La bonne recette

Mis en avant

Pour moi, l’écriture ressemble d’assez près au travail du boulanger.

J’assemble les ingrédients, avant de mélanger lentement. Je pétris ensuite la préparation, encore et encore, jusqu’à obtenir une texture lisse. Un matériau souple. Prêt à mettre au four.

Je l’étale consciencieusement avant de le poser sur la plaque.

Les illustrations sont cette chaleur qui fait gonfler la pâte. Je la regarde monter, émerveillée…

Cependant, pour être honnête, j’espère que j’écris mieux que je ne cuisine.

– Maman !!! T’as encore fait brûler les cordons bleus !

Oui, une de mes spécialités. Avec le plat brûlant malencontreusement renversé.

Songez… Il faut tout de même un certain talent pour y arriver !

Chapitre 18 : De nouveaux appartements

Mis en avant

Précédemment dans l’histoire :

Moustache est allé chercher du réconfort auprès de son ami Mike. Ce dernier lui a conseillé de se faire oublier, le temps de laisser les choses se calmer. Moustache, d’abord outré, reconnaît ensuite à regrets que ce conseil n’est peut-être pas si mauvais…

Une bonne heure s’était écoulée depuis mon accrochage avec Rousquille.

Je déambulais tristement, me rapprochant de la maison sans grand enthousiasme. J’avais le front bas et le moral en berne… Mes pattes, étonnamment molles, semblaient pourtant peser des tonnes.

Tout était calme alentour. La maison des Malloré se dressait derrière une haie. Qui aurait pu soupçonner que, derrière les murs lisses de cette petite maison en briques, une véritable guerre de territoire était en cours ? Personne. Un silence plat régnait.

Depuis la bagarre, j’avais l’estomac douloureusement noué. Devant l’entrée, je distinguai la lumière jaune de l’entrée qui filtrait… Les Malloré ne dormaient pas.

J’avançai prudemment sur le gravier de l’allée. Je reniflai ça et là, truffe aux aguets, à la recherche d’une information quelconque… Je ne percevais rien d’alarmant. Que des odeurs familières autour de moi.

Si je n’avais pas moi-même assisté à l’arrivée de la trouble-fête, rien de ce que je percevais n’aurait pu m’alerter sur un quelconque changement, en dehors des volets roulants qui avaient été fermés et de la voiture qu’on avait déplacée. Elle était à présent garée sur le chemin qui menait au garage.

Mon inquiétude ne faisait qu’augmenter… Et si personne ne m’ouvrait ? J’imaginais déjà passer la nuit dehors, terrorisé à l’idée de me retrouver nez à nez avec Gros Jack. Il chassait tous les soirs dans le quartier, à la faveur de l’obscurité, tapi derrière un bosquet ou caché à l’angle d’une ruelle étroite, attendant patiemment que l’un de nous tombe dans ses filets. 

Quelqu’un déverrouilla une porte au bas de l’allée. J’accourais en direction du bruit métallique quand j’aperçus la tête de Samuel qui dépassait.

Il me guettait.

– Ah Mous, te voilà enfin !

Le poids écrasant ma poitrine se fit soudain plus léger : il y en avait au moins un qui me cherchait !

– Je commençais à me faire du souci… Où avais-tu disparu ?

Je lui fis une fête du tonnerre.

Je me frottai à ses chevilles, ronronnant aussi fort qu’un moteur d’avion prêt à décoller. Ne résistant pas à l’envie de me prendre dans ses bras, il fourra son nez busqué dans mon cou et, tendrement, me câlina :

– Je suis content de te voir, canaille !

Puis, reprenant un air plus sérieux, il déclara :

– Mon vieux, tu lui as mis une sacrée dérouillée, à la Rousquille !

Je me mis à ronronner de plus belle, flatté du compliment.

– Inutile de pavoiser, me sermonna-t-il. Votre prise de becs rend cette cohabitation encore plus compliquée ! J’ai exigé de rester dormir avec toi, mais il faut que tu te tiennes à carreau, dit-il en pointant un doigt accusateur sur moi. Je me suis fait sacrément allumer par Papa…

Je le regardai et miaulai, reconnaissant, pour le remercier.

– J’allais quand même pas t’abandonner ! me dit-il en me gratifiant d’un clin d’œil complice.

