Chapitre 16 : Le Bannissement

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Précédemment dans l’histoire :

Rousquille a surpris Moustache en train de les espionner durant le dîner, ce qui a donné lieu à un violent affrontement. La cuisine est sens dessus-dessous. Tandis que Franck balance Moustache dans le jardin pour séparer les deux animaux en furie, Henriette s’empresse de mettre Rousquille en sûreté à l’étage.

J’attendis sur la terrasse un moment, essayant de me calmer comme je pouvais.

Dès le premier soir, l’arrivée d’Henriette s’était soldée par un désastre. J’avais essayé de rester discret, mais l’attitude de Rousquille m’avait mis hors de moi. Elle m’avait délibérément provoqué !

Je faisais les cents pas, arpentant les lames de bois. Mille questions me taraudaient, mais l’une d’entre elles me chagrinait plus que les autres… Qu’allait-il advenir de moi ? J’étais de plus en plus inquiet, à mesure que j’y pensais. Comment les Malloré réagiraient-ils, après un éclat pareil ? Cette altercation avait été aussi soudaine que spectaculaire. Depuis mon adoption, ils ne m’avaient jamais vu réagir aussi violemment.

Pensif, mon regard se posa sur le pauvre tipi qui se dressait là, esseulé, au fin fond du jardin. Il semblait m’adresser ses condoléances. Les enfants n’y jouaient plus. Ils l’avaient délaissé à la fin de l’été et, comme moi, il était dans un piteux état…

Le délabrement de la charpente, composé de matériaux de récupération assemblés maladroitement, indiquait qu’il ne tiendrait pas jusqu’à l’année suivante, bien que l’ossature fût solide. Chevrons, branchages et chutes de lambris formaient le squelette d’un tétraèdre décadent, tout droit destiné à la déchetterie.

Je tendis le cou. L’intérieur était à l’abandon. La petite cuisine aménagée sur une caisse en bois faisait triste mine, deux galettes en mousse tâchées de terre la séparaient d’un salon de fortune. Perdu dans mes pensées, je réfléchissais. Allais-je devoir m’y installer pour la nuit ? Retourner dans la maison semblait impossible, tous devaient encore avoir les nerfs à vif.

Je regardais l’abri, songeur, quand des bruits sourds retentirent derrière moi. Ils me sortirent aussitôt de ma triste rêverie. Je m’approchai de la vitre de la maison et jetai un rapide coup d’œil à l’intérieur.

C’était Henriette. Elle redescendait, seule…

– Alors Mamie, demanda Caroline d’une voix inhabituellement confuse. Comment va Rousquille ? Moustache ne l’a pas trop amochée ?

– Qu… Mous-tache ? Tu veux dire que… Ce tigre enragé est à vous ? s’exclama-t-elle, incrédule.

– Oui…, confirma Annie. J’avais oublié de t’en parler… Les enfants insistaient pour adopter un chat, nous avons recueilli Moustache il y a un peu plus de six mois.

– C’est… votre… chat ? répéta-t-elle, hébétée. Allons bon, voilà autre chose !

Un silence gêné emplit la pièce.

Annie semblait particulièrement mal à l’aise, elle n’osait pas croiser le regard de sa mère.

– Alors ? Comment se porte Rousquille ? la relança timidement Franck.

Derrière mon hublot, j’étais suspendu à ses lèvres. J’espérais l’avoir complètement déglinguée, cette fêlée ! Voire, clouée au lit à jamais !

D’un ton sec, elle lui confia l’avoir examinée sous toutes les coutures pour s’assurer qu’une visite aux urgences vétérinaires n’était pas indiquée.

– Elle a de légères griffures sur le dos, mais rien de grave…

Zut et flûte ! grinçai-je entre mes crocs, déçu.

– Mais elle est sévèrement traumatisée !

Cette annonce, loin de me satisfaire pleinement, m’arracha tout de même un sourire de contentement.

– Quelle terrible scène de violence ! J’ai encore peine à y croire… Ma pauvre petite Rousquille… C’est horrible !

Je levai le museau, mauvais.

Dites donc, Mamie, laissez-moi vous rappeler ce léger détail : je suis chez moi ! Je n’allais tout de même pas laisser ce balai-brosse me provoquer sans réagir !

