Chapitre 11 : D’étranges rumeurs

Précédemment dans l’histoire : Les Malloré terminent leur déjeuner. Au moment de régler, M. Ehrlichbaum, l’aimable cuisinier, les questionne sur les raisons de leur passage dans la région. Quand il apprend que les Malloré ont prévu de loger au manoir des Wingard, l’homme et son épouse marquent un temps d’arrêt. Après avoir tergiversé un moment, il mettent finalement la famille en garde : apparemment, d’étranges rumeurs circulent au sujet du manoir.

Annie avait ses yeux clairs grands ouverts, larges comme deux portes cochères.

– Ah bon ? s’étonna-t-elle, surprise.

– Oui… Certains clients, qui se promenaient là-bas encore très récemment, nous ont rapporté une liste de propos disons… préoccupants…, au sujet du manoir.

Sa voix tomba avec gravité. Il marqua une courte pause, avant de continuer.

– Il semblerait que…

Face à lui, sept paires d’yeux attendaient la suite. Cerné par la curiosité, le cuisinier nous regarda tour à tour. Chacun d’entre nous le fixait, sans bouger, suspendus à ses lèvres comme si nous étions médusés.

Sa femme l’exhorta d’un geste à continuer. 

– Oui oui, lui dit-il d’un ton sec, agacé d’être ainsi pressé.

Il inspira profondément puis reprit, joignant à sa voix les guillemets qui s’imposaient  :

– Il semblerait que des faits… disons… inexpliqués… s’y soient produits…

A ces mots, Franck se redressa subitement :

– Tiens donc…, s’étonna-t-il, visiblement amusé par cette déclaration qui était pour le moins inattendue. En voilà une nouvelle !

Après avoir parlé, l’homme avait plissé le front puis avait jeté des coups d’œil nerveux autour de lui, comme s’il craignait que quelqu’un ne l’entende. Je fis de même, pour vérifier. Je me sentis un peu idiot l’instant d’après. A l’évidence, nous étions seuls.

Mme Ehrlichbaum s’approcha d’un pas.

– Il paraîtrait que… des forces…

Elle chuchotait, hésitante, cherchant à employer le mot le plus approprié.

– … surnaturelles…, déclara-t-elle finalement en nous fixant obstinément, aient pris possession de la demeure…

Elle hocha la tête plusieurs fois.

– Oui…, confirma l’aubergiste pour appuyer ses dires. Comme si des… euh… sortes de… euh… fantômes !… vivaient dans la maison…

L’agitation qui avait précédé ces déclarations s’était évanouie d’un coup. A présent, un silence pesant régnait autour de la table.

J’entendis un bruit de castagnettes près de moi. Inclinant les oreilles, je n’eus pas à chercher longtemps… Mes pattes se cognaient l’une contre l’autre, une peur bleue séchait mes guibolles.

Des fantômes…, songeai-je. Bon sang !

Franck éclata alors d’un rire tonitruant.

– Allons bon ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire à dormir debout !!!

M. et Mme Ehrlichbaum le dévisageaient, perplexes.

– Vous a-t-on dit qu’un drame s’y était déroulé ? s’enquit la femme, qui paraissait très étonnée de la réaction désinvolte de l’homme.

– Oui… Bien sûr…, répondit Annie en roulant des yeux réprobateurs vers son époux, qu’elle exhortait à se réfréner. M. Krol nous a effectivement informé que Georges Wingard s’y était suicidé mais…

– Une bien triste histoire, je dois avouer…, la coupa Henriette avec une expression désolée.

– Il s’est donné la mort en se jetant par la fenêtre de son bureau. Quand on l’a retrouvé, il paraît que son visage était révulsé… Il affichait une expression qu’on ne lui avait jamais vue… Une expression… de terreur absolue !

Où est la sortie, je vous prie ? Y aurait-il des bus qui passent par ici ?

– Eh bien, eh bien, reprit Franck qui ne parvenait pas à cacher son amusement grandissant. Voilà qui est intéressant ! Un mystérieux suicide… Un sublime manoir… Je dois avouer que tous les ingrédients sont réunis ! Ce n’est pas surprenant qu’un endroit comme celui-ci donne lieu à de telles rumeurs. Si vous voulez connaître le fond de ma pensée, c’est le contraire qui eût été étonnant !

Franck ne croyait plus aux histoires de revenants depuis qu’il avait l’âge d’enfiler seul un pantalon.

– Une bonne vieille histoire de maison hantée… Hum…

Un bref haussement de sourcil agita sa paupière.

– Les soirées doivent être longues par ici, n’est-ce pas ? poursuivit-il d’un air plaisantin. Surtout l’hiver !

Piqué au vif, M. Ehrlichbaum se renfrogna :

– Vous ne devriez pas prendre cela à la légère… Les habitants du coin sont convaincus que c’était le fantôme de Wingard à la fenêtre… Qu’il parlait avec sa défunte femme… Ils les ont vus bouger, certains affirment même qu’ils se déplaçaient !

