Chapitre 18 : De nouveaux appartements

Mis en avant

Précédemment dans l’histoire :

Moustache est allé chercher du réconfort auprès de son ami Mike. Ce dernier lui a conseillé de se faire oublier, le temps de laisser les choses se calmer. Moustache, d’abord outré, reconnaît ensuite à regrets que ce conseil n’est peut-être pas si mauvais…

Une bonne heure s’était écoulée depuis mon accrochage avec Rousquille.

Je déambulais tristement, me rapprochant de la maison sans grand enthousiasme. J’avais le front bas et le moral en berne… Mes pattes, étonnamment molles, semblaient pourtant peser des tonnes.

Tout était calme alentour. La maison des Malloré se dressait derrière une haie. Qui aurait pu soupçonner que, derrière les murs lisses de cette petite maison en briques, une véritable guerre de territoire était en cours ? Personne. Un silence plat régnait.

Depuis la bagarre, j’avais l’estomac douloureusement noué. Devant l’entrée, je distinguai la lumière jaune de l’entrée qui filtrait… Les Malloré ne dormaient pas.

J’avançai prudemment sur le gravier de l’allée. Je reniflai ça et là, truffe aux aguets, à la recherche d’une information quelconque… Je ne percevais rien d’alarmant. Que des odeurs familières autour de moi.

Si je n’avais pas moi-même assisté à l’arrivée de la trouble-fête, rien de ce que je percevais n’aurait pu m’alerter sur un quelconque changement, en dehors des volets roulants qui avaient été fermés et de la voiture qu’on avait déplacée. Elle était à présent garée sur le chemin qui menait au garage.

Mon inquiétude ne faisait qu’augmenter… Et si personne ne m’ouvrait ? J’imaginais déjà passer la nuit dehors, terrorisé à l’idée de me retrouver nez à nez avec Gros Jack. Il chassait tous les soirs dans le quartier, à la faveur de l’obscurité, tapi derrière un bosquet ou caché à l’angle d’une ruelle étroite, attendant patiemment que l’un de nous tombe dans ses filets. 

Quelqu’un déverrouilla une porte au bas de l’allée. J’accourais en direction du bruit métallique quand j’aperçus la tête de Samuel qui dépassait.

Il me guettait.

– Ah Mous, te voilà enfin !

Le poids écrasant ma poitrine se fit soudain plus léger : il y en avait au moins un qui me cherchait !

– Je commençais à me faire du souci… Où avais-tu disparu ?

Je lui fis une fête du tonnerre.

Je me frottai à ses chevilles, ronronnant aussi fort qu’un moteur d’avion prêt à décoller. Ne résistant pas à l’envie de me prendre dans ses bras, il fourra son nez busqué dans mon cou et, tendrement, me câlina :

– Je suis content de te voir, canaille !

Puis, reprenant un air plus sérieux, il déclara :

– Mon vieux, tu lui as mis une sacrée dérouillée, à la Rousquille !

Je me mis à ronronner de plus belle, flatté du compliment.

– Inutile de pavoiser, me sermonna-t-il. Votre prise de becs rend cette cohabitation encore plus compliquée ! J’ai exigé de rester dormir avec toi, mais il faut que tu te tiennes à carreau, dit-il en pointant un doigt accusateur sur moi. Je me suis fait sacrément allumer par Papa…

Je le regardai et miaulai, reconnaissant, pour le remercier.

– J’allais quand même pas t’abandonner ! me dit-il en me gratifiant d’un clin d’œil complice.

Il recula ensuite vers l’intérieur de la maison, refermant la porte derrière nous d’un rapide tour de clés.

Il emboîta le couloir étroit et baissa doucement une poignée de porte qui aurait mérité d’être revissée. Mais la porte en bois sur laquelle elle pendait attendait déjà depuis des années d’être peinte, Franck n’était manifestement pas pressé de s’en occuper…

Bientôt, le poil qu’il tenait dans sa main lui servirait de canne, pensai-je cyniquement.

Quand la porte s’ouvrit, la voix de Samuel se modifia :

– Regarde…, chuchota-t-il en me désignant la pièce. Voici notre nouvelle chambre, Moustache. J’espère que ça te plaît !

Si ça me plaisait ? J’étais aux anges !

Et ravi de constater que la résistance s’organisait.

Une chute de moquette, large, recouvrait la plus grande partie du sol, composé d’une simple chape brute en béton. Dans l’angle, un tabouret avait été descendu de l’étage. Un puissant néon accroché au plafond éclairait habituellement le garage, son désagréable grésillement avait été remplacé par une lampe de chevet un peu vieillotte qui diffusait une douce lumière orangée, suffisante pour s’orienter, sans toutefois être aveuglé.

Au milieu de ce modeste ruban de moquette, un matelas gonflé à bloc trônait fièrement. Il était recouvert d’un linge fraîchement lavé, d’une housse de couette aux motifs marins, assortie de deux coussins. Ces rayures bleues et blanches égayaient l’atmosphère austère que dégageaient les murs en parpaing, tristement gris.

Ma panière, elle, avait été installée juste à gauche du lit. Trois gamelles remplies à ras-bord d’eau, de croquettes et de pâtée la jouxtaient.