Comme si mes pensées l’avaient piquée, je la vis se raidir subitement.

– De toute façon, objecta-t-elle, tant que je serai chez vous… ce… Moustache, comme vous dites, devra rester dehors !

A ces mots, les visages des enfants se décomposèrent.

– Je suis terriblement allergique aux poils de chat ! justifia-t-elle. Et, comme vous avez omis de m’en informer, je n’ai pas pris d’antihistaminique* avec moi !

Avant d’achever, menton levé :

– À vous de décider : c’est lui ou nous !

Je ne voyais aucune raison valable d’hésiter, l’occasion était trop belle de s’en débarrasser !

Franck monta sur ses ergots. Il leva une main autoritaire, comme l’aurait fait un gendarme en charge de la circulation.

– Nous allons trouver une solution.

Mets-les à la porte, Franck, un point c’est tout !

L’instant d’après, je vis son visage s’éclairer. Il venait d’avoir une idée. Avant même de l’entendre parler, je sentis mes poils se hérisser.

– Je sais ! fit-il. Nous n’aurons qu’à installer Moustache au garage le temps de votre séjour !

La foudre venait à nouveau de s’abattre sur moi.

Quoi ? m’étranglai-je, choqué.

Les enfants, dites quelque chose ! les suppliai-je en moi-même. L’adolescent, scandalisé, ne mit pas longtemps à réagir.

– Papa ! s’écria Samuel. Tu te rends compte de ce que tu dis ?

Merci mon grand ! pensai-je avec soulagement. Pour une fois, la décision de Franck ne passerait pas !

– Je dors avec Moustache depuis le jour où on l’a adopté ! dit-il en explosant brutalement de colère. C’est mon ami ! Et je te rappelle qu’il vit ici, lui !

Il semblait furieux. A juste titre, pensai-je.

– Ce n’est pas lui l’intrus ! poursuivit-il d’une voix forte.

Il défia Henriette du regard et, sans ciller, se mit vertement à l’accabler :

– J’en ai assez qu’on bouscule toutes nos habitudes pour une vieille grincheuse qui sourit chaque fois qu’une dent lui tombe !

Si j’avais pu, je lui aurais sauté au cou !

Sa réaction me comblait de joie. Enfin un qui me soutenait !

Samuel était rarement en proie à de tels accès de colère. Il ne s’énervait pour ainsi dire jamais. Mais l’injustice était telle qu’elle l’avait fait sortir de ses gonds ! Son opposition me faisait chaud au cœur. Elle témoignait de l’attachement qu’il avait pour moi et, à mon sens, elle était parfaitement à la mesure de l’outrage que je venais de subir.

– Hors de question de virer Moustache à cause de ce caniche complètement allumé !

Il marqua une pause, avant de repartir à l’assaut.

– Après, fit-il avec un sourire mauvais, faut pas s’étonner ! À force de côtoyer Henriette, ce chien a fini par devenir aussi détestable que sa maîtresse !

A son visage blême, je vis qu’Henriette était sonnée. Samuel venait de lui décocher un uppercut de toute beauté !

Un silence pesant s’abattit alors la pièce. L’adolescent mit l’intensité de ce silence à profit, avant de déclarer :

– Je vous préviens, ponctua-t-il avec un aplomb inédit, si Moustache déménage au garage, j’y vais aussi !

A ces mots, Franck et Annie restèrent quelques secondes bouche bée, son ton était déterminé.

Le couple échangea un bref regard.

– Comme tu voudras, concédèrent-ils finalement.

Henriette, médusée, n’en revenait pas.

De mon côté, je jubilais. Quatorze ans seulement… Quel avenir prometteur !

En secret, j’espérais que nous aurions au moins droit à un matelas gonflable.

*antihistaminique : médicament utilisé pour effacer ou réduire les risques d’allergies.

Ca balance pas mal !

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A la sortie du collège, mon fils a l’air préoccupé.

– Maman, j’ai peur…

– Pourquoi ?

– Aujourd’hui à l’école, Léa m’a envoyé des mots… Baptiste a menacé d’aller nous dénoncer à la Directrice, elle va peut-être me mettre un avertissement dans le carnet.

Je souris, soulagée.

– Je ne crois pas qu’elle prenne une décision aussi sévère pour quelques petits mots échangés en cours… Mais sache que je ne te félicite pas, une attitude aussi  désinvolte en cours ne me plaît pas.