– Pour la population locale, ce type de visions est une façon comme une autre de conjurer l’angoisse, suggéra diplomatiquement Annie. Les promeneurs ont peut-être réellement vu quelque chose, mais de là à parler de fantômes…

En signe de dénégation, ce dernier secoua la tête. Apparemment, M. Ehrlichbaum ne doutait pas un seul instant de la véracité des faits rapportés.

– Petit à petit, les visites se sont raréfiées… Puis, l’agence du village n’a plus voulu s’en occuper.

A ces mots, Henriette jeta un œil victorieux en direction de sa fille.

– Je comprends mieux maintenant pourquoi M. Krol a fait appel à vous… nota Henriette, la voix teintée de perspicacité.

En réponse, Franck haussa les épaules avec indifférence.

Il explora une nouvelle voie, et demanda :

– On m’a dit qu’un monsieur passait de temps en temps s’occuper du jardin. Peut-être a-t-il une explication à donner à tout cela ?

– Vous parlez de Siegfried ?

Annie se souvenait du nom que lui avait communiqué M. Krol, et confirma.

– Cela m’étonnerait… Depuis cette tragédie, il ne sort presque plus de chez lui…

Observant une seconde de silence, le cuisinier poursuivit :

– C’est lui a qui découvert le corps de M. Wingard. Depuis, ce n’est plus tout à fait le même homme…

Sa femme crut bon d’insister sur les bonnes relations qu’ils entretenaient :

– Il venait souvent dîner ici, avant. Il était souriant, et d’humeur toujours gaie. Je l’ai un peu côtoyé, quand j’étais petite… En effet, mon père et Georges Wingard étaient de très bons amis.

Elle esquissa un sourire au souvenir de leurs éclats de rire.

– A la mort de mon père, Siegfried et Georges passaient souvent prendre de mes nouvelles. A présent, ce pauvre Siegfried n’est plus que l’ombre de lui-même…

La jeune femme, émue, paraissait sincèrement affligée.

Eh bien. Trois fantômes pour un suicide, ça commence à faire une petite comptabilité !

J’avais du mal à respirer. L’ambiance, pesante, était devenue carrément étouffante, comme si la température était brusquement montée d’une vingtaine de degrés.

– Quoi qu’il en soit, reprit soudainement Franck, ces ragots disparaîtront bientôt, vous pouvez me faire confiance !

Il avait dit cela d’une voix pleine d’assurance.

– Pour tout vous dire, nous sommes en contact avec des acheteurs très sérieux. Ils sont impatients de visiter le manoir ! Les gens du coin n’ont peut-être pas envie que quelqu’un le rachète, ni qu’une personne qu’ils considèrent comme un « étranger » s’installe là-bas… Cependant, ils devront bien s’en accommoder. Tôt ou tard, quelqu’un reprendra fatalement un jour les rennes du manoir ! Et puis, dit-il en baissant sensiblement la voix, dans notre métier, vous seriez étonnés d’apprendre tout ce que les gens sont capables d’inventer pour saboter une vente…

Il se tourna vers Annie, qui opina du chef pour confirmer.

En effet, et c’est bien malheureux... A vrai dire, il n’est pas rare qu’un voisin, par méchanceté ou jalousie, fasse circuler d’atroces rumeurs, espérant ainsi éloigner les éventuels acquéreurs. La nature humaine n’a pas besoin de fantômes pour être étrange, vous savez…

Franck frappa soudain dans ses mains, coupant ainsi court à la conversation. Il s’agita, chercha dans sa poche de quoi régler l’addition, puis déclara :

– En tous cas, nous vous remercions pour ce fabuleux déjeuner ! Nous ne manquerons pas de recommander votre charmant établissement auprès de nos clients !

Prise de court, Mme Ehrlichbaum le remercia poliment :

– C’est très aimable à vous…

Son mari avait toujours les yeux baissés, comme s’il était déçu de ne pas avoir su être plus convaincant.

Il les salua, ne pouvant réprimer une dernière mise en garde :

– Avant que vous ne partiez, laissez-moi tout de même vous donner un conseil : quand vous serez là-bas, surtout, restez bien vigilants… Vous savez ce qu’on dit, n’est-ce pas ? Il n’y a pas de fumée sans feu…

– Ne vous en faites pas, répondit Henriette avec assurance. Nous en avons vu d’autres… En général, la vérité est souvent bien moins effrayante qu’il n’y paraît.

– Quoi qu’il advienne, sachez que notre porte sera toujours ouverte…

Intérieurement, je fulminais.

Je venais de passer deux heures à souffrir le martyre, concentré à l’extrême pour éviter de vomir tripes et boyaux sur le pantalon neuf de Samuel… Et voilà que j’apprenais que nous allions séjourner quinze jours dans un manoir hanté !

Un bon vieux repaire de fantômes, il ne manquait que ça pour finir la journée en beauté.

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