Il recula ensuite vers l’intérieur de la maison, refermant la porte derrière nous d’un rapide tour de clés.

Il emboîta le couloir étroit et baissa doucement une poignée de porte qui aurait mérité d’être revissée. Mais la porte en bois sur laquelle elle pendait attendait déjà depuis des années d’être peinte, Franck n’était manifestement pas pressé de s’en occuper…

Bientôt, le poil qu’il tenait dans sa main lui servirait de canne, pensai-je cyniquement.

Quand la porte s’ouvrit, la voix de Samuel se modifia :

– Regarde…, chuchota-t-il en me désignant la pièce. Voici notre nouvelle chambre, Moustache. J’espère que ça te plaît !

Si ça me plaisait ? J’étais aux anges !

Et ravi de constater que la résistance s’organisait.

Une chute de moquette, large, recouvrait la plus grande partie du sol, composé d’une simple chape brute en béton. Dans l’angle, un tabouret avait été descendu de l’étage. Un puissant néon accroché au plafond éclairait habituellement le garage, son désagréable grésillement avait été remplacé par une lampe de chevet un peu vieillotte qui diffusait une douce lumière orangée, suffisante pour s’orienter, sans toutefois être aveuglé.

Au milieu de ce modeste ruban de moquette, un matelas gonflé à bloc trônait fièrement. Il était recouvert d’un linge fraîchement lavé, d’une housse de couette aux motifs marins, assortie de deux coussins. Ces rayures bleues et blanches égayaient l’atmosphère austère que dégageaient les murs en parpaing, tristement gris.

Ma panière, elle, avait été installée juste à gauche du lit. Trois gamelles remplies à ras-bord d’eau, de croquettes et de pâtée la jouxtaient.

J’étais enchanté par ce nouvel aménagement. D’ordinaire assez miteux, le garage avait fait l’objet d’un réel effort de décoration, minimaliste mais fort louable et, bien que meublée chichement, cette pièce nous offrait tout ce dont nous avions besoin ! Elle vibrait d’une ambiance chaleureuse qui me comblait de joie.

Samuel, lui aussi, affichait un sourire radieux. Il disparut moins d’une seconde après : la voix suraiguë de Caroline résonnait dans les escaliers.

– J’en ai marre, c’est toujours Samuel qui a tout ! rouspétait-elle, escortée par son père.

Nous l’entendîmes râler bien avant de la voir apparaître.

– Ne me dis pas que, toi aussi, tu aurais voulu dormir dans le garage ?

Samuel se retourna :

– Il fait plus froid qu’en haut tu sais, la prévint son frère tandis qu’elle déboulait dans la pièce, c’est pas pour les fillettes !

– C’est trop bien de dormir ici ! s’exclama-t-elle, allongeant le cou pour voir le nouvel espace dans lequel Sam et moi allions camper toute la semaine.

– Tu te rappelles qu’ici il n’y a pas de toilettes ? Et que la pièce est truffée d’araignées !… Des grosses faucheuses… Qui passent leur temps à dévorer des mouches grasses, bien juteuses…

Samuel leva un doigt tactique en direction du plafond.

– Regarde leurs toiles. Tu les vois, là ? lui fit son frère en indiquant la myriade de fils gris, perlés de tâches noires, qui pendaient sinistrement au plafond. Elles en sont pleines… Il y en a des dizaines !

D’un mouvement de tête circulaire, elle détaillait le décor au-dessus de sa tête.

Visage fermé, elle avait l’air de moins en moins rassuré : de multiples toiles d’araignées pendaient mollement dans le vide, accrochées aux angles du plafond.

– Bien sûr, celles-ci sont inoffensives…

Il laissa passer une seconde de silence.

– Mais ce n’est pas le cas des autres…

Caroline eut peine à déglutir.

– Les tégénaires, les pholques, passe encore… Mais les araignées sauteuses, cachées sous l’établi… Elles piquent, tu ne savais pas ?

La voix de sa sœur se serra d’un coup.

– Ah bon…? balbutia-t-elle, en proie à une inquiétude qu’elle parvenait de moins en moins à dissimuler.

Son visage acheva de se décomposer tandis qu’elle tournait le cou vers le meuble indiqué. Elle se pencha, observant à la dérobée les longues toiles d’araignées qui s’étiraient dans la pénombre.

