Chapitre 3 : Piégé

Les Malloré habitaient une maison modeste mais très coquette, construite en briques rouges. Elle avait des fenêtres en bois, sur le rebord desquelles étaient suspendues des jardinières de pétunias. Les fleurs embaumaient l’air, dès que le soir tombait…

Dès mon arrivée, ce parfum fut pour moi le symbole de ce que je considérais être mon foyer : il n’avait rien à voir avec l’odeur infecte qui régnait dans ma ferme natale… Je ne regrettai pas une seconde d’avoir laissé le fumier aux poules !

Une allée de graviers et deux petites marches en béton menaient à la porte d’entrée. Je me dirigeais toujours vers l’odeur des pétunias pour rentrer : au fil des années, les Malloré avaient pris l’habitude de laisser la fenêtre ouverte, juste derrière, donnant sur la cuisine. En effet, je les avais bien dressés !

La première fois, cet oubli m’avait fortement contrarié. Pendant trois jours, j’avais boudé, les Malloré étaient partis se coucher avant que je ne sois rentré, j’avais été obligé de passer la nuit sur la terrasse. En vérité, j’aurais dû plutôt les remercier.

Le jardin prolongeait la terrasse en un tapis végétal hirsute, très mal entretenu. Il s’achevait sur une rangée de haies mal taillées. Contrairement à leurs voisins, les Malloré semblaient être fâchés avec la tondeuse !

Cet après-midi-là, donc, je jouais tranquillement dans la pelouse. Je m’amusais à faire des petits bonds, en chassant les moucherons qui vibrionnaient en nuées au milieu des herbes hautes. Ces dernières me chatouillaient le ventre à chaque saut. Ca me faisait rire, mais rire !

Une des constructions des enfants était dissimulée sous une touffe d’herbes. Un cube en bois que je n’avais pas vu. Les enfants non plus, j’imagine, puisqu’ils avaient oublié de le ranger. Je payai leur étourderie au prix fort : au bond suivant, j’atterris tête la première à l’intérieur !

Ce choc inattendu fit basculer la boîte. Elle se renversa, et le plateau du dessus se referma sur moi. La dernière chose que j’entendis fut le bruit sourd du couvercle qui scellait mon sort : l’instant d’après, j’étais piégé.

Avec un peu de recul, il était évident qu’un jour ou l’autre, quelqu’un allait se blesser dans ce jardin. C’était une véritable jungle ! L’idée de leur en toucher deux mots me traversa l’esprit avant que cette dernière ne cède la place à une indescriptible panique : malgré mes efforts, je ne parvenais plus à sortir.

Je poussai des pattes avant sur le dessus : impossible de soulever le couvercle ! Le système de fermeture était grippé. Il avait dû rouiller, avec la chaleur et l’humidité. 

Très vite, je me mis à suffoquer. Palpitations, sueurs froides : je ressentais tous les signes d’angoisse.

Je me forçai à réfléchir, essayant de calmer ma respiration qui s’emballait. Je saisis ma première idée au vol. Je tentai de faire basculer le cube sur le côté. J’appuyai de toutes mes forces. Quand il se retourna d’un coup, mon estomac lui succéda : cette sensation de déséquilibre m’avait donné une violente nausée, et je faillis rendre mon déjeuner.

Je me mis à gesticuler dans tous les sens. Rien n’y faisait : le couvercle ne bougeait pas d’un poil. Soudain, je sentis un frisson glacial me raidir la nuque. Je dus me rendre à l’évidence : j’étais fait comme un rat !

Durant les heures qui suivirent, j’appelais désespérément à l’aide, encore et encore. Les Malloré ne m’entendirent pas : ma voix fluette de chaton s’évanouissait dans l’air avant même d’avoir atteint la terrasse… Je miaulai ainsi tristement, jusqu’à la nuit tombée, sans succès. Avant de se coucher, le soleil emporta mon dernier geignement. Ensuite, je n’eus plus la force de rien.

J’attendis en silence qu’un éventuel miracle survienne. Quand la nuit fut tout à fait noire, j’avais définitivement perdu tout espoir : j’allais mourir là, abandonné de tous… C’est alors qu’il me sembla entendre le feuillage bruisser légèrement.

Aussitôt, je dressai l’oreille et fit l’effort de bloquer ma respiration. J’écoutai. Le bruit était imperceptible, mais il était là. 

Tout à coup, la possibilité de ne pas finir comme un gâteau sec entre quatre planches de bois me fit sauter de joie ! Je m’empressai de me manifester en criant :

– A l’aide ! S’il vous plaît ! Je suis coincé !

Les lames étroites de ma cellule étaient disjointes par endroits : elles laissaient passer un filet de lumière douce, blanchi par la lune. Je rassemblai mes forces et jetai un coup d’œil au travers. La seconde qui suivit, une brûlante frayeur appuya sur mon abdomen.

Là, tapi dans l’herbe, à quelques centimètres de moi, une mort bien pire que la captivité m’attendait… A cette vue, j’eus le souffle coupé. Je reculai immédiatement me réfugier au fond de la boîte.

Une chose épouvantable brillait dans l’obscurité.

On aurait dit… un œil.

Je veux dire : un œil, seul !

