Chapitre 4 : Mike

Pendant quelques instants, aucun de nous deux ne bougea.

Au bout d’un moment, Mike s’impatienta et ses babines se retroussèrent :

– On ne va pas y passer la nuit ! Sors de là, t’as l’air ridicule !

Piqué au vif, je dressai les moustaches.

– On dirait un hérisson qui fait du naturisme, ajouta-t-il en me voyant, roulé en boule au fond de la boîte.

Pardon ? Quelle familiarité ! En plus d’avoir un physique ingrat, l’énergumène était mal élevé. Il n’avait aucun sens des convenances !

Cependant, il ne semblait pas me vouloir de mal ; si cela avait été le cas, il aurait eu tout le temps de me sauter à la gorge pendant que j’attendais là, sous ses yeux, ne sachant quoi faire, à la fois paralysé et tremblant de peur.

A cette pensée, j’émis un soupir de soulagement.

Il recula pour me laisser le champ libre et je m’extirpai de ma cellule, heureux de retrouver ma liberté.

Il inclina légèrement son museau tandis que je m’ébrouai :

– J’ai peut-être qu’un œil, gamin, mais j’ai encore une paire d’oreilles bien affûtées !

Je marquai un temps d’arrêt.

Gaminme répétai-je dans la tête.

Je fis mine d’ignorer sa réflexion : il venait quand même de me tirer d’un sacré bourbier.

– Merci, fis-je en m’efforçant d’afficher un air détaché.

J’essayai de reprendre contenance, mal à l’aise de m’être retrouvé dans une telle situation.

Comme s’il lisait dans mes pensées, il ne put s’empêcher de me railler :

– Je te raccompagne jusqu’à chez toi ? Faudrait pas qu’un papillon de nuit ait soudain l’idée de te charger !

Je lui jetai un regard mauvais en prenant bien soin d’y mettre la température d’un congélateur.

Il éclata soudain de rire ! Je le regardai, médusé :

– Ça va, dit-il, je plaisante, boy scout, détends-toi !

Moi ? Un… boy scout ? Non mais je crois rêver !

Je détournai le museau, essayant de préserver ce qui restait de ma dignité :

– J’ai pas encore mes repères, c’est tout ! Figure-toi que je viens juste d’emménager, claquai-je, vexé.

– J’imagine que je dois te souhaiter la bienvenue, alors !

Je grognai en retour, avant de l’écouter me raconter d’où il venait lui-même.

Ce vieux traîne-misère habitait la rue des Romarins, juste à côté. Au numéro 12. Chez une dame âgée du nom de Josiane Kravchenko. Tous les soirs, il faisait son petit tour dans le quartier ; c’était comme ça qu’il était tombé sur moi, il m’avait entendu pleurnicher par hasard.

– Josiane Kravchenko ? Connais pas…, fis-je valoir pour m’excuser en finissant d’épousseter mon pelage.

Une bonne toilette s’impose, me dis-je passant trois coups de langue rapides sur ma robe. Je détestai être aussi négligé : elle était pleine de brins d’herbe !

– C’est normal : tout le monde ici l’appelle Jojoko, m’informa-t-il. C’est une femme assez étrange, mais elle a bon cœur… Tu la reconnaîtras vite, dit-il d’un air amusé. Dans tout Belleville, c’est la seule qui sonne les cloches à ses plantes vertes !

– Quoi ? fis-je en tournant soudain le museau vers lui, surpris.

Je craignis un instant d’avoir mal compris.

– Elle les trouve trop bruyantes ! rit-il. Elle dit qu’elles parlent sans arrêt, et que ça lui donne mal à la tête. Tu imagines un peu ? Depuis le temps, nos voisins ont l’habitude : ils ne s’étonnent même plus de l’entendre taper dans ses mains pour les faire taire ! 

Je ne relevai pas.

– Elle a aussi la manie d’ouvrir et de fermer plusieurs fois par jour tous les placards de la maison. Des marottes comme ça, elle en a des tas !

Au fond de moi, j’étais persuadé qu’ils s’étaient bien trouvés.

Comme je restais silencieux, il dut penser que j’attendais la suite et continua de me brosser son portrait.

C’est ainsi que j’eus vent d’une information cruciale : avant d’aller se coucher, Jojoko mettait toujours ses vieilles charentaises écossaises dans le frigo !