– C’est toi qui vois…

Elle se redressa fièrement, faisant mine de réfléchir. Sa décision était déjà prise.

– Bon… On verra demain… dit-elle en jetant ça et là des regards nerveux autour d’elle.

Sam et moi échangeâmes un regard entendu.

– C’est vrai que je me lève souvent la nuit pour faire pipi…, prétexta-elle.

– Je crois que c’est plus raisonnable, en effet. Dans l’obscurité, tu pourrais tomber dans les escaliers, et t’assommer… Imagine l’état dans lequel on te retrouverait !

Arborant une expression dégoûtée, elle tourna les talons puis remonta les escaliers à toute vitesse. Courageuse mais pas téméraire, notre petite allumette !

Samuel esquissa un grand sourire, satisfait de sa prestation, avant de s’adresser de nouveau à moi.

– On va être bien ici, rien que toi et moi !

Je répondis par un miaulement heureux.

– C’est juste une affaire de quelques jours, assura Franck.

Le son de sa voix m’arracha un grognement.

Il voulut m’adresser une caresse amicale, j’évitai son geste d’un instinctif pas en arrière. Il n’était pas prêt de me retoucher : ma rancœur mettrait des années à passer, si tant est qu’un jour je parvienne à lui pardonner !

Franck se releva, beau joueur. Il sourit puis tourna la tête vers son fils :

– Et toi, l’ado révolutionnaire, grand redresseur des injustices félines, lui lança-t-il d’un ton emphatique, je te souhaite une bonne nuit ! On t’a installé un chauffage d’appoint. Ne te plains pas si tu as froid. Maman t’a descendu une couette supplémentaire, tu n’auras qu’à te débrouiller avec.

Ce dernier répondit laconiquement que ça irait.

– On vous appellera tous les soirs depuis l’hôtel. Soyez sages avec Mamie, d’accord ? Et prends bien soin de ta sœur pendant notre absence, on compte sur toi !

D’un hochement de tête, Sam acquiesça.

Ils se prirent dans les bras, puis Frank, enfin, nous laissa.

C’est ça, bonne nuit, Judas* !

Samuel s’allongea sur le matelas de tout son poids. J’agrippai aussitôt sa manche et commençait à la mordiller. Ce dernier n’était manifestement pas d’humeur à jouer.

Il se recroquevilla sur moi et me sourit, l’air navré.

– Désolée, Moustache… Pas ce soir…

Je lui adressai un regard étonné. A son visage froissé, je compris que, même s’il tentait de donner le change, la situation le préoccupait plus qu’il ne l’aurait souhaité.

Pauvre Samuel… Il avait le moral dans les chaussettes…

Tu as agi de façon très courageuse, miaulai-je pour le réconforter. Ces deux mégères ne perdent rien pour attendre !

Il me cajola quelques instants mais, très vite, la fatigue le gagna. Bercé par mes ronronnements réguliers, il s’endormit peu après.

Pelotonné contre lui, je me sentais étonnamment serein. Ce soir, j’avais acquis une certitude : contre vents et marées, Samuel serait toujours à mes côtés.

Ce garçon-là, c’était mon arc-en-ciel à moi.

*Judas : nom employé pour désigner un traître.

« Courtes » réflexions sur l’Eurovision

Mis en avant

La première candidate chypriote, Elena Tsagrinou – ce n’est pas qu’une bimbo peroxydée, elle a aussi un nom – déboule sur scène avec une robe transparente à peine existante. Mon fils, vivement intéressé par sa prestation, lui attribue une note qui percute le plafond.

Défile ensuite une plantureuse Barbie, made in Albanie, plus connue sous le nom d’Anxhela Peristeri. Moulée dans une robe incendiaire dont les franges à paillettes dissimulent autant ses hanches protubérantes qu’un miroir sans tain dans une salle d’interrogatoire…

Elle laisse place à Eden Alene, représentant Israël, rapidement incommodée par le col roulé de son blouson ajusté à la perfection pour un demi de mêlé… Et dont la longueur s’arrête, curieusement, juste à la hauteur des fesses.

