Chapitre 8 : Henriette

Précédemment dans l’histoire : les parents de Samuel et Caroline annoncent à leurs enfants qu’ils ont donc demandé à leur grand-mère, Henriette, de venir les garder. Ces derniers ne sont pas du tout enchantés…

– Quoi ? s’exclama alors Caroline. C’est une blague ?

– Votre père et moi avons beaucoup de travail à l’agence, fit valoir Annie qui semblait se justifier. Nous avons accepté de suivre un gros dossier, on vous en a parlé il y a quelques semaines déjà…

Annie avait ouvert avec son mari une agence immobilière juste après la naissance de Samuel, voilà près de treize ans. Aujourd’hui, leur petite entreprise marchait plutôt bien. L’agence avait acquis une solide notoriété au village et beaucoup de Bellevillois leur faisaient confiance pour vendre ou acquérir un bien.

Leur organisation était simple. Annie était chargée de la clientèle ; Franck, lui, s’occupait plus spécifiquement de la gestion administrative de l’agence.

– Son instruction nous oblige à partir quelques jours en déplacement, poursuivit son époux. C’est la solution la plus simple pour éviter que vous ne manquiez l’école.

Samuel se remit à touiller son bol de céréales :

– Super, la double peine.

Annie fit mine d’ignorer son commentaire.

– Mamie ne vient pas beaucoup nous voir…, regretta-t-elle avec un petit sourire navré, et c’est bien dommage.

Le silence borné des enfants vint se heurter à la moue faussement réjouie d’Annie. Elle cherchait à dissimuler un malaise qui semblait pourtant évident. D’ailleurs, elle se pinça l’arête du nez juste après.

C’était un geste embarrassé. Je la connaissais. Elle appréhendait clairement la suite de la conversation, je compris rapidement pourquoi.

– Son train arrive en gare de Belleville, ce soir…

Effectivement, Samuel et sa sœur bondirent immédiatement.

Ils tournèrent vivement la tête vers elle, et je vis l’incrédulité se peindre sur leurs visages défaits.

– Quoi ? Ce soir ? répétèrent-ils en se redressant d’un coup, refusant d’y croire.

Ils écarquillaient des yeux ronds comme des billes, visiblement choqués.

Annie se contenta de confirmer d’un bref mouvement de tête, avant de fixer ses pieds. Elle garda les yeux baissés quelques secondes, comme si elle redoutait d’avoir à affronter les regards courroucés qu’ils lui jetteraient.

Franck décida de prendre le relais, s’empressant ainsi d’ajouter :

– Nous irons la chercher à 19 heures. Tous ensemble !

Caroline allait parler quand il leva la main pour l’interrompre :

– Ce n’est pas la peine d’essayer de négocier, votre présence à nos côtés ce soir est obligatoire !

De rage, elle tapa dans un pied de chaise, et le regretta aussitôt. Intérieurement, je souriais. Ce n’était pas faute de lui répéter, elle ne voulait jamais porter de pantoufles à ses pieds. Têtue, je la vis serrer fièrement les dents.

De son côté, Samuel avait sur le visage l’expression d’un collégien informé un quatre juillet d’un report imprévu des vacances d’été.

– Et vous avez attendu le dernier moment pour nous le dire, bien sûr ! gronda la petite fille.

Caroline avait l’air particulièrement excédée. Cela dit, le reproche n’était pas volé.

Malgré la réponse négative auquel il s’attendait, Samuel tenta tout de même de suggérer une autre idée :

– Pour une fois, on ne pourrait pas rester seuls à la maison ? On fera bien attention, on suivra toutes vos recommandations à la lettre !

– Non, il en est hors de question ! On ne sait jamais ce qui peut arriver, fit-il d’une voix affirmée.

Caroline et Samuel échangèrent un regard déçu, avant qu’une affreuse grimace ne vînt déformer leurs traits.

Pour ma part, je trouvais leurs réactions assez surprenantes, ce qui me conduisit à m’interroger.

