invite à choisir une table pour déjeuner, puis disparaît en cuisine rejoindre son mari.

Un homme apparut par une porte dans le fond de la pièce. La porte menant directement à la cuisine, un fumet délicat s’en échappa.

De constitution solide, l’homme s’avança vers nous d’un pas franc, débordant d’enthousiasme. Il semblait visiblement réjoui d’avoir enfin des clients à servir.

– Messieurs-dames, bonjour ! Bienvenue à l’auberge du Bon Repos ! s’exclama-t-il en nous saluant d’un geste amical. Je suis M. Ehrlichbaum, le chef cuisinier.

– Bonjour ! répondirent en chœur les Malloré, emportés par son élan communicatif.

Cet homme, jeune, avait néanmoins la poigne rugueuse, expérimentée, de ceux qui connaissent leur métier. Jambes écartées, il se posta face à nous et brandit un calepin. Un sourire, large, étirait son visage affable.

– Au menu du jour, je ne peux malheureusement pas vous proposer un grand choix de plats, déclara-t-il avec regrets. Actuellement, la fréquentation de l’auberge ne le permet pas. Mais ici, nous assura-t-il avec fierté, tout est fait maison !

Sa franchise et sa simplicité achevèrent de nous séduire.

– Je suis sûr que cela nous conviendra parfaitement, répondit Franck, conquis d’avance.

M. Ehrlichbaum dégaina un stylo puis roula des épaules.

– Bien. Ceci étant dit, passons aux choses sérieuses. J’aurais à vous proposer, en entrée, une bonne soupe de légumes de saison, idéale pour vous réchauffer par ce temps humide.

Il leva les yeux par la fenêtre.

– Décidément, dit-il en regardant l’averse soudaine qui pleuvait à grosses gouttes sur les vitres, le printemps se fait attendre…

Il soupira, navré, puis sourit d’un air fataliste avant de poursuivre :

– A suivre, vous aurez le choix entre un petit salé aux lentilles ou de la purée de pommes de terre, accompagnée de sa saucisse de porc grillée. Des assiettes qui vous tiendront au corps jusqu’à ce soir, faites-moi confiance !

– Formidable ! répondirent-ils d’une seule voix.

Leurs yeux affamés pétillaient. Ce menu, prometteur, me mettait également l’eau à la bouche.

– Pour les gourmands, nous finirons avec une délicieuse crêpe Suzette en dessert, ou notre fameux strudel. Qu’en dites-vous ?

Les petits pas pressés de Mme Ehrlichbaum retentirent dans mon dos. Je me retournai, et vis qu’elle avait les mains chargées de deux gamelles d’eau.

Hum… Pas trop tôt, pensai-je en moi-même. Je commençais dangereusement à m’assécher.

– Peut-être que ces fripouilles aimeraient aussi manger un morceau ? demanda l’hôtesse tandis qu’elle déposait précautionneusement les récipients au sol, veillant du mieux qu’elle pouvait à ne pas les renverser. Quelques dés de jambon, ça vous dirait ?

Pardon ??? Votre époux nous met l’eau à la bouche avec ce menu affriolant et vous, vous osez nous proposer de vulgaires tranches jambon ?

Elle baissa sa voix et chuchota :

– Sachez que nous proposons un produit ibérique d’excellence, parfumé et goûteux, doté d’une texture moelleuse dont l’affinage, lent et artisanal, dévoile aux palais les plus délicats de savoureuses notes boisées…

Vous nous en mettrez deux ! m’exclamai-je soudain, babines ruisselantes d’impatience.

J’avançai alors vers elle et émit un affectueux miaulement.

Laissez-moi toutefois rectifier une chose. Je ne suis pas une… « fripouille », comme vous dites. Je me nomme Moustache, pour vous servir.

Je m’inclinai légèrement. La jeune femme me regardait sans comprendre.

Ah, et voici Rousquille, continuai-je. Une vague… connaissance.

Le caniche me fixait, l’air désespéré par mes simagrées.

Nous sommes enchantés de vous rencontrer, mimai-je avec noblesse, levant vers elle un museau altier, pétri de préciosité.

La jeune femme pencha sensiblement la tête sur le côté et tenta de m’amadouer avec un compliment.

– Tu as un bien joli collier, observa-t-elle en levant la main pour me caresser.

Je me renfrognai immédiatement. 