– Elle adore sentir le froid sur ses pieds, le matin. Elle dit que ça lui rappelle sa Russie natale !

Je l’entendis rire de bon cœur ! Apparemment, les excentricités de Jojoko l’amusaient beaucoup tandis que moi, personnellement, elles ne me faisaient ni chaud ni froid.

– Au début, tu t’en doutes, tout cela m’a un peu surpris, avoua-t-il tandis que nous cheminions côte à côte pour rentrer. Et puis, au fur et à mesure, je m’y suis habitué.

Arrivés devant la baie vitrée, je le remerciai une nouvelle fois pour son intervention.

En vérité, j’avais hâte de mettre fin à cette conversation : on ne pouvait pas dire que je m’étais présenté à mon avantage lors de cette rencontre, et cela me contrariait fortement.

Quel imbécile… Me retrouver coincé ainsi, bêtement, dans un des jouets des enfants !

J’espérais secrètement oublier cela une fois l’estomac plein : une belle gamelle m’attendait certainement à la cuisine…

– Je passerai te voir à l’occasion ! achevai-je d’un salut de la patte, soulagé de pouvoir enfin me débarrasser de lui. 

L’instant d’après, je cognai lamentablement sur la porte-fenêtre du salon et restai un instant sonné.

Un accès de rage me fit alors exploser :

– Ne me dis pas qu’ils ont fermé la porte !

Je me sentais comme une huître oubliée sur la table du réveillon. J’allais devoir passer la nuit dehors !

Mike, lui, ne semblait pas particulièrement choqué :

– C’est agréable, tu sais, de dormir à la belle étoile. T’as jamais essayé ?

Un sentiment de profonde indignation s’empara de moi :

– Pardon ? Certainement pas ! dis-je avant de poursuivre, le museau outré :

– Les Malloré sont complètement irresponsables ! Adopter un chat, c’est une affaire sérieuse ! Tu crois qu’ils auraient changé leurs habitudes pour moi ? Bien sûr que non, ils sont bien trop égoïstes !

Il sourit, et je vis une lueur moqueuse s’allumer dans son regard :

– Quoi ? Tu n’es pas d’accord qu’ils doivent s’adapter, maintenant que je suis là ?

– Si. Bien sûr que si.

Je perçus immédiatement l’ironie dans sa voix.

– Dis-donc, je te signale que ce sont EUX qui sont venus me chercher ! Je n’avais rien demandé, MOI ! 

J’écartai le souvenir de ma patte tendue vers eux qui me revint en mémoire, suppliante.

Il me sourit un peu bizarrement :

– Je n’ai rien prévu ce soir. Si tu veux, on peut continuer à tailler la bavette, proposa-t-il.

Je notai l’effort louable pour mettre de la douceur dans ses mots, malgré sa voix grave.

Je pivotai alors vers lui et souris tristement avant de m’apercevoir qu’à présent, il ne me faisait plus peur du tout.

Il avait le poil crasseux, certes, et ses crocs jaunes militaient pour une hygiène douteuse, mais il n’avait pas l’air si méchant que ça.

– Merci, fis-je. Ta proposition me touche.

Je posai mon train arrière sur le sol avec un air abattu.

De son côté, je le voyais qui furetait un peu partout sur la terrasse. Il reniflait les objets éparpillés, çà et là, comme l’aurait fait un setter anglais. Puis il leva le museau, et s’étonna de voir les torchons pendus aux branches des arbres.

L’air incrédule, il s’attarda un instant, avant de laisser son regard glisser vers une bâche plastique en décomposition qui gisait là, en plein milieu du jardin.

Je le renseignai avant que lui-même ne m’interroge :

– Les restes du camp militaire des enfants, l’été dernier…

Le jour de mon arrivé, ils avaient pris soin de me raconter que les Indiens avaient mis leurs soldats en déroute juste après, ce qui expliquait le bazar.

Mike eut l’air d’apprécier, et sourit.

Je regardais sa gueule cassée et la curiosité vint à nouveau me chatouiller les méninges :

– Dis, Mike… Je peux te poser une question ?

Il grogna. Je pris cela comme une invitation à poursuivre.

– Tu l’as perdu comment, ton œil ?