Toutes les mamies que je connaissais autour de moi étaient foncièrement gentilles. Plutôt calmes. Et d’un naturel bienveillant. Elles avaient une patience étonnante, surtout en compagnie des enfants.

Quand elles étendaient leur linge, j’aimais passer sous leurs fils, et renifler l’odeur de la lessive qui s’en dégageait. Elle sentait bon les souvenirs d’enfance. Leurs draps, eux, avaient toujours une odeur de pin frais ou de lavande.

Je les voyais souvent faire, quand je me promenais devant leurs fenêtres : elles chantaient en se dandinant, plumeau à la main, époussetant le haut de leurs placards en écoutant de la musique rétro à la radio. Elles fredonnaient des airs vieux comme le monde. Des airs oubliés, que plus personne, à part elles, ne connaissaient.

Ca me plaisait de les voir ainsi se trémousser. Je venais souvent les observer. J’aimais les entendre s’activer, dès les premières heures de la journée.

La plupart du temps, un grand sourire égayait leurs traits. Et, quand elles me voyaient miauler, elles me donnaient toujours quelque chose à manger.

Elles savouraient l’instant présent, et étaient toujours d’une humeur enjouée. Si elles se plaignaient parfois, cela ne durait jamais… Elles préféraient voir le bon côté de la vie.  Au fond d’elles, elles avaient peut-être conscience qu’elles avaient de la chance d’être encore en bonne santé, et elles se forçaient à profiter du temps qu’il leur restait. 

Et leurs petits plats… Oh mon Dieu… Leurs bons petits plats ! Qu’est-ce que j’en raffolais ! Leurs pâtisseries, particulièrement, étaient à tomber.

– Je comprends que vous ne soyez pas enchantés, reprit Annie. Néanmoins, j’aimerais que vous fassiez des efforts. La dernière fois, si vous aviez daigné un peu plus lui parler, son séjour aurait été plus agréable pour tout le monde. Je suis d’ailleurs surprise qu’elle ait accepté de revenir vous garder.

Caroline, aussitôt, s’insurgea :

– On peut savoir ce qu’on a fait ?

Aussitôt, les traits de Franck se crispèrent. Apparemment, les dernières fêtes de Noël leur avait laissé des souvenirs divergents :

– Vous voulez que je vous rafraîchisse la mémoire ? répondit-il, sourcils froncés. Vous ne lui avez presque pas adressé la parole ! Comme toujours, vous n’en avez fait qu’à votre tête. Souvenez-vous : vous sautiez partout, sans arrêt ! Je vous soupçonnerais même de l’avoir fait exprès, juste pour l’embêter ! Elle n’a pas réussi à faire la sieste une seule fois, la pauvre, et elle est repartie avec une migraine énorme !

– Bien fait pour elle !

– Caroline ! la reprit son père.

L’instant d’après, les épaules de la petite fille s’affaissèrent.

– Mais elle est pas drôle, Mamie…, grommela-t-elle. Elle est tout le temps de mauvaise humeur. J’ai pas envie d’être gentille avec elle !

Sam hocha la tête pour valider.

– Elle ne nous décroche pas un mot, sauf pour nous donner des ordres, ajouta-t-il. Elle passe son temps à tout nous interdire… On n’a pas le droit de faire du vélo : ça la stresse ! Pas le droit de sauter : ça la fatigue ! Pas le droit de regarder la télé : elle ne supporte pas de rater ses programmes préférés !

Caroline émit un profond soupir.

– En fait, je crois qu’elle nous déteste.

Je surpris Franck et Annie échanger un regard interloqué.

– Ce n’est absolument pas vrai, ma chérie…

Manifestement, cette dernière n’était pas convaincue.

– Et c’est réciproque. Nous aussi on la déteste ! On va devoir s’enfermer dans notre chambre toute la semaine… Avec elle, c’est le seul moyen d’avoir la paix !

Samuel tapa du poing sur la table.

– Il n’en est pas question !

Je vis Caroline le regarder, avant de réagir, et de se lever.