J’étais enchanté par ce nouvel aménagement. D’ordinaire assez miteux, le garage avait fait l’objet d’un réel effort de décoration, minimaliste mais fort louable et, bien que meublée chichement, cette pièce nous offrait tout ce dont nous avions besoin ! Elle vibrait d’une ambiance chaleureuse qui me comblait de joie.

Samuel, lui aussi, affichait un sourire radieux. Il disparut moins d’une seconde après : la voix suraiguë de Caroline résonnait dans les escaliers.

– J’en ai marre, c’est toujours Samuel qui a tout ! rouspétait-elle, escortée par son père.

Nous l’entendîmes râler bien avant de la voir apparaître.

– Ne me dis pas que, toi aussi, tu aurais voulu dormir dans le garage ?

Samuel se retourna :

– Il fait plus froid qu’en haut tu sais, la prévint son frère tandis qu’elle déboulait dans la pièce, c’est pas pour les fillettes !

– C’est trop bien de dormir ici ! s’exclama-t-elle, allongeant le cou pour voir le nouvel espace dans lequel Sam et moi allions camper toute la semaine.

– Tu te rappelles qu’ici il n’y a pas de toilettes ? Et que la pièce est truffée d’araignées !… Des grosses faucheuses… Qui passent leur temps à dévorer des mouches grasses, bien juteuses…

Samuel leva un doigt tactique en direction du plafond.

– Regarde leurs toiles. Tu les vois, là ? lui fit son frère en indiquant la myriade de fils gris, perlés de tâches noires, qui pendaient sinistrement au plafond. Elles en sont pleines… Il y en a des dizaines !

D’un mouvement de tête circulaire, elle détaillait le décor au-dessus de sa tête.

Visage fermé, elle avait l’air de moins en moins rassuré : de multiples toiles d’araignées pendaient mollement dans le vide, accrochées aux angles du plafond.

– Bien sûr, celles-ci sont inoffensives…

Il laissa passer une seconde de silence.

– Mais ce n’est pas le cas des autres…

Caroline eut peine à déglutir.

– Les tégénaires, les pholques, passe encore… Mais les araignées sauteuses, cachées sous l’établi… Elles piquent, tu ne savais pas ?

La voix de sa sœur se serra d’un coup.

– Ah bon…? balbutia-t-elle, en proie à une inquiétude qu’elle parvenait de moins en moins à dissimuler.

Son visage acheva de se décomposer tandis qu’elle tournait le cou vers le meuble indiqué. Elle se pencha, observant à la dérobée les longues toiles d’araignées qui s’étiraient dans la pénombre.

– C’est toi qui vois…

Elle se redressa fièrement, faisant mine de réfléchir. Sa décision était déjà prise.

– Bon… On verra demain… dit-elle en jetant ça et là des regards nerveux autour d’elle.

Sam et moi échangeâmes un regard entendu.

– C’est vrai que je me lève souvent la nuit pour faire pipi…, prétexta-elle.

– Je crois que c’est plus raisonnable, en effet. Dans l’obscurité, tu pourrais tomber dans les escaliers, et t’assommer… Imagine l’état dans lequel on te retrouverait !

Arborant une expression dégoûtée, elle tourna les talons puis remonta les escaliers à toute vitesse. Courageuse mais pas téméraire, notre petite allumette !

Samuel esquissa un grand sourire, satisfait de sa prestation, avant de s’adresser de nouveau à moi.

– On va être bien ici, rien que toi et moi !

Je répondis par un miaulement heureux.

– C’est juste une affaire de quelques jours, assura Franck.

Le son de sa voix m’arracha un grognement.

Il voulut m’adresser une caresse amicale, j’évitai son geste d’un instinctif pas en arrière. Il n’était pas prêt de me retoucher : ma rancœur mettrait des années à passer, si tant est qu’un jour je parvienne à lui pardonner !

Franck se releva, beau joueur. Il sourit puis tourna la tête vers son fils :

– Et toi, l’ado révolutionnaire, grand redresseur des injustices félines, lui lança-t-il d’un ton emphatique, je te souhaite une bonne nuit ! On t’a installé un chauffage d’appoint. Ne te plains pas si tu as froid. Maman t’a descendu une couette supplémentaire, tu n’auras qu’à te débrouiller avec.

Ce dernier répondit laconiquement que ça irait.

– On vous appellera tous les soirs depuis l’hôtel. Soyez sages avec Mamie, d’accord ? Et prends bien soin de ta sœur pendant notre absence, on compte sur toi !

D’un hochement de tête, Sam acquiesça.

Ils se prirent dans les bras, puis Frank, enfin, nous laissa.

C’est ça, bonne nuit, Judas* !

Samuel s’allongea sur le matelas de tout son poids. J’agrippai aussitôt sa manche et commençait à la mordiller. Ce dernier n’était manifestement pas d’humeur à jouer.

Il se recroquevilla sur moi et me sourit, l’air navré.

– Désolée, Moustache… Pas ce soir…

Je lui adressai un regard étonné. A son visage froissé, je compris que, même s’il tentait de donner le change, la situation le préoccupait plus qu’il ne l’aurait souhaité.