Gênée par tant de matière, évidemment, elle l’enlève… Et finit son show en nuisette, chacun se devant de constater qu’une bonne entrecôte grillée ne pourrait que lui profiter.

Après la Belgique et la Russie, qui offrent des prestations plus habillée bien que tout aussi réussies – il convient de le préciser semble-t-il – arrive Malte… Et surtout, la Serbie.

Ah, la Serbie… Trois bouches voix pour le prix d’une : de quoi en faire rêver plus d’un !

– Franchement Loulou, tu me verrais sortir comme ça ?

– Certainement pas !

Je marque une pause, songeuse.

– Hum… Tu serais pas en train d’insinuer que ça ne m’irait pas ???

– Mais non Maman, c’est pas ça !

Ah ! je pense, soulagée de constater que l’indécence le dérange…

Lettre-type de refus

Mis en avant

Certains m’ont demandé à quoi ressemblait une lettre de refus.

Afin de satisfaire leur curiosité, j’en publie une, la plus récente.

Les éditeurs brandissent souvent le sacro-saint argument de la ligne éditoriale. On m’opposera cette fois l’inadéquation avec le développement souhaité de leurs collections.

Je le savais. La route que j’ai choisi d’emprunter n’est pas la plus aisée !

Driiiing !

Tiens, tiens… Un numéro inconnu… On décroche ?

Masculin et Féminin sont sur un bateau…

Mis en avant

– Tu as joué à quoi dans le jardin ce matin ?

– J’étais le fils de Batman.

– La fille, tu veux dire…

– Non non, le fils ! Mon père, c’était Batman, et ma mère, Batwoman.

Il y a une tout de même une femme dans son histoire, ce n’est pas si mal.

– Eh oui… Pour faire un enfant, tu sais bien qu’il faut un papa et une maman…

– Ma maman à moi, elle était morte au combat !

Ca m’étonnait aussi…

Juste après avoir accouché, elle s’était faite assassiner. Une affaire rondement menée.

– Elle est gaie ton histoire…

– Ca va, c’est pour rigoler !

Mon sens de l’humour n’est pas démesuré.

Quand je l’imagine à seize ans, j’ai peine à la voir apprêtée pour le bal de fin d’année, discrètement maquillée, cheveux parfaitement lissés. Je la visualise plutôt casquette visée sur la tête, portant un baggy et son éternel skate à la main.

L’avenir est un secret, c’est vrai… Par conséquent, je peux me tromper.

– Maman ! T’as pensé à prendre mon sabre laser ?

Ca ne m’empêche pas d’avoir ma petite idée sur le sujet.

Chapitre 16 : Le Bannissement

Mis en avant

Précédemment dans l’histoire :

Rousquille a surpris Moustache en train de les espionner durant le dîner, ce qui a donné lieu à un violent affrontement. La cuisine est sens dessus-dessous. Tandis que Franck balance Moustache dans le jardin pour séparer les deux animaux en furie, Henriette s’empresse de mettre Rousquille en sûreté à l’étage.

J’attendis sur la terrasse un moment, essayant de me calmer comme je pouvais.

Dès le premier soir, l’arrivée d’Henriette s’était soldée par un désastre. J’avais essayé de rester discret, mais l’attitude de Rousquille m’avait mis hors de moi. Elle m’avait délibérément provoqué !

Je faisais les cents pas, arpentant les lames de bois. Mille questions me taraudaient, mais l’une d’entre elles me chagrinait plus que les autres… Qu’allait-il advenir de moi ? J’étais de plus en plus inquiet, à mesure que j’y pensais. Comment les Malloré réagiraient-ils, après un éclat pareil ? Cette altercation avait été aussi soudaine que spectaculaire. Depuis mon adoption, ils ne m’avaient jamais vu réagir aussi violemment.

Pensif, mon regard se posa sur le pauvre tipi qui se dressait là, esseulé, au fin fond du jardin. Il semblait m’adresser ses condoléances. Les enfants n’y jouaient plus. Ils l’avaient délaissé à la fin de l’été et, comme moi, il était dans un piteux état…

Le délabrement de la charpente, composé de matériaux de récupération assemblés maladroitement, indiquait qu’il ne tiendrait pas jusqu’à l’année suivante, bien que l’ossature fût solide. Chevrons, branchages et chutes de lambris formaient le squelette d’un tétraèdre décadent, tout droit destiné à la déchetterie.