– T’as raison ! On va pas se laisser faire. On est chez nous !

La rébellion était sur le point d’éclater, mais Franck leur coupa immédiatement l’herbe sous le pied : il les somma de se calmer immédiatement, sous peine d’une punition.

Samuel obtempéra le premier et, d’une voix plus tempérée, essaya de lui expliquer :

– On dirait que vous ne comprenez pas…

Il ouvrit ses mains en signe d’impuissance, puis, d’un air désolé, souffla.

– Quand elle est là, on a l’impression d’être au bagne… 

– C’est quoi, le bagne ? demanda Caroline d’un air ignorant.

– Une prison, la renseigna aussitôt son frère d’un ton sec.

Je m’aperçus alors que le visage de ce dernier avait perdu toute sa gaieté. D’ordinaire si rieur, il s’était fermé. Des heures plus sombres s’annonçaient, et on aurait dit que, déjà, il se projetait.

Caroline prit le temps de plisser ses paupières, avant de feindre l’illumination soudaine.

– C’est exactement ça ! Il a raison, c’est le bagne quand elle est là !

Franck secoua la tête.

– Les enfants, vous exagérez !

Annie semblait du même avis, ce qui lui donna envie de les réprimander elle aussi.

– Vous êtes trop sévères avec elle. Mamie Henriette est âgée, leur rappela-t-elle, et elle vit seule depuis des années… Changer ses habitudes n’est pas facile pour elle.

J’entendis Samuel souffler à nouveau, l’air profondément contrarié :

– On sait… N’empêche qu’on en a marre. Elle ne fait que râler, et c’est toujours à nous de faire des efforts !

A ces mots, je souris. Ils étaient effectivement de la même lignée, cela ne faisait aucun doute !

– Elle me dit sans arrêt que je dois surveiller mes manières ! Que j’arrête pas de crier, que je suis toujours mal coiffée !

Caroline laissa passer une courte pause.

– C’est même pas vrai…, poursuivit-elle, comme personne ne daignait répondre.

Et, tandis qu’elle bougonnait, elle glissa machinalement son doigt dans une des narines qui la chatouillait. Je regardais Samuel qui la fixait, amusé.

Elle continuait de fourrager son nez, et le visage du garçon se fendit d’un grand sourire l’instant d’après, comme son regard se déplaçait sur les épis de sa chevelure ébouriffée.

– Qu’est-ce que t’as à me regarder ?

De mon côté, je replongeai le museau dans mes croquettes.

Je devais avouer qu’après tout ce que j’avais entendu, je n’avais pas hâte de faire sa connaissance non plus.

– C’est vrai qu’elle peut paraître un peu dure, des fois…, dit Franck en avalant d’un trait sa dernière gorgée de café. Vous réprimander, c’est sa façon à elle – un peu maladroite – de s’occuper de vous… Mais c’est votre grand-mère, acheva-t-il, et vous lui devez le respect !

Il y eut un moment de silence, seulement troublé par le bruit de la tasse qu’il posa bruyamment dans l’évier.

Je le vis s’agiter, signe qu’il était temps d’enchaîner sur la journée. Ce dernier se mit en quête de son trousseau de clés, qu’il venait à nouveau d’égarer. Pour ma part, je pensais naïvement que la conversation était close.

Je m’apprêtais à poursuivre ma toilette, essayant de me rappeler où j’en étais resté… Ah oui, ma manucure… Il me fallait impérativement la finir avant de pouvoir sortir.

Je me reculai un instant pour admirer le travail : mes griffes étaient superbes ! Il ne manquait qu’un coup de lime, et elles seraient parfaites !

J’allais m’exécuter lorsque j’entendis Caroline poser une dernière question.

Curieusement, celle-ci me fit dresser les oreilles, sans que j’en comprenne véritablement la raison :

– Qu’est-ce qu’elle compte faire de Rousquille ?

En effet, ce prénom m’était totalement inconnu. A son évocation, pourtant, je sentis mon pelage s’animer d’un étrange frisson…