Chapitre 1 : L’Adoption

Je suis un chat.

Ne vous y trompez pas : aujourd’hui, il n’y a plus que le soleil au-dessus de moi !

Mais cela n’a malheureusement pas toujours été le cas…

Le jour de ma naissance, par exemple, il pleuvait averse. De gros nuages noirs obscurcissaient le ciel et des gouttes d’eau, épaisses comme le poing, frappaient le sol avec un bruit de martèlement continu… Évidemment, je ne me le rappelle pas, c’est ma mère qui me l’a raconté.

Au beau milieu de ce déluge, cette sublime minette rousse désespérait de réussir à me mettre au monde.

Allongée là, sur une couche de foin sommaire, à l’abri de la pluie, elle venait déjà de donner naissance à trois chatons, et elle était très éprouvée…

Moi, de mon côté, j’attendais mon tour, bien sagement blotti dans son ventre. Je commençai à m’impatienter quand, soudain, la pluie cessa comme par magie.

Un rayon de soleil se posa sur le bout de son museau. L’instant d’après, le ventre de ma mère fut alors traversé par une violente secousse, qu’elle accompagna des maigres forces qu’il lui restait…

C’est ainsi que je glissai parmi vous, fripé et chiffonné, comme une chaussette tout droit sortie de la machine à laver !

J’étais né sous le soleil, au beau milieu d’un jour de pluie, avec pour bonne fée un arc-en-ciel au-dessus de mon berceau ! Enfin… ça, c’est ce que raconte ma mère à qui veut l’entendre… Il ne manquait plus qu’une licorne magique ne passe par là et danse le floss !

La famille adoptive de ma mère passa ensuite des annonces dans la gazette du village, donnant chatons contre bons soins…

Peu de temps après, des gens du nom de Malloré sonnèrent à leur porte.

La concurrence n’était pas rude, entre mes deux frères qui ne pensaient qu’à vider les mamelles de lait de ma mère, et ma sœur qui leur montrait effrontément son derrière !

Bien décidé à vivre ma propre vie, j’adressai à nos visiteurs un regard mielleux, d’une tendresse redoutable … Puis je leur tendis une patte adorable, ouvertement suppliante, qui disait : Pitié, emmenez-moi avec vous, et j’achevai ma prestation en miaulant d’une tendre petite voix éraillée en direction des enfants… Impossible de résister !

Tout le temps que dura le trajet vers ma nouvelle vie, les deux enfants n’eurent d’yeux que pour moi. Malheureusement, je découvris pour la première fois que j’étais malade en voiture ce jour-là…, et je vomis l’essentiel de mon petit-déjeuner dans la caisse de transport.

Une chance qu’ils ne m’aient pas ramené aussi sec : je n’avais aucune envie de passer le reste de ma vie dans une ferme !

La famille qui m’adopta était installée depuis plusieurs années dans un lotissement calme et sans prétention, au numéro 27, rue des Lilas à Belleville.

Une piste cyclable bordait des rues propres, bien entretenues par la municipalité, ombragées toute l’année par de grands tilleuls et des acacias densément fournis.

J’aimais beaucoup me promener dans le quartier.

Comme la plupart des habitants qui circulaient en voiture, nos voisins retraités M. et Mme Marchal veillaient à ne jamais excéder la vitesse autorisée, limitée à seulement trente kilomètres heure. Je pouvais traverser en toute sécurité, ils ralentissaient à l’approche d’un dos d’âne, freinaient pour laisser traverser les enfants qui rejoignaient l’arrêt de bus, et contournaient prudemment, en anticipant le clignotant longtemps à l’avance, les camions de livraison qui déchargeaient leurs gros cartons le matin…

Mais c’était toujours M. Michelon que je croisais en premier.

Un gentil boulanger grassouillet, qui ouvrait le rideau de sa boutique en sifflotant. A cause de son métier, il se levait très tôt et, au fil des années, il était devenu un peu insomniaque…

Tout le monde le connaissait dans le quartier, il avait lui-même grandi à Belleville et il avait ensuite vadrouillé aux quatre coins de la France comme apprenti. Un jour, enfin, il avait monté son affaire, et n’était plus jamais reparti.

Quand je passais devant sa boulangerie le matin, l’odeur des viennoiseries chatouillait ma truffe. Je voyais les Bellevillois qui s’y pressaient, en file indienne, bien disciplinés, attendant sagement leur tour.

Quelques mètres plus loin, Mme Lebrin m’adressait souvent un mot gentil en sortant sa farandole de fleurs colorées. Son visage dépassait à peine, derrière la montagne de bouquets qu’elle arrangeait avec minutie pour décorer la devanture de son magasin.

Il y avait aussi le boucher, M. Speck, dans cette même rue principale, que l’on appelait Boulevard Central. Ses épais sourcils foncés alourdissaient les contours de son visage rondouillard, et lui donnaient un air injustement sévère…

Chaque matin, l’opticienne rigolote – Mme Leuyade – ne manquait pas de le saluer chaleureusement : fraîche et pétillante, comme un Fanta citron, elle lui souhaitait une bonne journée avec un sourire charmant, et cela suffisait à le mettre en joie pour le reste de la matinée ! Je crois bien qu’il en pinçait pour elle.

Une boutique d’assurance, deux bars-restaurants, une pizzeria et un bureau de poste achevaient de faire battre le cœur tendre de cette bourgade de campagne, active et dynamique comme un yaourt probiotique.

Annie et Franck Malloré, les parents de Caroline et Samuel, coulaient ainsi des jours heureux à Belleville, au milieu de ces gens tellement gentils et si bien élevés.

Ils habitaient dans un quartier résidentiel, à deux pas du centre-ville. Ce qu’ils aimaient par-dessus tout, c’était les choses simples… Mais ne vous y trompez pas, faire simple n’est pas donné à tout le monde !

Regardez autour de vous : combien de personnes achètent vraiment une voiture pour aller d’un endroit à un autre, ou bien une paire de chaussures simplement pour marcher ?

Les gens ne réfléchissaient plus ainsi : ils voulaient tous le téléviseur dernier cri, et des vacances au soleil pour les fêtes de Noël !

Pas les Malloré.

Eux, ils étaient différents.

Dans cette famille, on roulait en monospace, le jardin avait sa propre personnalité et tout le monde portait des baskets à scratches.

Les boissons pétillantes et les sirops étaient réservés pour les jours d’anniversaire, on buvait de l’eau à table et on jouait au ballon avec des cages en bois, fabrication maison…Eh oui… Aussi curieux que cela puisse paraître, Samuel et Caroline aimaient mieux construire des cabanes dans les arbres que jouer aux jeux vidéos !

Le soir, ils tombaient de fatigue, et plongeaient dans une mer pleine de rêves étoilés… Même les marmottes ne dormaient pas aussi profondément, croyez-moi.

Bien sûr, l’adaptation ne fut pas facile, et je dus faire quelques concessions…

La première – et non la moindre – concerna le difficile choix de mon prénom.