Chapitre 13 : Un invité surprise

Précédemment dans l’histoire : Les Malloré viennent de se garer devant le manoir. Ils découvrent avec ravissement la somptueuse demeure. Moustache, enfin libéré du voyage, tente de profiter du calme qui entoure les lieux mais, bientôt, des bruits suspects viennent troubler sa tranquillité.

Rousquille s’approcha de moi.

– Tu entends ça, Mous ?

Je tournai le museau vers elle et acquiesçai, ignorant si je devais me sentir soulagé ou non.

– Je commençais à me dire que j’entendais des voix…

Elle avança d’un pas et écouta.

– C’est bizarre… On dirait que quelqu’un tambourine tout près…

Nous tendîmes l’oreille. Yeux à demi-fermés, je la vis qui se concentrait, cherchant à identifier l’origine de ces bruits suspects. Elle rectifia alors, dodelinant la tête :

– Maintenant, ça ressemble davantage à des gémissements…

– On dirait les cris d’un animal à l’agonie…, commentai-je spontanément.

Le pauvre, songeai-je, heureux d’être à ma place plutôt qu’à la sienne. Il doit sacrément déguster…!

Les cognements retentirent à nouveau. Ils s’intensifiaient. Le mourant n’en avait certainement plus pour longtemps… Une pensée me traversa. Celle d’un animal entonnant son chant du cygne, juste avant son trépas.

Un gong plus violent s’éleva. Caroline sursauta :

– C’était quoi ça, Papa ? T’as entendu ?

– Oui ma puce, fit-il en lui posant une main rassurante sur l’épaule.

Bong… Bong… Boooong !

– On dirait que ça vient de l’arrière de la voiture. Regarde ! dit-elle en pointant l’index vers le véhicule.

Le coffre tanguait. Le père et la fille se rapprochèrent, suivis de près par le reste des Malloré.

Un nouveau cognement secoua violemment la remorque. L’attache répercuta la secousse sur le coffre, qui vibra presque aussi fort. 

– Qu’est-ce que…

Bong… Boooong !

Quelque chose frappait la remorque de l’intérieur. Une peur panique traversa Caroline, qui plaça sa main sur sa bouche en laissant échapper un cri. Que se passait-il ?

– Ne crains rien ma chérie, dit-il en accueillant la petite fille, tremblante, dans ses bras. Tout va bien…

Tout va bien ? répétai-je, outré. Franck ne pouvait pas être aveugle à ce point : la remorque cabrait comme un cheval qu’on débourrait !

Franck fouilla rapidement dans sa poche. Il s’empara ensuite des clés de voiture, les yeux rivés sur l’attelage qui tremblait de tous les côtés.

BongBong… Bong.

Ces cognements répétitifs faisaient valser l’engin de droite à gauche. La remorque tanguait comme une embarcation au milieu des courants. Quelque chose était l’agitait de l’intérieur, cela ne faisait aucun doute. Mais quoi ?

Henriette ordonna :

– Sam. Caroline. Restez derrière moi !

Elle leva un bras protecteur face au danger qui s’annonçait, se tenant prête si nécessaire à transformer son corps en bouclier. 

Franck marmonna à voix basse en insérant la clé :

– Je me demande bien…, l’entendis-je questionner en déverrouillant la sécurité.

Au moment même où il relevait le capot de la remorque, une fusée noire jaillit d’entre les valises ! Un tronçon pressurisé d’environ quarante centimètres, de couleur ébène et vif comme l’éclair, bondit subitement en l’air puis dévala à toute vitesse la pelouse sans prendre le temps de se retourner. Quelques secondes plus tard, nous vîmes la chose disparaître derrière un épais tronc d’arbre perdu au fin fond du parc…

Aucun de nous n’osait bouger. Nous étions comme sidérés.

Sam fut le premier à demander :

– Qu’est-ce que c’était ?

Cette question, nous nous la posions tous.

Aiguisant ma vue, je vis au loin quelque chose qui dépassait du tronc. Furieusement dressée, on aurait dit… une oreille ! Un détail attira mon attention. Surpris, je m’étonnai. Elle était légèrement déchirée sur le côté…

– Nom d’une croquette…

J’entendis Rousquille bredouiller :

– Ne me dis pas que…

Laissant mourir sa phrase, elle se tut. 