Je tendis le cou. L’intérieur était à l’abandon. La petite cuisine aménagée sur une caisse en bois faisait triste mine, deux galettes en mousse tâchées de terre la séparaient d’un salon de fortune. Perdu dans mes pensées, je réfléchissais. Allais-je devoir m’y installer pour la nuit ? Retourner dans la maison semblait impossible, tous devaient encore avoir les nerfs à vif.

Je regardais l’abri, songeur, quand des bruits sourds retentirent derrière moi. Ils me sortirent aussitôt de ma triste rêverie. Je m’approchai de la vitre de la maison et jetai un rapide coup d’œil à l’intérieur.

C’était Henriette. Elle redescendait, seule…

– Alors Mamie, demanda Caroline d’une voix inhabituellement confuse. Comment va Rousquille ? Moustache ne l’a pas trop amochée ?

– Qu… Mous-tache ? Tu veux dire que… Ce tigre enragé est à vous ? s’exclama-t-elle, incrédule.

– Oui…, confirma Annie. J’avais oublié de t’en parler… Les enfants insistaient pour adopter un chat, nous avons recueilli Moustache il y a un peu plus de six mois.

– C’est… votre… chat ? répéta-t-elle, hébétée. Allons bon, voilà autre chose !

Un silence gêné emplit la pièce.

Annie semblait particulièrement mal à l’aise, elle n’osait pas croiser le regard de sa mère.

– Alors ? Comment se porte Rousquille ? la relança timidement Franck.

Derrière mon hublot, j’étais suspendu à ses lèvres. J’espérais l’avoir complètement déglinguée, cette fêlée ! Voire, clouée au lit à jamais !

D’un ton sec, elle lui confia l’avoir examinée sous toutes les coutures pour s’assurer qu’une visite aux urgences vétérinaires n’était pas indiquée.

– Elle a de légères griffures sur le dos, mais rien de grave…

Zut et flûte ! grinçai-je entre mes crocs, déçu.

– Mais elle est sévèrement traumatisée !

Cette annonce, loin de me satisfaire pleinement, m’arracha tout de même un sourire de contentement.

– Quelle terrible scène de violence ! J’ai encore peine à y croire… Ma pauvre petite Rousquille… C’est horrible !

Je levai le museau, mauvais.

Dites donc, Mamie, laissez-moi vous rappeler ce léger détail : je suis chez moi ! Je n’allais tout de même pas laisser ce balai-brosse me provoquer sans réagir !

Comme si mes pensées l’avaient piquée, je la vis se raidir subitement.

– De toute façon, objecta-t-elle, tant que je serai chez vous… ce… Moustache, comme vous dites, devra rester dehors !

A ces mots, les visages des enfants se décomposèrent.

– Je suis terriblement allergique aux poils de chat ! justifia-t-elle. Et, comme vous avez omis de m’en informer, je n’ai pas pris d’antihistaminique* avec moi !

Avant d’achever, menton levé :

– À vous de décider : c’est lui ou nous !

Je ne voyais aucune raison valable d’hésiter, l’occasion était trop belle de s’en débarrasser !

Franck monta sur ses ergots. Il leva une main autoritaire, comme l’aurait fait un gendarme en charge de la circulation.

– Nous allons trouver une solution.

Mets-les à la porte, Franck, un point c’est tout !

L’instant d’après, je vis son visage s’éclairer. Il venait d’avoir une idée. Avant même de l’entendre parler, je sentis mes poils se hérisser.

– Je sais ! fit-il. Nous n’aurons qu’à installer Moustache au garage le temps de votre séjour !

La foudre venait à nouveau de s’abattre sur moi.

Quoi ? m’étranglai-je, choqué.

Les enfants, dites quelque chose ! les suppliai-je en moi-même. L’adolescent, scandalisé, ne mit pas longtemps à réagir.

– Papa ! s’écria Samuel. Tu te rends compte de ce que tu dis ?

Merci mon grand ! pensai-je avec soulagement. Pour une fois, la décision de Franck ne passerait pas !

– Je dors avec Moustache depuis le jour où on l’a adopté ! dit-il en explosant brutalement de colère. C’est mon ami ! Et je te rappelle qu’il vit ici, lui !

