Chapitre 12 : Le Manoir

Précédemment dans l’histoire : Les aubergistes révèlent aux Malloré que le manoir dans lequel ils s’apprêtent à séjourner fait l’objet d’étranges rumeurs. Des promeneurs y auraient vu les silhouettes de deux personnes les observer par la fenêtre… Moustache, inquiet, commence à paniquer. Les anciens propriétaires des lieux hanteraient-ils le manoir ?

Quand nous passâmes le portail, monumental, flanqué de deux pilastres, la voiture continua sur sa lancée et emprunta une allée de gravier. La route serpentait le long de deux lignes de platanes, interminables. Je levai les yeux à travers la vitre. Leurs frondaisons, lourdes et opaques, n’en finissaient pas de dissimuler la silhouette du manoir, penchant toujours plus bas sous le poids du feuillage.

Les révélations des Ehrlichbaum avaient soulevé une certaine appréhension, surtout chez les enfants. Je comprenais la crainte qu’ils ressentaient. J’étais moi-même encore troublé.

Frissonnant à l’idée de ce qui, peut-être, nous attendait là-bas, je m’aperçus qu’Annie et Franck, à l’inverse, brûlaient d’impatience d’arriver :

– Un endroit pareil a forcément des tas d’histoires à raconter, disaient-ils pour nous rassurer.

Ils avaient hâte d’en dévoiler les secrets. Dans leurs esprits, les revenants n’en faisaient pas partie. 

– Dis, Maman, tu crois qu’il y a vraiment des fantômes au manoir ?

– Mais non, ma chérie, répondit Annie. Les fantômes, ça n’existe pas, voyons !

Sa conviction ne faisait aucun doute. Annie était une femme intelligente, je décidai de lui faire confiance et ordonnai à mes nerfs de se calmer.

– Tu parles d’un mystère… Cette masure suscite la curiosité, voilà tout ! Surtout depuis qu’elle est inoccupée.

Une déduction au bon sens élémentaire, qui acheva de me convaincre. L’argument, cependant, n’eut pas le même effet sur Caroline. Elle le jugeait beaucoup trop simple.

– La curiosité n’a jamais donné d’hallucinations !

– Des squatteurs y ont peut-être passé l’hiver, renchérit Franck en saisissant au vol une autre idée soudaine qui venait de lui traverser la tête. Cela arrive parfois !

La petite fille affichait un visage de plus en plus crispé.

– J’imagine que le manoir doit également manquer d’entretien, dit-il pour compléter la liste d’explications plausibles, émettre des bruits de craquement à la tombée de la nuit – comme toutes les maisons anciennes, d’ailleurs… Il n’y a rien d’alarmant à cela !

Caroline échangea avec son frère un regard sceptique.

Je regardai devant moi tandis que nous avancions sur le sentier, roulant au pas. Sous les arbres, un gigantesque parc à la pelouse verdoyante se profilait. Nous scrutions tous l’horizon avec appréhension. Au détour d’un virage, soudain, la bâtisse jaillit de nulle part. L’instant d’après, toute la famille eut le souffle coupé. Les Malloré, mutiques, étaient fascinés.

Pendant quelques secondes, ils contemplèrent sans parler la façade du manoir qui se dressait devant eux.

– Waouhhh, s’exclama Caroline. Ben dites-donc ! C’est un véritable palais !

La bâtisse, majestueuse, semblait tout droit sortie d’un conte de fées.

– Ce manoir… est absolument… magnifique…, murmura Annie, véritablement saisie.

Dévorant le manoir du regard, elle était sous le charme. Une expression d’admiration inondait son visage.

Franck gara la voiture sur l’esplanade. Bien qu’il ne fût pas doué, manœuvrer se révéla un jeu d’enfant, malgré la remorque qui nous suivait : ce parterre était aussi large qu’un parking de supermarché ! Moteur coupé, je me sentis immédiatement soulagé : j’avais le poil qui blanchissait à force de lutter.

– Et voilà ! Tout le monde descend !

