Chapitre 7 : L’Annonce

Précédemment dans l’histoire : Mike vient de raconter à Moustache la façon dont il avait fait la rencontre de Jojoko. Il lui donne des conseils pour faire sa place auprès des Malloré, conseils que Moustache s’empresse très vite de mettre en pratique. C’est ainsi que notre petit chat tigré réussit à s’intégrer, devenant, quelques mois plus tard, un membre de la famille à part entière.

Comme tous les matins, nous prenions le petit-déjeuner dans la cuisine. J’étais privilégié : Annie me servait toujours le premier. Pour être honnête, elle n’avait pas vraiment le choix… Comme on dit, ventre affamé n’a pas d’oreilles. Le matin, le mien passait son temps à casser celles des autres !

Dès qu’elle allumait la lumière, je dévalais les escaliers quatre à quatre en miaulant à la mort :

Aaarghhhh… A moi ! J’ai faim ! Je meuuuuurs de faim !

Puis je la pressais, nerveux :

Y’a quoi à manger ? Dis, y’a quoi ? Elles sont où les croquettes ? Hé ! T’as acheté une nouvelle pâtée ?

Pour finir enfin par couiner :

J’ai la tête qui tourne, au secours, je me sens fébrile…

Oui, mon attitude ressemblait de près à du harcèlement. Je n’étais pas patient, l’estomac creux… Je la suivais partout, comme un paparazzi.

Cela n’avait pas l’air de l’alarmer. De son côté, elle prenait soin de m’éviter en souriant, d’un air à moitié désespéré :

– Oui Moustache… j’ai compris, ça arrive…

Elle tentait par tous les moyens de me faire patienter ; elle mesurait certainement mal à quel point je souffrais.

Quand enfin elle déposait ma gamelle sur le carrelage, je me jetais sauvagement dessus et j’allais jusqu’à pousser sa main pour engloutir son contenu au plus vite. Bien que ce ne fût pas le cas, je devais passer pour un ingrat.

– Et voilà pour toi, mon petit cœur…

Et c’est ainsi qu’Annie me ramenait subitement à la vie.

Au fil du temps, ce rituel matinal nous avait rapprochés, elle et moi.

Annie était une très belle femme, brune, mince, au sourire franc, qui mettait instantanément les gens à l’aise. Elle avait de grands yeux marrons, qui pétillaient de joie dès qu’elle se levait, et des joues creuses sous de petites pommettes osseuses. J’adorais les taches de rousseur qu’elle avait sur le visage : son teint pâle les mettait joliment en valeur.

Souvent, un chignon relevait ses cheveux bouclés. Elles les avait longs jusqu’aux épaules. Elle les attachait rarement avec une pince, c’était trop d’organisation. Le plus souvent, elle le faisait avec ce qui lui tombait sous la main, une pince ou un crayon, selon l’inspiration. Elle aimait avoir la nuque dégagée quand elle travaillait, et les cheveux lâchés quand elle se reposait.

Cette femme avait une beauté naturelle à couper le souffle… Et, pour tout vous dire, j’en pinçais méchamment pour elle.

Je la trouvais particulièrement élégante, aujourd’hui, dans son tailleur bleu et blanc subtilement rayé. Elle avait probablement un rendez-vous important.

Le seul obstacle entre elle et moi, finalement, c’était son mari. Je me demandais d’ailleurs souvent ce qu’elle lui trouvait…

Depuis l’histoire de mon prénom, j’avais une dent contre lui. C’était un fait. Mais, au cours de ces derniers mois, j’avais aussi eu l’occasion de l’observer attentivement… Et c’était un homme on ne peut plus ordinaire, croyez-moi !

Franck avait les cheveux châtain, coupés courts, et il était de taille moyenne. Ni grand ni petit. Ni maigre ni gros. Comme je vous le disais, il était quelconque. Désespérément banal… Si commun que rien ne le distinguait particulièrement de ses autres congénères.

Cela dit, comme je ressentais un peu de peine pour lui, je faisais peut-être un portrait trop flatteur… En vérité, entre sa calvitie naissante, son ventre rebondi et ses verres progressifs qui lui agrandissaient les yeux outrageusement (quand il les mettait, il ressemblait à un saumon d’élevage), il fallait avouer qu’il avait la quarantaine plutôt ingrate, le pauvre.

De son côté, il feignait une parfaite indifférence à mon égard… Je n’étais pas dupe : mon élégance et ma fougueuse jeunesse devaient fortement l’agacer.