Pause.

– Cependant, Baptiste n’a pas à agir comme ça non plus. Ce n’est pas correct de balancer les copains. Elle t’écrivait quoi, Léa ? C’était important ou pas ?

– Non, t’inquiète… Elle a trompé Vincent pendant les vacances. Et, comme j’ai discuté avec lui à la récréation, elle voulait savoir s’il l’aimait toujours…

Effectivement, dossier brûlant.

– Tu joues l’assistante sociale, maintenant ? je lui demande, amusée. T’as rien d’autre à faire au collège ?

– Si je ne l’écoute pas, elle va raconter sa vie aux autres donc je préfère qu’elle vide son sac avec moi. Ca évite que tout le collège soit au courant.

– Je vois… Je ne savais pas que tu étais un si bon confident !

– Oui… enfin… Je l’ai quand même dit à Vincent.

– Quoi ???

– Ben oui… Je me suis dit qu’il fallait qu’il soit au courant !

– Mais enfin mon chat, pourquoi t’as fait ça ?

Et lui de se justifier, feignant d’être choqué :

– Maman ! Elle l’a trompé, ça ne se fait pas !!!

Ecouter ainsi un aveugle blâmer la mauvaise vue du borgne me laisse sans voix.

Effluves d’adolescence

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Mon fils vient me voir au bureau.

– Ca y est ? T’as fini ta recherche pour le collège ?

– Non, l’ordinateur n’a plus de batterie…

– Et tu l’as mis à charger ?

Il prend son petit air désolé.

– Ah non… J’y ai pas pensé.

Ca m’a rappelé quand nous jardinions la dernière fois, il était censé ramasser les feuilles. Au bout d’un moment, je l’ai surpris qui rêvassait :

– Qu’est-ce que tu fais ? je lui ai demandé.

Plus rien… Puisque le sac poubelle était plein.

– Au fait mon chat, je voulais t’informer : la télé est cassée.

– Ah bon ?

– Oui, j’ai vu qu’elle était débranchée…

Silence.

– On est bloqué, tu ne pourras plus jamais la regarder !

Il lève les yeux au ciel, il commence à saisir où je veux en venir.

– Et tant que j’y pense : à partir de maintenant, prends bien soin de tes vêtements…

– Pourquoi ?

– Quand ils seront tous sales, t’iras au collège à poil !

– C’est bon Mamanme dit-il en soufflant, tu peux arrêter, j’ai compris l’idée !

– Rassure-moi : tu réfléchis à ce que tu dis des fois ?

Il m’adresse un grand sourire en retour.

– Avoue… Si je changeais, ça ne te conviendrait pas.

– Tu peux préciser ?

– Tu serais paniquée : tu ne me reconnaîtrais même pas !

Il me regarde les yeux rieurs.

Vive la mauvaise foi…

L’envie soudaine lui prend alors de se blottir contre moi.

– Sois tranquille mon amour…

– Pourquoi tu dis ça ?

– Avec l’odeur que t’as sous les bras, je te retrouverais jusqu’en Alaska !

– Maman !!!!!!

Et les yeux fermés, mon petit chat ! Crois-moi !

Petite peine de cœur

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Du coin de l’œil, je regarde mon fils. Il est installé sur le canapé du bureau, juste en face de moi. Il a l’air triste…

Soucieuse d’un éventuel problème, je lui demande :

– Ca va, mon petit chat ?

D’ordinaire, il aurait bondi en m’entendant prononcer ces mots… Or il ne réagit pas, ce qui a pour effet de m’inquiéter encore davantage. 

– Bof… Avec ma copine, aujourd’hui, on s’est séparé…

Aussitôt, je lâche mon clavier et tourne la tête vers lui, l’air sincèrement navré :

– Oh mon cœur, je suis désolée…

Il lève simplement les épaules en réponse.

– Et… c’est elle qui a décidé de rompre, ou c’est toi ?

– Nous deux….

Moment de silence.

– N’empêche, ça faisait trois mois qu’on était ensemble… Ca me fait quelque chose, tu comprends…

– J’imagine…

Il me regarde, le visage grave :

– Ben oui… C’était quand même ma douzième !

Heureusement que mon fauteuil a de solides accoudoirs !