Pauvre Samuel… Il avait le moral dans les chaussettes…

Tu as agi de façon très courageuse, miaulai-je pour le réconforter. Ces deux mégères ne perdent rien pour attendre !

Il me cajola quelques instants mais, très vite, la fatigue le gagna. Bercé par mes ronronnements réguliers, il s’endormit peu après.

Pelotonné contre lui, je me sentais étonnamment serein. Ce soir, j’avais acquis une certitude : contre vents et marées, Samuel serait toujours à mes côtés.

Ce garçon-là, c’était mon arc-en-ciel à moi.

*Judas : nom employé pour désigner un traître.

Chapitre 17 : Fais-toi oublier

Mis en avant

Précédemment dans l’histoire :

Henriette vient de déclarer aux Malloré qu’elle était allergique aux poils de chats. Elle menace de s’en aller s’ils ne trouvent pas de solution pour écarter Moustache de la maison. Quand Franck propose d’installer notre héros au garage, Samuel, par solidarité, décide de l’accompagner.

Je décidai d’aller rendre visite à Mike. J’avais grandement besoin de me changer les idées, et je n’avais aucune envie de passer la soirée à les observer.

Une forte amitié nous liait Mike et moi. J’espérais qu’il aurait de bons conseils à me donner. Et puis, que ferais-je de plus ici ? Aider les Malloré à ranger ? Certainement pas ! Après tout, Franck m’avait congédié… Ils n’avaient qu’à se débrouiller !

Je me dirigeai vers la rue des Romarins, parallèle à la nôtre. J’étais sûr qu’il y serait. Depuis qu’il habitait chez Jojoko, Mike sortait de moins en moins. En outre, l’état de la vieille dame avait empiré ces derniers mois. Mike évitait donc autant que possible de s’absenter, en particulier lorsqu’il la savait seule à la maison.

Quand j’arrivai, il était allongé sur la balancelle, en train de somnoler. Des cartons remplis d’objets cassés encombraient la porte d’entrée. Un charmant désordre, dont la vieille dame avait le secret.

Je grimpai sur les marches du perron. Son oreille bougea légèrement.

– Qui va là…? marmonna-t-il la voix pâteuse.

Cette question était purement formelle. Le vieux chat, perspicace, avait reconnu mon pas.

– Salut Mike… C’est moi…

Immédiatement, ma petite voix triste l’inquiéta.

– Ça va ?

Moustaches baissées, j’optai pour l’honnêteté.

– Pour tout t’avouer… Pas vraiment.

Il se releva.

– Je suis dans un sale pétrin, déclarai-je.

Curieux d’en savoir davantage, il sourit, avant de tenter une plaisanterie :

– Gros Jack t’as surpris en train de traverser sa pelouse bien taillée ?

Il espérait ainsi alléger la tension qui me rongeait.

Je secouai la tête, accueillant sa boutade avec indifférence.

– Si ça avait été le cas, je serais déjà mort et enterré.

Gros Jack était le dogue argentin de M. et Mme Marchal.

Ce couple de retraités, attentionné et prévenant, était très apprécié dans le quartier. Mike et moi les croisions fréquemment, ils habitaient proche de là, tout au bout de l’allée du Bois.

La silhouette de Mme Marchal me revint brièvement en mémoire. De constitution assez robuste, elle était grande et charpentée. Cependant, elle avait un regard très doux, presque onctueux, qui attendrissait ses traits. Les rides de son visage lui dessinaient de tendres éventails au coin des yeux. Et, quand elle cuisinait, c’était la toute rue qui embaumait !

Son mari, lui, était un peu plus âgé, et était éternellement coiffé d’un béret. Ce dernier, utile pour dissimuler une calvitie que rien n’arrêtait, avait aussi l’avantage de le protéger du froid.

M. Marchal, en effet était très frileux. Il ne sortait jamais sans une de ses fameuses vestes en tweed, chaude et épaisse, qui lui donnaient un air chic et élégant. Ses sourcils, broussailleux, venaient malheureusement gâcher : ils s’étiraient en deux vagues symétriques, surplombant le haut de ses lunettes de façon sauvage et désordonnée. Pour lui, les ciseaux ne servaient qu’à couper du papier : il ne lui serait jamais venu à l’idée qu’ils puissent l’aider à dégager sa vue !

M. Marchal avait eu un léger infarctus l’année passée. Depuis, sur les conseils de son médecin, il marchait aussi souvent que possible. Sa femme l’accompagnait volontiers. Attentive au moindre signe de fatigue, elle réglait ses pas au rythme de ceux de son mari. Quand ils se promenaient, ils avaient toujours un mot agréable pour les habitants du quartier, ils s’arrêtaient régulièrement pour bavarder.

En repensant à leur fils, je ne pus cependant m’empêcher de grimacer. Hector était un jeune homme sec et peu avenant, qui daignait rarement prendre des nouvelles de ses parents. Pendant longtemps, il n’était passé chez eux qu’en coup de vent ! Un jour, allez savoir pourquoi, Hector leur avait laissé son chien. S’il venait  à présent les voir plus régulièrement, il n’était pas devenu plus aimable pour autant.