J’avais également étudié les traits de sa personnalité avec attention : bien qu’il occupât la place du chef de famille, il n’était franchement pas à la hauteur de cette fonction.

En premier lieu, il était tête en l’air, et terriblement maladroit. En plus de ça, il était souvent distrait : il n’écoutait que d’une oreille, ce qui obligeait régulièrement la pauvre Annie à se répéter… Je me demandais parfois où elle puisait une telle patience.

Au-delà de ce tempérament étourdi, Franck n’était pas manuel pour un sou. De sa vie, il n’avait jamais réussi à utiliser correctement une visseuse ! Par conséquent, tout ce qu’il bricolait dans la maison pouvait à tout moment vous rester dans les mains. Mieux valait le savoir, question de sécurité.

Pour finir, il était nul au foot, et il ne savait pas non plus raconter les blagues.  Les enfants ne manquaient pas de se moquer de lui à ce sujet. Lui feignait d’en rire, bêtement. Mais, au fond, il devait bien se rendre compte qu’il se ridiculisait…

S’il me faisait pitié, le plus souvent, il m’agaçait aussi parfois prodigieusement : il avait toujours le dernier mot ! Et je ne parvenais pas à comprendre pourquoi. Comme s’il était doté d’une autorité naturelle, que seuls les Malloré pouvaient percevoir. A un moment, je me suis même demandé s’il n’était pas un peu sorcier… Non. Quelque chose m’échappait, mais il n’avait aucun pouvoir magique particulier.

Avec moi, toutefois, cela ne marchait pas. Il ne m’impressionnait absolument pas.

Je me rassurais intérieurement : un jour ou l’autre, Annie ouvrirait fatalement les yeux. J’étais tellement plus attachant que lui ! Tôt ou tard, elle finirait par le quitter… Et, ce jour-là, elle me tomberait dans les pattes, je le savais… Il me suffisait simplement de patienter.

Un bruit sec mit un terme à ces réflexions et me fit lever la tête.

En haut, les portes s’étaient mises à claquer : les autres membres de la famille allaient débarquer, sonnant ainsi la fin de notre tête à tête privilégié.

Généralement, c’était Caroline qui descendait la première. Le matin, ses yeux ressemblaient à deux belles pâquerettes sous l’étendard de ses cheveux en bataille. Elle portait une coupe courte, blonde comme les blés, et avait la peau plus claire que du lait de soja.

Son visage d’ange était un leurre : la petite fille pouvait se transformer en monstre si vous osiez lui parler avant qu’elle ait fini d’avaler son petit-déjeuner !

Tous les matins, Annie la laissait donc se réveiller sans la brusquer, dans le silence le plus complet. De temps à autre, elle jetait un rapide coup d’œil vers sa fille, la regardait discrètement siroter son bol de chocolat chaud, à petites gorgées, les yeux perdus dans le vague.

Si Caroline avait besoin de temps pour émerger, son frère, lui, démarrait au quart de tour. Il filait directement sous la douche et ressortait, deux minutes plus tard, frais comme un gardon !

Il passait ensuite un gros quart d’heure à essayer de discipliner sa mèche brune : elle lui tombait invariablement sur le front tant que le gel n’avait pas séché… Dire qu’il était écrit Fixation extrême, sur le tube.

On entendait l’adolescent de quatorze ans arriver de loin… Il écrasait chaque marche de l’escalier d’un pas lourd et puissant. Il se déplaçait avec l’agilité du lion et la souplesse d’un éléphant en surpoids ! Comment réussissait-il cet exploit ? En toute honnêteté, je l’ignorais. Mais cela m’amusait.

Franck, enfin, venait les rejoindre en dernier. Il faisait généralement son entrée, l’œil rivé sur sa montre, toujours pressé, resserrant un nœud de cravate plus ou moins bâclé selon les jours.

Une fois qu’ils furent tous réunis en bas, Annie et Franck échangèrent un regard puis se retournèrent vers leurs enfants.

Ils avaient une annonce à faire :

– Sam, Caro, vous voulez bien écouter une minute s’il vous plaît ? Nous avons quelque chose de très important à vous dire…

Ils levèrent aussitôt le nez.

De mon côté, je me figeai, oreilles dressées.

Annie prit une profonde inspiration, avant de déclarer :

– Nous avons demandé à Mamie Henriette de venir vous garder cette semaine, balança-t-elle alors d’une traite.

A leurs mines défaites, on aurait dit qu’elle venait de lâcher une bombe.

Aussitôt, de vives protestations s’élevèrent : les enfants n’avaient pas l’air content du tout !