Il semblait furieux. A juste titre, pensai-je.

– Ce n’est pas lui l’intrus ! poursuivit-il d’une voix forte.

Il défia Henriette du regard et, sans ciller, se mit vertement à l’accabler :

– J’en ai assez qu’on bouscule toutes nos habitudes pour une vieille grincheuse qui sourit chaque fois qu’une dent lui tombe !

Si j’avais pu, je lui aurais sauté au cou !

Sa réaction me comblait de joie. Enfin un qui me soutenait !

Samuel était rarement en proie à de tels accès de colère. Il ne s’énervait pour ainsi dire jamais. Mais l’injustice était telle qu’elle l’avait fait sortir de ses gonds ! Son opposition me faisait chaud au cœur. Elle témoignait de l’attachement qu’il avait pour moi et, à mon sens, elle était parfaitement à la mesure de l’outrage que je venais de subir.

– Hors de question de virer Moustache à cause de ce caniche complètement allumé !

Il marqua une pause, avant de repartir à l’assaut.

– Après, fit-il avec un sourire mauvais, faut pas s’étonner ! À force de côtoyer Henriette, ce chien a fini par devenir aussi détestable que sa maîtresse !

A son visage blême, je vis qu’Henriette était sonnée. Samuel venait de lui décocher un uppercut de toute beauté !

Un silence pesant s’abattit alors la pièce. L’adolescent mit l’intensité de ce silence à profit, avant de déclarer :

– Je vous préviens, ponctua-t-il avec un aplomb inédit, si Moustache déménage au garage, j’y vais aussi !

A ces mots, Franck et Annie restèrent quelques secondes bouche bée, son ton était déterminé.

Le couple échangea un bref regard.

– Comme tu voudras, concédèrent-ils finalement.

Henriette, médusée, n’en revenait pas.

De mon côté, je jubilais. Quatorze ans seulement… Quel avenir prometteur !

En secret, j’espérais que nous aurions au moins droit à un matelas gonflable.

*antihistaminique : médicament utilisé pour effacer ou réduire les risques d’allergies.

Driiiiiing !!!

Mis en avant

Quand une maison d’édition te répond par mail, en général, ce n’est pas pour t’annoncer une bonne nouvelle…

Du coup, chaque fois qu’un numéro inconnu tente de me joindre, j’espère :

Driiiiing…

– Allô ?

– C’est le livreur d’Amazon ! J’ai un colis pour vous…

Grrrr…

Driiiiing…

– Oui ?

– Bonjour, c’est Amélie d’Orange. Connaissez-vous les avantages de la fibre ? Vous êtes éligible !

Je veux pas être fibrée, je veux être éditée !

Driiiiing…

– Vous êtes Arthur Martin ?

Il fut un temps où les faux numéros, je trouvais ça rigolo.

Parfois, j’ai l’impression d’attendre Godot.

Soupir… 

Allez, j’y retourne, le travail m’appelle. Si seulement les éditeurs pouvaient faire de même !

J’y arrive pas, mon œil !

Mis en avant

Le dimanche – en général – c’est off.

En revanche, pour les devoirs, on se met à l’œuvre après avoir débarrassé la table du petit-déjeuner. Plus vite c’est fait, mieux c’est.

Pour ma fille, exercice de français.

Conjugaisons, je vous hais…

Je prends la bête avec des pincettes.

– Tu veux bien m’épeler le verbe faire, ma petite chérie d’amour de zigouigoui joli ?

J’ai beau soigner mon approche, lourde résistance au démarrage.

Elle souffle.

– Alors… je fais, avec un s… Tu fais… ben… pareil !

A peine passée la première, elle s’arrête.

De mon côté, j’attends.

J’attends…

Ca y est, ça m’agace !

– Alors ?

– Il fait… t.

– Ouiiiiiiii ! Très bien !

Faut embrayer.

– La suite ?

– Nous faisons, vous faisez

– Eh non… C’était vous faites !

Le bolide vient de caler.

– Allez, répète s’il te plaît.

Regard noir :

– Vous faites !

Elle me l’épèle sans se presser, avec la lenteur d’une retraitée.

Je lui oppose un sourire comblé, ma technique est bien rôdée.

– Bien… Et la dernière ?

