Chapitre 01 : Les promesses du printemps

Mis en avant

L’hiver s’en était allé à Belleville, laissant place aux promesses du printemps.

Nous étions au début du mois de mars, il était à peine dix heures du matin.

Depuis quelques jours, la ribambelle de moineaux, geais, mésanges et autres espèces de volatiles étaient revenues de leur migration hivernale. Les branchages du Boulevard Central avaient reformé les rangées d’un amphithéâtre de saison : dans les feuillages des tilleuls, un doux ramage symphonique s’élevait à nouveau, dès les premières lueurs du jour. L’agitation matinale avait repris son cours.

La végétation, complice, fleurissait à son appel. Sur le bord des routes, autour des aires de jeux ou dans les bois environnants, de jolis bourgeons offraient un feuillage hardi à la vue des passants, d’une couleur vert vif, éclatante de vigueur.

Sur la place de l’église, le vieil arbre centenaire surveillait placidement les alentours. Planté au cœur du centre historique de Belleville, il en avait vu passer, des saisons. Pour tous les habitants, ses frondaisons étaient une institution.

Avec son tronc tendre et massif, légèrement bombé sur le devant, il était à l’image de la ville, calme et tranquille.

C’était la raison pour laquelle ce dernier pardonnait volontiers aux Bellevillois leur seule véritable fantaisie de l’année : la traditionnelle participation de la ville au concours régional du Plus beau village fleuri ! A chaque nouvelle édition, en effet, les Bellevillois espéraient remporter la Fleur d’or tant convoitée. Mais la suprême récompense leur passait systématiquement sous le nez.

Dans l’air, l’agitation montait, le vieux chêne le sentait.

Les habitants, que l’impatience commençait à chatouiller, ne tarderaient pas à parer sa vieille écorce de rubans colorés. Le tronc rugueux du vieux chêne se contracta à cette idée. Tout de même, je ne suis pas un vulgaire sapin de Noël ! semblait-il penser, la feuille contrariée.

Impuissant, ce dernier subissait chaque année un travestissement des plus gênants… Au début, il avait essayé de puiser dans l’enthousiasme des habitants une maigre consolation à son humiliation. Ce dédommagement était rapidement devenu insuffisant : le ridicule de son accoutrement allait chaque fois en empirant !

Bientôt, des gerbes de fleurs et des bouquets garnis fleuriraient aux quatre coins de Belleville, assurant ainsi le bonheur de ses administrés. Cette année, ils étaient plus que jamais déterminés à gagner. 

En dehors cette effervescence ponctuelle, force était de reconnaître que Belleville était une ville tout à fait ordinaire. Elle faisait très peu parler d’elle, les Bellevillois aimaient leur tranquillité. Beaucoup s’investissaient dans des projets de la cité, soucieux de préserver un cadre de vie privilégié, à distance des incivilités que l’on pouvait rencontrer dans les agglomérations voisines. Et les événements qui s’étaient déroulés l’année passée n’avaient fait que renforcer cette volonté…

A l’automne dernier, Belleville avait été secouée par une série d’odieux cambriolages, dont le caractère insolite avait défrayé la chronique. L’affaire, d’une gravité sans précédent pour une ville aussi paisible que Belleville, avait largement été relayée dans les médias.

Les malfaiteurs avaient bien sûr été arrêtés par les autorités. L’histoire, classée au rang d’un banal fait divers par la presse. Mais les Bellevillois, traumatisés, demeuraient encore profondément choqués.

Le vieux chêne avait suivi l’affaire de près. Enraciné dans ce terreau depuis plus d’un siècle, il avait eu vent de chaque détail, informé par des promeneurs hébétés livrant confidence à son pied. Les plus émus émus d’entre eux, contraints de s’asseoir un instant sur le banc que le vieux chêne couvait précieusement, n’avaient pas caché leur stupeur. L’air était parfois venu à leur manquer sous l’effet des révélations énoncées.

Aujourd’hui, ce dramatique incident, heureusement, n’était plus qu’un mauvais souvenir. La vie avait repris son cours. Les pauses des promeneurs, leur habituelle convivialité. Le vieux chêne, plus contemplatif que jamais, méditait avec passivité sous la lumière dorée du jour qui se levait.