M. et Mme Marchal avaient quand même été bien embêtés… Même si l’on décidait d’occulter ses quatre-vingt kilos de muscles, Gros Jack demeurait terrifiant… Ce n’était pas un chien, non…

C’était un véritable monstre !

Avec son pelage ras et son regard perçant, Gros Jack donnait la chair de poule à tous les chats du quartier. Nul doute que ça l’amusait énormément !

Il avait le corps blanc, glacé. Comme un albinos. Deux horribles billes noires et un pas lourd, qui inspiraient une peur bleue à quiconque le croisait sur son chemin.

Dès qu’il flairait une présence étrangère – peu importait laquelle -, il se mettait instinctivement à grogner. Narines fumantes, museau écumant de rage, un simple pas en avant suffisait à dissuader les curieux… Un geste diablement persuasif, croyez-moi ! Le sol lui-même tremblait quand il se déplaçait.

C’était un animal dressé dans un seul et unique but : défendre son territoire ! Et, en dehors d’Hector et de ses parents, il n’admettait personne sur le pâté de maison des Marchal.

– Je suis dépité, poursuivis-je. La grand-mère de Sam et Caro a débarqué ce soir…

– Ah, ce n’est que ça ton problème ? fit-il en claquant négligemment sa langue sur son palais, l’air soulagé.

Il s’étira de toute sa longueur.

Je l’entendis bailler, avant d’émettre un petit rire amusé :

– Les enfants s’occupent moins de toi depuis qu’elle est là, c’est ça que tu ne supportes pas ? lança-t-il pour me taquiner.

– Mais non, répliquai-je. Tu n’y es pas du tout…

– Dis-toi que ça ne va durer qu’un temps… Tout rentrera dans l’ordre quand elle aura mis les voiles !

Il s’affaissa de nouveau légèrement.

– Avec un peu de chance, t’auras aussi ta part du gâteau. Elle va te dorloter comme un nouveau-né ! Elles font toujours ça, les vieilles… Couche-toi un peu sur ses genoux pendant qu’elle regarde la télé, tu verras ! Même la mienne n’y résiste pas !

Je faillis m’étrangler.

– Ça va pas ??? hoquetai-je. Tu ne la connais pas !!! Henriette n’est pas une grand-mère… disons… ordinaire ! Tu ne peux pas l’attendrir si facilement… Elle est du genre coriace, crois-moi !

Je marquai un temps d’arrêt.

– Et puis, je ne t’ai pas tout dit…

– Ah bon ?

– Il y a pire…

Il dressa son oreille fendue vers moi.

– Elle a un chien…

Sa réaction fut bien plus vive que je ne l’imaginais. Il se leva d’un bond, manquant dégringoler :

– Quoi ??? Un chien ? s’écria-t-il, paniqué.

– Oui… Un caniche… Elle s’appelle Rousquille…

– Par tous les saints ! Un caniche…, répéta-t-il, comme pour s’assurer qu’il avait bien compris.

J’acquiesçai en silence.

Il laissa passer un moment de réflexion, arpentant le perron de droite à gauche.

Il opérait des demi-tours de plus en plus nerveux quand, tout à coup, je le vis s’arrêter net.

Me regardant alors droit dans les yeux, il déclara :

– Mon pauvre… t’es foutu… !

Le son de sa voix, grave, fut sans appel.

Moi qui cherchais du réconfort, je me retrouvais bien bête.

Je baissai le museau, déçu.

– Tu peux rien faire contre un caniche, affirma-t-il, fataliste.

Les mots qui succédèrent sonnèrent comme un funeste présage.

– Ta vie va devenir un enfer…

Il marqua une pause, songeur.

– Elle fera tout pour t’éliminer…, poursuivit-il avec solennité.

Je sentis une profonde colère envahir ma gorge.

– M’enfin Mike, rétorquai-je pour ma défense, ça fait plus de six mois que je vis chez les Malloré ! J’ai fait ma place ! Tu m’y as toi-même aidé, et tu sais comme moi qu’ils m’adorent !

Cet argument, qui pesait pourtant lourd pour moi, ne le convainquit pas.

Je laissai passer quelques instants, puis repris plus timidement, défendant l’hypothèse qui était la mienne :

– Je me disais qu’il suffisait simplement de serrer les crocs une semaine, le temps que son séjour arrive à terme…

Mike secoua la tête, sceptique.

– C’est probablement ce que tu as de mieux à faire… Quoi qu’il en soit, ça va être la pire semaine de ta vie !

Nous entendîmes un bruit de clochette tintinnabuler depuis l’étage.

– Faut que je te laisse… En ce moment, Jojoko fait vraiment n’importe quoi… Hier, elle s’est endormie dans son fauteuil en oubliant d’éteindre la gazinière. Tu te rends compte ? Heureusement que je suis rentré à temps, elle aurait pu mettre le feu à toute la maison !

J’ouvris des yeux étonnés.

– Ben dis donc, ça ne s’arrange pas on dirait…

– Elle doit probablement chercher ses pilules pour la nuit… Elle a dû oublier qu’elle les avait mises dans la boîte à pharmacie…

– Vas-y Mike, file, lui dis-je.

Il sauta de la balancelle, avant de marquer un nouveau temps d’arrêt.

Avec intensité, il me regarda une dernière fois, l’air désolé.