Le jambon, Madame. Concentrez-vous sur le jambon !

Je tournai les talons et la laissai en plan, la main suspendue en point d’interrogation.

Le repas se déroula dans la bonne humeur générale. Henriette félicita les enfants pour leur tenue à table, les tâches de gras épargnèrent leurs vêtements jusqu’au dessert. Rousquille et moi jouâmes longuement avec le bouchon de la bouteille de vin que M. Ehrlichbaum nous avait recommandée, et qui eut la vertu d’égayer plus encore le déjeuner.

Cette petite auberge qui, au premier abord, ne payait pas de mine, nous proposa une cuisine généreuse et raffinée. Les deux responsables se révélèrent par ailleurs fort sympathiques, ils n’avaient pas leur pareil pour émincer du jambon cru. Le strudel, quant à lui, remporta un franc succès.

Au moment de régler, une innocente courtoisie poussa le cuisinier à nous poser quelques questions sur les raisons de notre présence ici.

– Vous êtes sur la route des vacances ? demanda-t-il tandis qu’il déposait une note tout à fait correcte sur la table.

L’homme, qui faisait simplement la conversation, n’était pas du genre à être curieux. Il se félicitait encore qu’une aimable famille aussi convenable que la nôtre s’arrête ainsi déjeuner chez eux, il n’aurait pas souhaité paraître intrusif le moins du monde.

– Nous joignons l’utile à l’agréable, répondit poliment Annie. Notre destination se trouve seulement à quelques kilomètres d’ici.

Puis, reposant sa serviette sur la table, elle annonça :

– Nous nous rendons dans le manoir des Wingard.

A ces mots, l’homme se crispa. Son épouse, de son côté, faillit renverser le café qu’elle était en train de déposer sur la table à l’attention de Franck, qui était seul à en boire. Têtu, ce dernier se plaisait à répéter qu’un repas sans café était aussi aberrant qu’un pull sans manche. Pour le conservateur qu’il était, l’un ne se concevait pas sans l’autre.

– Pardon, Monsieur, dit-elle pour excuser sa maladresse. Je vais en faire couler un autre !

Il s’empressa de rassurer la jeune femme gênée :

– N’en faites rien, il n’y a pas de mal. Voyez vous-même, dit-il en désignant la nappe de liquide noir, il en reste bien assez dans la tasse !

– Vous êtes sûr ? insista-t-elle.

– Mais oui, ne vous donnez pas cette peine…

Mme Ehrlichbaum sourit poliment. Un peu tendue, elle lançait des regards inquiets à son époux, qui l’évitait.

– Vous n’ignorez pas qu’il est en vente, n’est-ce pas ? continua Franck en touillant distraitement son demi-café à peine fumant.

– Oui… Il cherche un acquéreur, en effet…, articula le chef cuisinier, un peu troublé.

– C’est nous qui sommes chargés d’instruire la vente, déclara Franck avec une pointe d’arrogance. Agence Malloré, dit-il en tirant une carte professionnelle de sa poche, qu’il lui tendit.

Le cuisinier semblait absent, il saisit la carte d’un geste mécanique et l’observa sans la voir.

– Comme vous devez le savoir, son héritier ne désire pas conserver la propriété du manoir.

Annie prit le relais de son mari et demanda :

– Il nous a dit que le manoir était situé dans un endroit charmant. Est-ce exact ? Les photographies qu’il nous a transmises sont splendides !

– Oh… euh oui…, balbutia M. Ehrlichbaum, gêné. La bâtisse… euh… est magnifique…

Sa voix, légèrement enrouée, trahissait son malaise. Il toussota deux fois.

– Mais, reprit-il afin de s’assurer qu’il avait bien compris, vous allez vraiment… dormir au manoir ?

Son inquiétude, palpable, ne cessait de croître.

– Avec les enfants ?

– Bien sûr. C’est ce qui est prévu. Pourquoi ?

L’homme semblait hésiter à poursuivre.

– Vous savez, je ne devrais peut-être pas vous le dire, mais…

Il regarda son épouse en silence, comme s’il guettait son aval. Cette dernière hocha la tête, l’autorisant en silence à poursuivre.

– Vous devriez rester prudents…

M. Ehrlichbaum marqua une pause.

– J’ignore si vous êtes au courant, mais les gens d’ici racontent d’étranges choses sur le manoir des Wingard…

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