Les rayons du soleil miroitaient sur les pavés, flattant amicalement les jeunes feuilles qui, lentement, se dépliaient, quand une furieuse agitation égaya soudain la crête du chêne centenaire. Deux hirondelles venaient de s’y poser, hilares ! L’air débonnaire, le vieil arbre s’en étonna à peine. Imperturbable, il replongea presque aussitôt dans sa méditation.

Les deux volatiles se tapaient le ventre de leurs ailes frétillantes. Perchées sur la cime de l’arbre, elles étaient incapables de s’arrêter, en proie à un irrépressible fou rire ! Regards rivés vers le bas, les hirondelles riaient comme des baleines.

En effet, de là où elles se trouvaient, elles bénéficiaient d’une vue imprenable sur le cabinet de consultations du Dr Chafouin. Et le spectacle auquel elles assistaient leur offrait une réjouissance inespérée : leur terrible ennemi gisait, là, en bas, sur la table d’opération du seul et unique vétérinaire du village. Les yeux vides, il semblait inerte, installé dans une position des plus grotesques.

Vous vous demandez certainement qui était ce pauvre malheureux ? Cette misérable victime, dont nos deux têtes de pioches se moquaient effrontément ?

Eh bien oui. C’était moi… Moustache !

Moi, qui avais passé mes soirées d’hiver au coin du feu à faire du gras et à promener ma patte sur mon nouveau collier, caressant jusqu’à l’user de fierté le pendentif que m’avait décerné, au nom de la municipalité, M. Le Maire en personne…

Oui, moi, LIntrépide héros !, comme l’avaient judicieusement titré les journaux. Depuis l’affaire, les séances photos s’étaient enchaînées à un rythme effréné, j‘avais fait la Une des magazines plusieurs semaines d’affilée. Profil droit, profil gauche, port altier. Toujours, buste gonflé de fierté. Partout où j’allais, on m’adulait !

Moi, dont le prénom avait inondé les ondes radiophoniques du département. Les Malloré, maintes fois interviewés, revenaient des studios les bras chargés de nouvelles marques de pâtées, que des annonceurs me suppliaient de tester… Je découvris la joie nouvelle de rendre service, avant qu’Annie ne me menace d’un régime.

Si ma silhouette s’était légèrement épaissie, celle de Franck, elle, s’était carrément dilatée : son ventre avait enflé comme une bouée ! Peu concernée, sa femme n’avait pas l’air de s’en préoccuper. Ces derniers mois, elle n’avait d’yeux que pour moi.

Moi, le chat adoré, tigré et roux des Malloré, dont le courage, la distinction et le charme naturel n’était plus à prouver. Agile comme un furet, vif comme un écureuil. A Belleville, ma réputation n’était plus à faire. Pour tous, j’étais une légende vivante ! 

Pourtant, en cet instant précis, j’avais autant de vivacité qu’une huître d’élevage…

Les yeux des hirondelles étaient embués de larmes. Elles se bidonnaient toujours allègrement et, ce faisant, elles me distinguaient de plus en plus difficilement. De mon côté, malheureusement, je n’avais pas cette chance.

Incapable du moindre geste, je ne perdais rien de leur vilenie : je les entendaient qui jubilaient et riaient à gorges déployées, comme des bécasses ! Bien malgré moi, j’étais devenu l’acteur impuissant d’une tragédie dont elles se délectaient.

Intérieurement, je fulminais. 

Cependant, que pouvais-je faire ? Le Docteur Chafouin m’avait étendu sur le dos, sur une longue plaque de métal sépulcrale, dans une posture outrageusement humiliante. Je n’avais plus rien à voir avec le terrible prédateur auquel elles s’étaient frottées par le passé… Je me sentais ridicule, ainsi positionné. Les pattes en éventail, j’avais tout d’une étoile de mer écrasée par une poêle à frire !

Un soubresaut de colère anima mes paupières. Vexé, je les observai du coin de l’œil.

Dans un pénible effort, je tentai un rictus désespéré, destiné à les menacer. Un autre message dût leur parvenir… Elles redoublèrent d’hilarité, battant l’air d’un rapide coup d’aile pour ne pas dégringoler.

Riez les filles, riez. Rira bien qui rira le dernier… !

Je songeai aux événements qui s’étaient déroulés plus tôt dans la matinée. Je reconnaissais à présent que j’avais commis une erreur. Une grave erreur… J’aurais dû me méfier.

La journée, en effet, avait un peu trop bien commencé.