Pareil à un disque de verre, il luisait, là, au milieu les ténèbres. Miroitant à la faveur de la lune, comme s’il flottait dans le vide. Cette vision cauchemardesque envahit mon esprit et me paralysa tout entier : l’instant d’après, je fus tétanisé.

Un affreux dilemme me tortura : valait-il mieux rester là, prisonnier de ce cercueil de bois, en attendant que la mort vienne me cueillir ? Ou bien être dévoré par cette créature maléfique qui m’attendait dehors ? Elle allait me déchiqueter à la première occasion, j’en étais sûr. Elle m’avalerait tout cru. Mon joli pelage lisse et soyeux glisserait sans peine dans son estomac, et c’en serait fini de moi ! Cette perspective me donna des frissons jusqu’au bout de la queue.

Ma cellule me sembla tout à coup terriblement douillette. Je m’y blottis en essayant de me convaincre que ce que j’avais vu n’était qu’une hallucination. La peur me troublait l’esprit, mon imagination s’emballait, voilà tout.

Il y eut un nouveau craquement. La peur fit se resserrer mon cœur un peu plus. Non, dus-je reconnaître, ce n’était pas une invention… Quelqu’un était tout proche. Dans le silence pesant de cette horrible nuit, j’entendis distinctement les bruits de pas reprendre.

La créature se rapprochait. Je sentis mon pouls accélérer encore. Maintenant, elle était tout près : je pouvais sentir le souffle de son haleine fétide derrière les planches de bois.

Soudain, la chose bondit et percuta violemment le cube, provoquant un choc terrible, qui me propulsa en arrière !

Mon assaillant venait de décocher un coup de tête en plein milieu. Le coup fut d’une incroyable sauvagerie, on aurait dit qu’un taureau l’avait chargé !

L’instant d’après, ma cellule de bois roula, fit trois ou quatre tours sur elle-même avant de s’arrêter. Pendant tout le temps que durèrent ces cabrioles, je fus vigoureusement secoué de droite à gauche. Je cognai sur chacune des parois qui m’entouraient sans pouvoir opposer de résistance. 

La créature ne m’offrit que quelques secondes de répit, avant de repartir à l’assaut. Elle bondit sur le haut de la caisse et se mit à asséner des coups d’une extrême violence au-dessus de ma tête, se servant de ses pattes comme s’il s’était agi d’un marteau de plomb : chacun des coups portés fit vibrer mon crâne comme les parois d’un chaudron en fonte ! 

– Au secours ! Laissez-moi tranquille ! hurlai-je sans même avoir conscience des mots qui sortaient de ma gorge.

Ils étaient absurdes. A force de crier, ma gorge elle-même avait perdu sa densité. J’étais à moitié sonné. C’est alors que le couvercle en bois crissa et s’aplatit soudain sur l’herbe.

Trente-six chandelles dansaient encore au-dessus de ma tête, quand je sentis tout à coup l’air frais s’engouffrer dans mes poumons. Je souris bêtement. Cette sensation puissante me ramena vite à la conscience.

La seconde d’après, j’entendis une voix rocailleuse déchirer le silence :

– Hé ben ? T’attends quoi ?

La créature me pressait de sortir. Je m’entêtai à rester immobile, assailli par une peur nouvelle : celle de me retrouver seul, face à elle.

– Sors de là ! éructa-t-il.

J’hésitai un instant, évaluant mes chances de survie. Cette voix n’avait pas l’air très amicale, et son propriétaire venait cruellement de me secouer comme une noix sur un cocotier !

Voyant qu’il ne bougeait pas, je me forçai tout de même à lever la tête, et restai une fraction de seconde ainsi, dévisageant mon prétendu sauveur : une horrible bête étirait son ombre menaçante au-dessus de moi !

Quand elle se pencha vers moi, le museau d’un chat se détacha. Il était là, raide comme un piquet. Dressé sur ses pattes avant, il me fixait sans bouger une oreille. La preuve : son oreille droite était déchirée, et je pouvais voir quelques étoiles briller entre les deux morceaux de cartilage !

En d’autres circonstances, j’aurais peut-être trouvé cela poétique. Cependant, mes yeux descendirent de quelques centimètres et mes poils se hérissèrent immédiatement. Dans l’obscurité, il était difficile de distinguer mon interlocuteur avec précision, le peu que je vis suffit à me glacer le sang…

Ses deux pattes était striées de cicatrices ! A leur vue, je faillis m’évanouir de frayeur… Il les exhibait fièrement, sur le rebord du cube, comme s’il présentait ses trophées de guerre !

Ma vue se troubla. Son épaisse fourrure noire commença à se dédoubler légèrement. Elle était salement amochée. La même couleur opaque recouvrait son corps tout entier, de la pointe des oreilles au bout de la queue, qui battait bizarrement derrière lui. En la regardant de plus près, je vis qu’elle formait un angle inquiétant : elle avait certainement dû être cassée, et ce, à plusieurs reprises.

Mais tout cela n’était pas le plus effrayant. Ce chat avait le regard le plus glaçant que j’ai vu de toute ma vie : il était borgne. Comble de l’épouvante, il maintenait son œil valide sur moi, comme une provocation. Je fermai les yeux et me mis à prier.

– Ca t’écorcherait le museau de dire merci ? Moi, c’est Mike ! J’imagine que c’est toi, le nouveau voisin ?

Je répondis par un timide miaulement.

– Bon… Je vois qu’on a tiré le gros lot !