A peine Samuel avait ouvert la porte arrière que je bondissais à l’extérieur, libéré, tel un diable sorti d’une boîte dont le corps aurait été trop longtemps comprimé. Mes pattes foulèrent le sol à grandes enjambées tandis que j’aspirai d’avides goulées d’air frais. Quel bonheur ! pensai-je avant de ralentir progressivement. La joie de pouvoir à nouveau respirer pleinement me libéra de la douleur qui écrasait mon estomac et mes nausées, comme par magie, s’évanouirent dans la foulée.

Je fis demi-tour et survolai les alentours avec prudence. A l’arrière des topiaires, ciselées avec virtuosité, quelques feuilles mortes gisaient sur l’herbe. Le vent soufflait légèrement. Il les faisait voler de temps en temps, soulevant l’odeur, vive et humide, de la pelouse fraîchement coupée. A la vague suivante, l’odeur s’engouffra dans mes narines avec tant de force qu’elle me donna l’impression de renaître, comme si une énergie nouvelle coulait dans mes veines.

Je souris. J’étais fier de moi… J’avais réussi à surmonter l’épreuve du voyage sans aucun dommage. Déçu de ne voir personne courir vers moi pour me féliciter, je m’interrogeai… Les Malloré devaient penser que c’était grâce au traitement du Docteur Chafouin que le voyage s’était bien passé… Je pestai. Ils devaient être persuadés que le mérite lui revenait. Vexé par cette idée, je pivotai la tête de l’autre côté.

Mon humeur maussade disparut tout à coup à la vue du manoir.

Grand dieux… !

Sa façade, massive, avait une allure que l’on pouvait qualifier d’impériale ! Ce monument, d’une rare splendeur, était entouré de plusieurs carrés de pelouse qui déroulaient révérencieusement leurs tapis de verdure à ses pieds. On aurait dit des serviteurs zélés, respectueusement inclinés devant leur maître adoré.

Je m’approchai. Le manoir était encore plus impressionnant de près. Il s’apparentait à une pièce montée de pierres, savamment empilées. Ces pierres, colossales, avaient été taillées avec une rare habileté.

Constatant que des branches de lierre recouvraient ses angles, je levai la tête. Grimpant sur la façade, elles serpentaient, creusant le ciment pour s’accrocher. Ce lierre, comme un amant jaloux, étendait-il ses mains sur son visage pour en cacher la beauté ? Une entreprise vaine, pensai-je. Rien ni personne ne pouvait dissimuler la beauté du manoir. Il irradiait. Le temps lui-même n’avait aucune prise : malgré les années, le manoir demeurait splendide.

De style néogothique, il nous défiait, l’air impassible. Indifférent à la brise qui chatouillait sa couronne d’ardoises, une impression de froideur et de sérénité se dégageait de lui. L’édifice nous considérait avec cette même distance, majestueuse et un peu hautaine, de ceux et celles qui, remplis d’assurance, n’ont rien à prouver.

Sa façade avait été édifiée avec un savoir ancestral. De belles briques la décoraient, de couleur rouge orangé. M’attardant sur quelques détails, je remarquai que la plupart de ses fenêtres étaient dessinées en forme d’ogive. Leur contour était assorti de multiples ornements et avait été sculpté à même la pierre. L’air effronté, le rocher d’ambre semblait narguer le ciel de sa beauté. 

Le nez levé, les Malloré marchaient dans le prolongement de l’allée. Quatre pilastres ciselés soutenaient l’arcade qui abritait la porte d’entrée. Cette dernière, à l’image du manoir, était monumentale.

Fermant les yeux, je respirai profondément, laissant ce calme, étrange et enveloppant, me pénétrer. Soudain, un bruit sourd rompit la quiétude de mon recueillement. Quelque chose, non loin, tambourinait.

Je relevai les paupières, agacé. Les Malloré continuaient de commenter l’architecture de la bâtisse, des tonnes de superlatifs en bouche. Apparemment, ils ne semblaient pas l’avoir remarqué : pas un ne s’était retourné. Quand le bruit disparut, je crus avoir rêvé… Un instant plus tard, les cognements reprenaient.

Je tendis l’oreille et tentai de discerner la provenance des percussions. L’image de quelqu’un foulant une plaque métallique à grands coups de talons me traversa. Les bruits résonnaient de plus en plus fort. Ils s’intensifièrent jusqu’à devenir parfaitement nets. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ?

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