– Un conseil, mon pote : fais profil bas… Juste quelques jours… Les choses vont se tasser, tu verras bien après.

Je hochai la tête pour le remercier, puis le vis se faufiler par la fenêtre ouverte, avant de disparaître.

Il avait sûrement raison…

Pour le moment, mieux valait que je me fasse oublier.

Lettre-type de refus

Mis en avant

Certains m’ont demandé à quoi ressemblait une lettre de refus.

Afin de satisfaire leur curiosité, j’en publie une, la plus récente.

Les éditeurs brandissent souvent le sacro-saint argument de la ligne éditoriale. On m’opposera cette fois l’inadéquation avec le développement souhaité de leurs collections.

Je le savais. La route que j’ai choisi d’emprunter n’est pas la plus aisée !

Driiiing !

Tiens, tiens… Un numéro inconnu… On décroche ?

Chapitre 13 : L’Installation

Précédemment dans l’histoire :

Henriette et Rousquille sont en train de s’installer dans la maison. Moustache ne s’est toujours pas montré, préférant continuer à les observer discrètement.

Résolu à en savoir davantage sur nos invitées, j’approchai de la façade arrière de la maison puis, silencieusement, effectuai un grand saut pour atteindre le rebord d’une des fenêtres vitrées du salon. Des pantoufles en feutre n’auraient pas produit moins de bruit.

Jetant un œil à l’intérieur, je vis passer la frêle silhouette de Caroline : on lui avait demandé de monter un bol à l’étage. Elle se concentrait sur l’objet avec la plus grande attention, de crainte d’en renverser maladroitement le contenu sur le carrelage du salon.

Bizarrement, je m’aperçus que Franck avait disparu. Cela ne m’étonnait qu’à moitié : à tous les coups, le lâche était parti se planquer !

Annie et Sam, eux, faisaient des allers-retours entre la cuisine et le salon, dressant la table au plus vite. De là où je me trouvais, j’avais l’impression d’écouter une conversation téléphonique un peu hachée :

– Tu en penses qu- Ma-n, je so- la c-rb-eille à pain ? Je coupe des tr-ches -tôt f-nes ou -paisses ?

J’entendais mal.

– Peu imp- m- chér-, fais comme tu -fères, ça -ra très bien tant que tu ne te coupes pas un d-, répondit-elle tandis que je grimaçais, frustré.

Je pris la décision de descendre du rebord de cette fenêtre, et d’aller me percher quelques mètres plus loin, près de celle de la cuisine. La réception s’améliora, mais je restais toutefois sur mes gardes. Ainsi posté, j’étais plus exposé.

– Tu es gentil de me donner un coup de main, Samuel.

Il émit un léger grognement, avant de rétorquer :

– Tu sais, entre supporter les râleries de Mamie à l’étage ou t’aider à mettre la table, le choix est vite fait…

Annie mima une révérence, balayant l’air d’un tour de bras :

– Ta générosité te perdra, lança-t-elle avec une expression qui oscillait entre un rire évident et une note de désespoir.

Malgré des échanges à voix basse, je distinguai sans peine ce qu’ils disaient :

– Tu l’as bien vu quand elle est arrivée, non ? A peine descendue du train, elle ne pouvait déjà pas s’empêcher de rouspéter !

Je revis en image l’arrivée de la matrone, son pas décidé écrasant le tapis de l’entrée, sa façon de lisser le pli de son imperméable pour effacer toute marque pénible du voyage. Son ton arrogant et autoritaire, tandis qu’elle s’adressait à Franck, résonnait encore dans mes oreilles. Ne vous méprenez pas, je ne le plaignais pas. J’appréhendais plutôt la suite. Cette attitude, en effet, ne signifiait rien de bon.

On aurait dit que cette femme avait été déçue par la moitié de la planète, et qu’elle se méfiait comme de la peste de la moitié restante ! Difficile de croire qu’Annie était sa fille, tant les personnalités des deux femmes étaient diamétralement opposées.

Je vis cette dernière poser une carafe d’eau sur la table et, d’un geste, la faire glisser vers son fils.

– Mamie Henriette a eu une vie difficile, tu sais bien…

– Oui, je sais, répondit-il en récitant à tout vitesse la succession des faits qu’il connaissait par cœur. Papy est mort quand tu étais petite, et, du jour au lendemain, elle s’est retrouvée seule. Elle a dû tout assumer. Elle est devenue de plus en plus aigrie, les années ne l’ont pas arrangée !

Le jeune homme marqua une pause.

– A mon avis, au départ, elle avait quand même un sacré potentiel, balança-t-il en souriant.

Il rit de l’effet que sa réflexion avait produit : sa mère faisait une tête de trois kilomètres !

– En bien… lui dit-elle en lui roulant de gros yeux. Quel résumé édifiant ! Je ne te félicite pas !

Il n’y était pas allé de main morte, me dis-je amusé.

– Ben quoi ? s’exclama-t-il. Grosso modo, c’est ce que tu nous as raconté, non ? fit-il d’un air faussement innocent.

Elle leva les sourcils. Une moue réprobatrice lui fronçait le visage.