– Ils… (Elle s’arrête) Mince…, je sais plus.

– T’as qu’à choisir une phrase pour t’aider. Je sais pas, la première qui te passe par la tête… Les parents hum la sieste, les enfants hum la vaisselle…

– Ben non, ça marche pas !

– Quoi ?

– Faudrait plutôt dire les enfants font la sieste les parents font la vaisselle !

Moi, ses difficultés, j’ai tendance à croire que c’est principalement un manque de volonté !

Chapitre 15 : Premier face à face

Mis en avant

Précédemment dans l’histoire :

En plein milieu du dîner, un grand fracas alerte les Malloré. En effet, Rousquille vient de surprendre Moustache en train de les espionner. 

Les Malloré bondirent immédiatement, mais ce fut Franck qui accourut le premier dans la cuisine. Quand il découvrit le chantier que nous avions provoqué, il porta la main à son front, sidéré : la cuisine ressemblait à un champ de bataille ! Et, d’une certaine façon, c’était le cas. Deux ennemis étaient en train de s’y livrer combat.

Tout était sens dessus-dessous… Des éclats de faïence et de verre brisé recouvraient une partie du carrelage. Deux des quatre chaises avaient été renversées, ma gamelle elle aussi avait volé. Des céréales et des croquettes jonchaient le sol… Elles gisaient, ramollies, au milieu des flaques d’eau… Ce terrible gâchis me brisait le cœur. Ma nourriture était sacrée : la vilaine allait me le payer !

Même l’innocent ficus, qui se dressait joliment d’ordinaire à côté de la fenêtre, ne tenait plus que miraculeusement en équilibre entre l’extrémité du plan de travail et le mur éclaboussé de terre. Son pot était fissuré de part en part, et une partie de ses racines pendaient, comme s’il avait été éventré.

Sous l’effet de la colère, j’avais moi-même doublé de volume. Je crachai sans discontinuer en direction du placard, devant lequel Rousquille s’était accroupie. Elle me défiait du regard, pattes avant pliées, prête à bondir, dans un état de fureur indescriptible : d’une seconde à l’autre, elle allait à nouveau me fondre dessus !

De mon côté, je grognais de toutes mes forces pour évacuer l’adrénaline qui montait.

– Henriette, ordonna soudain Franck, retenez Rousquille, je m’occupe de Moustache !

Devant l’urgence de la situation, ce dernier prenait le commandement des opérations.

– Moustache ? Mais qu’est-ce que…, balbutia Henriette, qui essayait péniblement de contenir la fureur de son chien.

J’étais sur le qui-vive. Concentré. En effet, je me préparais à disputer un deuxième round de toute beauté !

– Ne le brusque pas, Papa, implora Caroline d’une voix suppliante. Il doit être terrifié !

Moi, terrifié ? Elle n’avais pas dû bien me regarder. J’étais fou de rage en vérité ! Cet affreux caniche m’avait provoqué. Moi, je n’avais rien demandé, elle m’avait littéralement agressé !

Franck n’eut pas le temps de m’attraper. A peine eut-il avancé un pas vers moi que Rousquille me fonçait à nouveau dessus, piaillant comme une poule en délire !

Aussi sec, je détalai, l’évitant de justesse, puis sautai sur l’évier et renversai au passage la cafetière et le plateau de tasses qui la bordait. Il y eut un deuxième fracas épouvantable, mais je ne pris pas le temps de me retourner.

Déterminé à lui rabattre le caquet, je bondis sur le tabouret, atterris au sol puis repris ma course dans sa direction en contournant la table aussi vite que je pouvais. Elle allait voir, l’effrontée, de quel bois je me chauffais… Venir me provoquer chez moi, non mais quel toupet !

Je m’élançai, mais une grande flaque d’eau dévia ma route. Je dérapai en plein virage et glissai pitoyablement, ratant ma cible de peu… Néanmoins, je me félicitai d’avoir réussi à lui égratigner l’arrière-train au passage ! Sous l’effet de la surprise, Rousquille poussa un cri de douleur aigüe. Apparemment, Madame était douillette… J’étais fier de moi. Elle, verte de rage.

Je souris, avant de me redresser. Un bref coup d’œil avait suffit à me requinquer. Désorientée, cette dernière tournait en rond sur elle-même en geignant comme un cochon malade !

