Chapitre 10 : Le Débarquement

Précédemment dans l’histoire :

Après avoir annoncé aux enfants que leur grand-mère allait venir les garder, les Malloré vont chercher Henriette à la gare. Cependant, à peine arrivée, elle est déjà d’une humeur exécrable.

J’étais déjà installé quand Franck coupa le moteur du monospace. Il venait de se garer dans l’allée. Habilement caché entre les branches du marronnier, j’avais choisi l’endroit parfait pour espionner.

Ma vigie était idéale : elle me plaçait aux premières loges, tout en me dissimulant aux yeux des Malloré. Je trépignais d’impatience. J’étais tellement pressé de mettre un visage sur nos invités !

Rapidement, l’arrivée de Mamie Henriette prit un tour assez cocasse : elle avait un mal fou à s’extraire de la voiture et, bientôt, la scène fut à mourir de rire. Peinant à sortir, elle essayait de prendre appui sur le haut de l’habitacle, grommelant et gesticulant sur son siège d’avant en arrière, comme un gros culbuto !

Franck s’aperçut de ses difficultés. Aimablement, il voulut l’aider. Il lui tendit gentiment la main mais cette dernière la repoussa d’un geste sec avant de s’exclamer, outrée :

– Je suis une dame âgée, mon cher Franck, pas une vieille femme impotente !

La mégère n’avait pas encore posé un pied à terre qu’elle crachait déjà du feu !

Perché sur mon arbre, je me bidonnais en détaillant la mine déconfite du père. Le pauvre… Il était tout penaud.

Bien fait pour toi ! pensai-je, mauvais.

Et, tandis qu’il remballait sa charité mal avisée dans sa poche, je ne pus m’empêcher de sourire. Rancunier j’étais, rancunier je resterai.

– Par contre, poursuivit Henriette en le rappelant d’un ton sec, je vous serais reconnaissante de vous occuper de mes affaires. Faites bien attention à mon sac bleu : il y a à l’intérieur des choses auxquelles je tiens beaucoup !

Elle marqua une courte pause avant d’ajouter :

– N’y allez pas comme une corneille qui abat des noix, Franck. Je vous connais !

Et bim ! Deux à zéro : le match commençait fort.

Franck haussa les sourcils, je vis un sourire crispé se dessiner sur son visage.

– Je ferai de mon mieux pour contenir ma force légendaire, Henriette, répondit-il, ironique, en se courbant légèrement.

Puis il se dirigea vers l’arrière de la voiture, balançant ses longs bras mous d’un air dépité.

A présent qu’elle s’était fâchée, plus personne n’osait lui proposer son aide. Et Henriette dut encore s’y reprendre à trois fois avant de trouver le bon élan.

La mère d’Annie n’avait pourtant pas un physique très imposant : elle n’était pas bien grande, un mètre soixante-cinq tout au plus. De corpulence assez forte, sans être ventripotente pour autant. De loin, elle ressemblait à n’importe quelle dame âgée un peu replète.

Néanmoins, son teint pâle rappelait celui de ceux qui sortent peu de chez eux. Ses cheveux étaient tout blancs. De loin, ils ressemblaient à la crête des montagnes en plein hiver. Pas une mèche ne détonnait… Comme s’ils avaient oublié qu’un jour, ils avaient irradié de couleur… La grisaille elle-même semblait les avoir abandonnés depuis longtemps.

Sa coiffure, stricte, était tirée autour d’un chignon. Le volume de ce dernier, hissé très en hauteur, débordait au-dessus de son crâne. Avec un peu de courage, on aurait pu discerner les nombreuses épingles qui l’échafaudaient, bien que cette coiffure fût aussi serrée qu’alambiquée. Il aurait simplement fallu approcher correctement son nez. Secrètement, je priai pour ne jamais avoir à coller ma truffe délicate d’aussi près…

La sienne était elle-même ornée de grosses lunettes d’écailles. La monture, épaisse, lui mangeait le tiers du visage. Je reculai. Avec un attirail pareil, elle aurait été capable de me repérer, perché là-haut, en train de les espionner !

Par réflexe, je me ratatinai derrière les branches du marronnier, et attendis que quelques secondes fussent passées avant d’oser à nouveau hasarder mon museau en direction de l’allée.

Je surpris une nouvelle expression crispée sur son visage. Je supposai à la tête qu’elle faisait que l’air frais du jardin l’importunait.

Je la vis frissonner légèrement, puis renouer son foulard en soie autour de sa nuque. D’un geste sec, elle resserra également la sangle de son imperméable beige. Elle cintra sa taille avec tant de rudesse que son profil, déjà guindé, gagna encore quelques degrés de sévérité : elle était à présent aussi raide qu’un manche à balai !

Avec son air renfrogné, sa longue jupe plissée et ses chaussettes blanches sortant de ses bottines, rigoureusement serrées aux chevilles à hauteur parfaitement identique, Henriette dégageait une apparence particulièrement austère : j’eus un mal fou à m’imaginer sur ses genoux, en train de ronronner, tandis qu’elle visionnait le radio-crochet à moitié somnolente devant la télé… Les enfants avaient raison, sa venue n’augurait rien de bon.

Elle jeta un coup d’œil circulaire aux abords de la maison. Elle scruta méthodiquement les alentours, la bouche pincée. La rue était calme et silencieuse, mais ses traits se contractèrent tout de même. Un léger bruit de pas écrasait le gravier.

C’était ceux de Franck. Il déchargeait les bagages à grand peine, le front luisant de sueur.

Henriette lui jeta un bref coup d’œil, agacée, avant de préférer garder sous silence un commentaire désobligeant qui lui brûlait les lèvres. Le réprimander dut lui sembler inopportun… Elle ne savait pas voyager léger, le coffre était plein à craquer !

Alors que je reportais à nouveau mon regard sur elle, je fus attiré par un détail que, jusque-là, je n’avais pas remarqué. L’instant d’après, je sentis une décharge électrique me traverser.

Dans une main, Henriette serrait fermement son sac en cuir marron. A cela, rien d’alarmant. Dans l’autre, par contre, elle tenait quelque chose qui ressemblait à une fine cordelette…

– Allez ma puce…, dit-elle de sa voix singulière, à la fois douce et diablement autoritaire. Descends de la voiture, nous sommes arrivées.

Elle tira un léger coup sur la laisse.

Ma nuque se raidit brusquement au moment même où je vis cette dernière ramollir. Je sentis mon corps se figer et, l’instant d’après, ce que je découvris acheva de me paralyser tout à fait.