Chapitre 15 : Premier face à face

Mis en avant

Précédemment dans l’histoire :

En plein milieu du dîner, un grand fracas alerte les Malloré. En effet, Rousquille vient de surprendre Moustache en train de les espionner. 

Les Malloré bondirent immédiatement, mais ce fut Franck qui accourut le premier dans la cuisine. Quand il découvrit le chantier que nous avions provoqué, il porta la main à son front, sidéré : la cuisine ressemblait à un champ de bataille ! Et, d’une certaine façon, c’était le cas. Deux ennemis étaient en train de s’y livrer combat.

Tout était sens dessus-dessous… Des éclats de faïence et de verre brisé recouvraient une partie du carrelage. Deux des quatre chaises avaient été renversées, ma gamelle elle aussi avait volé. Des céréales et des croquettes jonchaient le sol… Elles gisaient, ramollies, au milieu des flaques d’eau… Ce terrible gâchis me brisait le cœur. Ma nourriture était sacrée : la vilaine allait me le payer !

Même l’innocent ficus, qui se dressait joliment d’ordinaire à côté de la fenêtre, ne tenait plus que miraculeusement en équilibre entre l’extrémité du plan de travail et le mur éclaboussé de terre. Son pot était fissuré de part en part, et une partie de ses racines pendaient, comme s’il avait été éventré.

Sous l’effet de la colère, j’avais moi-même doublé de volume. Je crachai sans discontinuer en direction du placard, devant lequel Rousquille s’était accroupie. Elle me défiait du regard, pattes avant pliées, prête à bondir, dans un état de fureur indescriptible : d’une seconde à l’autre, elle allait à nouveau me fondre dessus !

De mon côté, je grognais de toutes mes forces pour évacuer l’adrénaline qui montait.

– Henriette, ordonna soudain Franck, retenez Rousquille, je m’occupe de Moustache !

Devant l’urgence de la situation, ce dernier prenait le commandement des opérations.

– Moustache ? Mais qu’est-ce que…, balbutia Henriette, qui essayait péniblement de contenir la fureur de son chien.

J’étais sur le qui-vive. Concentré. En effet, je me préparais à disputer un deuxième round de toute beauté !

– Ne le brusque pas, Papa, implora Caroline d’une voix suppliante. Il doit être terrifié !

Moi, terrifié ? Elle n’avais pas dû bien me regarder. J’étais fou de rage en vérité ! Cet affreux caniche m’avait provoqué. Moi, je n’avais rien demandé, elle m’avait littéralement agressé !

Franck n’eut pas le temps de m’attraper. A peine eut-il avancé un pas vers moi que Rousquille me fonçait à nouveau dessus, piaillant comme une poule en délire !

Aussi sec, je détalai, l’évitant de justesse, puis sautai sur l’évier et renversai au passage la cafetière et le plateau de tasses qui la bordait. Il y eut un deuxième fracas épouvantable, mais je ne pris pas le temps de me retourner.

Déterminé à lui rabattre le caquet, je bondis sur le tabouret, atterris au sol puis repris ma course dans sa direction en contournant la table aussi vite que je pouvais. Elle allait voir, l’effrontée, de quel bois je me chauffais… Venir me provoquer chez moi, non mais quel toupet !

Je m’élançai, mais une grande flaque d’eau dévia ma route. Je dérapai en plein virage et glissai pitoyablement, ratant ma cible de peu… Néanmoins, je me félicitai d’avoir réussi à lui égratigner l’arrière-train au passage ! Sous l’effet de la surprise, Rousquille poussa un cri de douleur aigüe. Apparemment, Madame était douillette… J’étais fier de moi. Elle, verte de rage.

Je souris, avant de me redresser. Un bref coup d’œil avait suffit à me requinquer. Désorientée, cette dernière tournait en rond sur elle-même en geignant comme un cochon malade !

– Mais attrapez-le, ce chat est complètement fou ! s’écria Henriette.

Ses tripes s’étaient serrées à la vue de son caniche ainsi malmené.

Franck me prit alors à revers, puis fondit sur moi. En un rien de temps, il me souleva maladroitement et m’expédia d’un geste sec dans le jardin ! La fenêtre était restée grande ouverte, mon vol plané fut spectaculaire !

Les Malloré tondaient rarement la pelouse. Le matelas touffu du gazon amortit ma chute, et j’atterris mollement dans les herbes hautes bordant la terrasse.

Soucieux de conserver ma dignité, je me relevai aussitôt et, tandis que je m’ébrouai, je pris progressivement conscience de ce qui venait de se passer.

Je n’avais pas rêvé. Là, à l’instant, Franck m’avait balancé comme un vulgaire paquet d’ordures dans le jardin ! Le fourbe, comment avait-il osé ?

Peu après, la perplexité céda la place à l’indignation.

Très bien, sifflai-je.

J’étais plus énervé que jamais. Je voulus retourner à la charge pour achever ce que j’avais commencé. Zut…, pensai-je. Quelqu’un m’avait devancé : la fenêtre avait été refermée !

Je courus du côté opposé, vers la baie vitrée. Quelle ne fut pas ma déception quand je constatai qu’elle aussi, on l’avait verrouillée ! A nouveau, je pestai.

A travers la vitre, j’eus à peine de temps de voir Mamie Henriette disparaître à l’étage. Elle se hâtait de mettre Rousquille en sûreté… Pour cette fois, c’était râpé ! Ravalant ma frustration, je reculai. 

Finalement, me dis-je en moi-même, peu importait. Tôt ou tard, ma revanche viendrait, je le savais. Ce maudit caniche ne perdait rien pour attendre.

En rejoignant mon poste d’observation initial, je pris enfin conscience de l’étendue des dégâts… On aurait dit qu’une grenade avait explosé en plein milieu de la cuisine !

Annie s’affairait, balai à la main. Les enfants, eux, essayaient de remettre en ordre ce qui avait été brisé dans la bagarre. Je les regardais ramasser la casse, petits bouts par petits bouts, la mine triste, redressant le mobilier renversé au passage.

Comme s’il avait senti ma présence, Franck tourna soudain la tête vers la fenêtre et croisa mon regard. Aussitôt, son expression se durcit. Il s’approcha de la vitre et me chassa à nouveau d’un mouvement de bras.

Je le regardai, stupéfait.

Qu’aurais-je donc dû faire ?  miaulai-je, excédé. Laisser ce caniche hystérique me flanquer une dérouillée ? J’étais chez moi, tout de même !

Les yeux de Franck continuaient de me jeter des éclairs. Je soufflai. M‘expliquer n’aurait servi à rien : il était furieux.

Sans répliquer davantage, je décidai d’obtempérer. Tandis que je redescendais, posant la patte sur la terrasse en bois, je me fis la remarque que cette altercation n’allait certainement pas améliorer nos relations.

A cette idée, un curieux sentiment de tristesse, m’envahit soudain. Après tout, qu’en avais-je à faire, de son avis ? Il fallait me ressaisir à tout prix.