– Mais attrapez-le, ce chat est complètement fou ! s’écria Henriette.

Ses tripes s’étaient serrées à la vue de son caniche ainsi malmené.

Franck me prit alors à revers, puis fondit sur moi. En un rien de temps, il me souleva maladroitement et m’expédia d’un geste sec dans le jardin ! La fenêtre était restée grande ouverte, mon vol plané fut spectaculaire !

Les Malloré tondaient rarement la pelouse. Le matelas touffu du gazon amortit ma chute, et j’atterris mollement dans les herbes hautes bordant la terrasse.

Soucieux de conserver ma dignité, je me relevai aussitôt et, tandis que je m’ébrouai, je pris progressivement conscience de ce qui venait de se passer.

Je n’avais pas rêvé. Là, à l’instant, Franck m’avait balancé comme un vulgaire paquet d’ordures dans le jardin ! Le fourbe, comment avait-il osé ?

Peu après, la perplexité céda la place à l’indignation.

Très bien, sifflai-je.

J’étais plus énervé que jamais. Je voulus retourner à la charge pour achever ce que j’avais commencé. Zut…, pensai-je. Quelqu’un m’avait devancé : la fenêtre avait été refermée !

Je courus du côté opposé, vers la baie vitrée. Quelle ne fut pas ma déception quand je constatai qu’elle aussi, on l’avait verrouillée ! A nouveau, je pestai.

A travers la vitre, j’eus à peine de temps de voir Mamie Henriette disparaître à l’étage. Elle se hâtait de mettre Rousquille en sûreté… Pour cette fois, c’était râpé ! Ravalant ma frustration, je reculai. 

Finalement, me dis-je en moi-même, peu importait. Tôt ou tard, ma revanche viendrait, je le savais. Ce maudit caniche ne perdait rien pour attendre.

En rejoignant mon poste d’observation initial, je pris enfin conscience de l’étendue des dégâts… On aurait dit qu’une grenade avait explosé en plein milieu de la cuisine !

Annie s’affairait, balai à la main. Les enfants, eux, essayaient de remettre en ordre ce qui avait été brisé dans la bagarre. Je les regardais ramasser la casse, petits bouts par petits bouts, la mine triste, redressant le mobilier renversé au passage.

Comme s’il avait senti ma présence, Franck tourna soudain la tête vers la fenêtre et croisa mon regard. Aussitôt, son expression se durcit. Il s’approcha de la vitre et me chassa à nouveau d’un mouvement de bras.

Je le regardai, stupéfait.

Qu’aurais-je donc dû faire ?  miaulai-je, excédé. Laisser ce caniche hystérique me flanquer une dérouillée ? J’étais chez moi, tout de même !

Les yeux de Franck continuaient de me jeter des éclairs. Je soufflai. M‘expliquer n’aurait servi à rien : il était furieux.

Sans répliquer davantage, je décidai d’obtempérer. Tandis que je redescendais, posant la patte sur la terrasse en bois, je me fis la remarque que cette altercation n’allait certainement pas améliorer nos relations.

A cette idée, un curieux sentiment de tristesse, m’envahit soudain. Après tout, qu’en avais-je à faire, de son avis ? Il fallait me ressaisir à tout prix.

Encore une histoire de priorité

Mis en avant

– Hé, mon cœur, pas trois heures sous la douche !!! Je fais tous les jours la leçon aux enfants, m’oblige pas à faire pareil avec toi !

– Désolée Minou… J’aime bien réfléchir sous la douche.

– A quoi ? A l’écologie ? Aux dépenses énergétiques ? Aux pays sous-développés, qui n’ont pas suffisamment d’eau pour se laver ?

– Je pense à mon nouveau roman… J’ai mon idée, j’étais justement en train d’y penser… J’ai envie d’essayer autre chose, je me demande si ça va marcher… Je tiens une idée, tu vois, j’ai bien envie de la développer mais je sais pas si ça vaut le coup. L’histoire m’inspire bien, c’est certain…

– En tous cas, ton roman ne sortira pas du robinet !!! Alors si tu pouvais t’activer, j’apprécierais.

Je le regarde s’en aller, un peu blasée.

On n’a décidément pas le même sens des priorités !