C’était absolument insensé… Nous avions tous deux reconnu l’œil hargneux qui se dégageait du tronc, observant les alentours avec méfiance. Le second, rond et vitreux, acheva de confirmer nos soupçons. 

– Ça alors…, fis-je. C’est Mike !

Sans réfléchir, je m’élançai et filai rejoindre l’ancien chat de gouttière au fond du parc.

Rousquille et moi l’entendîmes pester avant même d’arriver. Il jurait à tour de pattes, survolté, le poil chargé d’électricité :

– Qu’est-ce que c’est que cette mauvaise blague ? rugissait-il, furieux, regardant partout d’un air suspicieux. On est où, là ?

Je freinai des quatre pattes, ravalant mon enthousiasme. Vu sa tête, mieux valait s’adresser à lui avec des pincettes.

– Salut Mike, répondis-je, me contentant de rester à portée de voix. Ça va ?

Au son de ma voix, il s’arrêta instantanément de gesticuler et figea son museau sur moi.

– Quoi ? Tu me demandes si ça va ? beugla-t-il. Tu plaisantes ou quoi ?

Il bondit et me renversa brutalement au sol. Son œil borgne brillait d’un éclat blanc, terrifiant. Congestionné de colère, il jetait des éclairs à moins de deux centimètres de moi.

Les révélations s’annonçaient périlleuses… Si Mike avait parcouru deux cents kilomètres, seul, enfermé dans une remorque, ce n’était pas le pire… Comment réagirait-il quand il apprendrait qu’il était coincé ici, au manoir…? Avec nous…? Pendant quinze jours ? Impossible de lui dire la vérité sans risquer une cuisante avalanche de baffes.

– Arrête, Mike ! le stoppa vivement Rousquille. On va t’expliquer.

Je fis mine de reculer. Après tout, elle pouvait aussi bien s’en charger. 

Mike relâcha sa prise. Je me relevai et filai courageusement me protéger derrière le dos du caniche. La réaction de Mike était imprévisible… Ainsi posté, je sentis mon cœur s’apaiser. S’il attaquait, Rousquille ferait écran.

– Qu’est-ce que je fais ici ? éructa-t-il. Où est Jojoko ?

Rousquille s’assit lentement dans l’herbe en le regardant.

– Avant toute chose, calme-toi, commanda-t-elle.

Mike détestait qu’on lui donne des ordres. A ma grande surprise, je le vis néanmoins obéir, essayant de faire son possible pour y parvenir. Rousquille, satisfaite, s’éclaircit la voix puis, posément, déclara :

– Nous sommes dans le manoir des Wingard…, dit-elle. A près de… deux heures de route de Belleville.

– Quoi ???

A ces mots, Mike parut s’étrangler.

– Il semblerait que tu aies fait le voyage avec nous… 

Leva mollement une patte, elle poursuivit :

– … dans la remorque.

Il lui opposa un regard incrédule. Manifestement, Mike était sous le choc. 

– Dans la… quoi ?

Avec une infinie prudence, je décalai ma truffe et demandai :

– Tu ne t’en souviens pas ?

Secouant mécaniquement la tête, il regarda en direction du monospace, l’air un peu hagard, comme s’il cherchait à se convaincre que tout cela était bien réel.

– Ça doit te paraître fou, continua Rousquille. Pourtant, c’est la seule explication possible à ta présence ici…

Soucieuse de ne pas le brusquer, elle continuait de lui parler d’une voix douce, presque mélodieuse. Mike, de son coté, semblait complètement perdu.

Il tenta de rassembler ses esprits :

– Quand je me suis réveillé, j’ai cru que la fourrière m’avait embarqué !

J’intervins sans réfléchir :

– Eh non ! m’exclamai-je, amusé, d’une voix enjouée. 

Savourant à l’avance ma boutade, je souris :

– A la place, t’as gagné deux semaines de vacances dans un bon vieux manoir ! Je ne vois de quoi tu te plains !

J’eus une furieuse envie de rire. Une douche glacée ne lui aurait pas fait plus d’effet.

– Moustache…, fit Rousquille en me décochant un regard noir.

– Oui ?

– Boucle-la.

Je soupirai. Parfois, ces deux-là n’avaient aucun humour.

Laisser un commentaire