– Je pense tout de même avoir fait preuve d’une ou deux subtilités supplémentaires, jeune homme, dit-elle en secouant la tête d’un air mécontent.

Puis, son regard changea subitement, et elle resta pensive un moment.

– Mais tu as raison dans un sens… avoua-t-elle, résignée. Elle s’est retrouvée veuve très jeune, à devoir à la fois m’élever et travailler. A l’époque, je n’étais encore qu’un bébé… Ce n’était pas facile de tout gérer.

Elle fit une pause.

– Et puis, j’ai rencontré ton père… Nous sommes immédiatement tombés très amoureux.

A ces mots, mon museau se tordit. La jalousie venait encore de me piquer douloureusement le cœur. De rage, je feulai. Mais personne à l’intérieur ne le remarqua.

– J’ai décidé de partir avec lui. Du jour au lendemain, j’ai quitté la maison familiale. Je l’ai laissée seule.

– Et quoi ? Elle n’avait qu’à se remarier !

Je le vis un instant réfléchir à ce qu’il venait de dire.

– C’est vrai qu’avec son caractère, les prétendants ne se seraient peut-être pas bousculés au portillon… Cela dit, chaque pot a son couvercle !

– Ce n’est pas si simple… Elle l’avait trouvé, son couvercle, figure-toi, dit-elle en souriant. Papy était son grand amour ! Elle n’a jamais voulu d’autre homme dans sa vie.

Elle émit un bref soupir, avant de reprendre.

– Un jour, toi aussi, tu sauras ce que c’est le grand amour… Quand on le perd, Monsieur Je-sais-tout, dit-elle en lui chatouillant le nez avec un torchon, on ne le remplace pas en un claquement de doigts !

Elle marqua à nouveau une pause, pensive, imaginant probablement à quoi ressemblerait sa vie sans Franck…

Ne t’en fais pas, Annie, je serai toujours là, moi, miaulai-je en caressant tendrement la vitre de la patte.

Un voile gris lui tomba sur les yeux.

– On doit avoir mal, supposa-t-elle. Longtemps… Et très profondément.

Soudain, je vis qu’ils tournaient tous deux la tête vers les escaliers. Je fis un bond de l’autre côté, et aperçus Caroline qui redescendait les marches en pestant. Elle avait l’air énervé : elle passa devant moi sans me voir.

Avec agilité, je regagnai l’autre fenêtre tout en me demandant ce qui avait bien pu la mettre dans un tel état. Quand elle débarqua dans la cuisine, elle paraissait encore plus furieuse. Elle avait les joues empourprées, ses poings rageusement vissés sur les hanches. Ses yeux, eux, lançaient des éclairs noirs :

– L’eau était trop froide pour Rousquille ! Il a fallu que je la change, et que je remplisse le bol une seconde fois. Avec de l’eau tempérée, s’il vous plaît !

De la fumée lui sortait des narines.

– Maman, Mamie n’est là que depuis deux heures, et j’ai déjà envie qu’elle parte !

Caroline avait de multiples qualités, mais la patience n’en faisait pas partie.

J’entendis Annie rire de bon cœur devant sa bouille exaspérée :

– Franchement, poursuivit-elle, je ne comprends pas pourquoi tu t’entêtes à l’inviter à la maison. Tu vois bien que ça la saoule d’être avec nous !

A ces mots, des plis barrèrent immédiatement le front d’Annie, qui la reprit :

– Attention à votre vocabulaire, jeune fille !

Au même moment, la porte du garage s’ouvrit :

– Ca y est ! entendis-je Franck claironner fièrement. Je pense que ça devrait aller !

Caroline devança ma pensée :

– T’étais passé où ? lui demanda-t-elle.

– Au garage. Mamie m’a demandé de monter la chaudière, elle trouvait que le chauffage était réglé trop bas.

– Quoi ? fit Caroline en explosant à nouveau.

– Si seulement sa mauvaise humeur pouvait décongeler avec ! balança Sam.

Franck était sur le point de condamner l’insolence de son fils quand, soudain, tous se retournèrent. Le pas lourd d’Henriette venait de résonner dans les escaliers.

Annie agita aussitôt ses mains en l’air :

– Allez, finissez vite de mettre la table, dit-elle en les pressant. Le poulet est prêt, j’arrive dans une minute ! Et faites un effort pour sourire, ajouta-t-elle, sourcils arqués : on ne vous demande pas non plus la lune !

Le pas traînant, Caroline et Samuel soupirèrent, avant de quitter la pièce.

Esquisse#6 : Samuel

Mis en avant

Samuel est le fils aîné des Malloré. Il a quatorze ans.

Moustache et lui ont une relation privilégiée. Chaque soir, en effet, notre héros vient le rejoindre dans son lit sans faire de bruit.

Samuel est un adolescent calme et responsable, qui ne supporte pas l’injustice et aime sa tranquillité. Contrairement à sa sœur, il fait toujours preuve de pondération et de mesure. Malheureusement, l’attitude d’Henriette va le pousser dans ses retranchements et le faire sortir de ses gonds.

En effet, Samuel est un personnage prêt à tout pour protéger ceux qu’il aime.

Esquisse#4 : Henriette

Mis en avant

Je ne peux pas dévoiler grand-chose de ce personnage, sans spoiler une partie de l’histoire. Pour le moment, ce qu’on sait d’elle ne présente pas ce personnage à son avantage.

Dès les premiers chapitres, je brosse d’elle une image volontairement contraire à l’idée que l’on se fait d’une grand-mère. Les enfants la détestent. Et ils ont de bonnes raisons de le faire : aigrie et acariâtre, elle passe son temps à râler toute la journée !

Elle vit seule depuis des années. Et, quand elle rend visite aux Malloré, elle ne fait aucun effort pour s’adapter.

Pour une cause qu’ils ignorent, Annie, sa fille unique, est la seule qui fait preuve de compréhension à son sujet…

Esquisse#3 : Mike

Mis en avant

Au premier abord, Mike est assez impressionnant, pour ne pas dire terrifiant. Loin d’inspirer aux gens une quelconque sympathie, je l’ai imaginé sale et repoussant.

Mike est un ancien chat de gouttière, né dans la rue, avant d’être abandonné par sa mère. Luttant pour sa survie, il a longtemps erré dans le quartier, glanant ça et là quelques restes à manger.

En fin de journée, il a l’habitude de se rendre à la déchetterie. Là-bas, il trouve en général toujours de quoi se remplir l’estomac. Cependant, il n’est pas tout seul à fréquenter ce lieu, d’autres chats y rôdent régulièrement.

Un soir, Mike fut pris à partie dans une violente bagarre. Malgré le grand courage dont il fit preuve, les autres chats errants décidèrent de se liguer contre lui : ils lui flanquèrent une cinglante dérouillée, avant de s’en aller. Sévèrement meurtri, il resta ainsi toute la nuit, agonisant des heures durant entre un étendoir cassé et un aspirateur à demi-éventré.

Le lendemain matin, Jojoko se rendit à la déchetterie. Elle était à la recherche de quelques objets à réparer et, comme elle vivait seule, ça l’occupait.

Quand elle aperçut sa carcasse mutilée, ce dernier ne respirait presque plus : sans réfléchir, elle courut le confier au bons soins du vétérinaire de Belleville, qui réussit par miracle à le sauver.

Une fois rétabli, il s’empressa de trottiner jusque chez elle. Dans sa vie, jamais quiconque ne s’était soucié de lui. Le geste de la vieille dame l’avait profondément touché, il tenait donc naturellement à la remercier.

Quand il arriva chez elle, il sentit immédiatement que quelque chose clochait. Un représentant était en effet sur le point de l’escroquer… Ce jour-là, ce fut lui qui la tira d’un vilain guêpier.

Ainsi liés, Mike et Jojoko décidèrent de ne plus se quitter. Ils firent vœu, toujours, de se protéger.

Les conseils (du jury de The Voice) #3

Mis en avant

Avec les enfants, on se cale souvent devant The Voice le samedi soir. Oui, nous aussi, on a un avis d’expert à faire valoir.

Je regarde Amel Bent consoler une jeune fille éplorée… Aucun des quatre jurés ne s’est retourné.

Cette dernière tente de la rassurer :

– De toutes façons, que tu chantes sous la douche ou devant une salle comble, le plus important, tu sais, c’est de chanter !

Aussitôt, je manque de m’étrangler :

– Mais bien sûr ! J’imagine, si un éditeur me sortait un jour “Mademoiselle M, vous savez, que vous écriviez des sms ou des romans à succès, le plus important, vous savez, c’est surtout que vous écriviez”… 

Pause.

– Et bé ? Continue, M’man… Qu’est-ce que tu dirais ?

– Rien… Par contre, il prendrait gentiment mon portable dans le nez !

(En me relisant, je ne peux m’empêcher de m’interroger… Cet article risque-t-il de saborder mes chances d’être éditée ?)

Chapitre 5 : La Rixe

Au souvenir de cet épisode, Mike soupira et leva la tête :

– Oh… C’était il y a longtemps…, répondit-il avant de revenir s’installer sur un des fauteuils de la terrasse.

– Je me doute, rétorquai-je du tac au tac.

Il tourna soudainement son museau vers moi, comme si un taon l’avait piqué :

– Pourquoi ? Tu trouves que je suis vieux ?

Son regard était aussi luisant que celui d’un rapace.

– Euh, non ! Pas du tout ! m’excusai-je immédiatement en rentrant instinctivement la tête dans les épaules, tel une tortue se réfugiant dans sa carapace.

Je m’empressai de me justifier, craignant de l’avoir offensé :

T’as l’air d’avoir de l’expérience, c’est ce que je voulais dire… ça se voit tout de suite.

Il me jaugea un instant en silence, ce dernier seulement troublé par le bruit d’une voiture qui passait au loin dans une rue du quartier.

Il prit le parti d’ignorer ma remarque, et émit un léger grognement :

La vie ne m’a pas fait de cadeaux, déclara-t-il alors, tandis que je reprenais ma respiration.

Même si nous avions établi le contact, l’animal n’avait pas l’air commode : je le soupçonnais de pouvoir dégoupiller à tout instant. Mieux valait rester sur mes gardes.

– En ce temps-là, je vivais dans la rue… Je ne dormais que d’un œil, à cause de cette satanée fourrière.

Une chance qu’il ait pu conserver ses habitudes, pensai-je en prenant soin de garder cette réflexion hautement pertinente sous silence.

– Les habitants du quartier sollicitaient les policiers jour et nuit. Qu’est-ce qu’ils ont pu me courir après, ces branquignols, avec leurs filets à la main ! dit-il en se fendant d’un rire gras.

Il marqua une pause et s’allongea sur la terrasse en bois, les pattes croisées.

– A cette époque, poursuivit-il, j’allais tous les soirs à la déchetterie pour me ravitailler. Je n’étais pas difficile… Je me contentais de ce que je trouvais. En ce temps-là, un vieux morceau de poulet ou une arête de sardine faisaient très bien l’affaire… L’essentiel était d’avoir quelque chose à manger.

J’eus un violent haut-le-cœur, et chassai immédiatement ces images de mets infects de ma pensée. Je concentrai alors mon attention sur le souvenir de la pâtée de bœuf que m’avait servie Annie, le matin même, avant de me dire qu’en fin de compte je n’étais pas si mal loti.

– Cependant, l’endroit était mal fréquenté… Et je n’étais pas seul à me battre pour survivre.

Je l’écoutai d’une oreille nettement plus compatissante à présent.

Il afficha un air plus grave, avant de continuer :

– En ce temps-là, vois-tu, je n’étais qu’un vulgaire chat de gouttière. Je faisais peur à tout le monde avec ma dégaine ! Les autres n’osaient pas se frotter à moi et, en général, ils me laissaient tranquille.

Soudain, il fit une étrange grimace. On aurait dit qu’il venait d’avaler du jus de citron… Pur.

– Un soir, je fus pris à parti dans une violente bagarre…

Son œil s’anima alors d’une lueur étrange : manifestement, le souvenir de cet épisode lui était encore douloureux.

– J’ai foncé dans le tas, prêt à en découdre avec chacun des zonards qui tentait de me faire la peau… Ah ça, ils ne m’ont pas raté ! J’ai rendu coup pour coup, tu peux me croire, aussi longtemps que je le pouvais !

Il me regardait droit dans les yeux, et je vis une flamme nouvelle s’y allumer soudain.

– Plus jeune, j’étais une vraie tête-brûlée !

L’instant d’après, un voile de tristesse retomba sur son museau, qui fit soudain baisser son regard comme s’il se sentait honteux.

– Mais ils étaient trop nombreux… Très vite, ils sont parvenus à prendre le dessus.

Il observa un instant de silence.

– Ces crapules m’ont laissé à moitié inconscient, là, au milieu de toute cette puanteur. Je suis resté comme ça, toute la nuit, à attendre la mort… J’agonisais entre un étendoir à linge cassé et un aspirateur à demi-éventré, j’avais du sang partout sur le corps…

Je repensai à mon cube de bois et, pour la seconde fois, je me fis la réflexion qu’en vérité, j’étais incroyablement chanceux.

Mike eut ensuite une absence soudaine, et je vis son regard se perdre dans le vague… J’étais impatient de savoir comment il avait réussi à s’en sortir, je jugeai néanmoins préférable de le laisser se recueillir un moment.

Au bout d’un certain temps, je risquai timidement une relance :

– Et… que s’est-il passé, ensuite… ?

Cette question le fit aussitôt revenir à lui. Il m’adressa un grand sourire puis déclara simplement :

– Jojoko m’a sauvé la vie.

C’était donc ainsi qu’ils s’étaient rencontrés, pensai-je.

– Elle passe souvent à la déchetterie pour y récupérer des vieilleries… C’est là qu’elle m’a trouvé, le lendemain matin. J’étais dans un état lamentable… Mes chances de survie étaient très faibles. Mais elle, elle ne s’est pas posé la moindre question : elle m’a immédiatement conduit chez le vétérinaire de Belleville…

Il fit une pause.

– Je serais mort, ce jour-là, sans son intervention…

Nous échangeâmes un regard. Tout à coup, Mike me parut plus fragile.

Il se dégageait de lui une tristesse profonde, toute-puissante… terriblement touchante.

Mike avait une personnalité à part. Son caractère respirait la solitude et le renfermé, mais il témoignait aussi d’une farouche combativité. Sa détermination, forte, faisait vibrer quelque chose de très pur en lui : c’était sans doute cela, l’élégance de la fierté…

Bon, d’accord, cette élégance s’arrêtait là. Mais rares étaient ceux en avaient autant dans le ventre, songeai-je tandis que je repensais à mes réactions premières de poule mouillée. Quelques minutes auparavant, j’avais été moi-même un parfait trouillard, il était inutile de le nier.

L’instant d’après, il reprenait son histoire et je rivai sur lui un regard neuf, empreint d’une sincère admiration :

– J’avais une dette envers elle. Une fois remis sur pied, j’ai donc voulu aller la remercier… C’était la moindre des choses, non ?

Je fis un mouvement de tête en signe d’approbation.

– Au moment où je suis arrivé, elle ouvrait la porte à un représentant. Au départ, j’ai pensé qu’il valait mieux repasser, mais quelque chose dans l’attitude du vendeur a immédiatement retenu mon attention…