Chapitre 17 : Fais-toi oublier

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Précédemment dans l’histoire :

Henriette vient de déclarer aux Malloré qu’elle était allergique aux poils de chats. Elle menace de s’en aller s’ils ne trouvent pas de solution pour écarter Moustache de la maison. Quand Franck propose d’installer notre héros au garage, Samuel, par solidarité, décide de l’accompagner.

Je décidai d’aller rendre visite à Mike. J’avais grandement besoin de me changer les idées, et je n’avais aucune envie de passer la soirée à les observer.

Une forte amitié nous liait Mike et moi. J’espérais qu’il aurait de bons conseils à me donner. Et puis, que ferais-je de plus ici ? Aider les Malloré à ranger ? Certainement pas ! Après tout, Franck m’avait congédié… Ils n’avaient qu’à se débrouiller !

Je me dirigeai vers la rue des Romarins, parallèle à la nôtre. J’étais sûr qu’il y serait. Depuis qu’il habitait chez Jojoko, Mike sortait de moins en moins. En outre, l’état de la vieille dame avait empiré ces derniers mois. Mike évitait donc autant que possible de s’absenter, en particulier lorsqu’il la savait seule à la maison.

Quand j’arrivai, il était allongé sur la balancelle, en train de somnoler. Des cartons remplis d’objets cassés encombraient la porte d’entrée. Un charmant désordre, dont la vieille dame avait le secret.

Je grimpai sur les marches du perron. Son oreille bougea légèrement.

– Qui va là…? marmonna-t-il la voix pâteuse.

Cette question était purement formelle. Le vieux chat, perspicace, avait reconnu mon pas.

– Salut Mike… C’est moi…

Immédiatement, ma petite voix triste l’inquiéta.

– Ça va ?

Moustaches baissées, j’optai pour l’honnêteté.

– Pour tout t’avouer… Pas vraiment.

Il se releva.

– Je suis dans un sale pétrin, déclarai-je.

Curieux d’en savoir davantage, il sourit, avant de tenter une plaisanterie :

– Gros Jack t’as surpris en train de traverser sa pelouse bien taillée ?

Il espérait ainsi alléger la tension qui me rongeait.

Je secouai la tête, accueillant sa boutade avec indifférence.

– Si ça avait été le cas, je serais déjà mort et enterré.

Gros Jack était le dogue argentin de M. et Mme Marchal.

Ce couple de retraités, attentionné et prévenant, était très apprécié dans le quartier. Mike et moi les croisions fréquemment, ils habitaient proche de là, tout au bout de l’allée du Bois.

La silhouette de Mme Marchal me revint brièvement en mémoire. De constitution assez robuste, elle était grande et charpentée. Cependant, elle avait un regard très doux, presque onctueux, qui attendrissait ses traits. Les rides de son visage lui dessinaient de tendres éventails au coin des yeux. Et, quand elle cuisinait, c’était la toute rue qui embaumait !

Son mari, lui, était un peu plus âgé, et était éternellement coiffé d’un béret. Ce dernier, utile pour dissimuler une calvitie que rien n’arrêtait, avait aussi l’avantage de le protéger du froid.

M. Marchal, en effet était très frileux. Il ne sortait jamais sans une de ses fameuses vestes en tweed, chaude et épaisse, qui lui donnaient un air chic et élégant. Ses sourcils, broussailleux, venaient malheureusement gâcher : ils s’étiraient en deux vagues symétriques, surplombant le haut de ses lunettes de façon sauvage et désordonnée. Pour lui, les ciseaux ne servaient qu’à couper du papier : il ne lui serait jamais venu à l’idée qu’ils puissent l’aider à dégager sa vue !

M. Marchal avait eu un léger infarctus l’année passée. Depuis, sur les conseils de son médecin, il marchait aussi souvent que possible. Sa femme l’accompagnait volontiers. Attentive au moindre signe de fatigue, elle réglait ses pas au rythme de ceux de son mari. Quand ils se promenaient, ils avaient toujours un mot agréable pour les habitants du quartier, ils s’arrêtaient régulièrement pour bavarder.

En repensant à leur fils, je ne pus cependant m’empêcher de grimacer. Hector était un jeune homme sec et peu avenant, qui daignait rarement prendre des nouvelles de ses parents. Pendant longtemps, il n’était passé chez eux qu’en coup de vent ! Un jour, allez savoir pourquoi, Hector leur avait laissé son chien. S’il venait  à présent les voir plus régulièrement, il n’était pas devenu plus aimable pour autant.

M. et Mme Marchal avaient quand même été bien embêtés… Même si l’on décidait d’occulter ses quatre-vingt kilos de muscles, Gros Jack demeurait terrifiant… Ce n’était pas un chien, non…

C’était un véritable monstre !

Avec son pelage ras et son regard perçant, Gros Jack donnait la chair de poule à tous les chats du quartier. Nul doute que ça l’amusait énormément !

Il avait le corps blanc, glacé. Comme un albinos. Deux horribles billes noires et un pas lourd, qui inspiraient une peur bleue à quiconque le croisait sur son chemin.

Dès qu’il flairait une présence étrangère – peu importait laquelle -, il se mettait instinctivement à grogner. Narines fumantes, museau écumant de rage, un simple pas en avant suffisait à dissuader les curieux… Un geste diablement persuasif, croyez-moi ! Le sol lui-même tremblait quand il se déplaçait.

C’était un animal dressé dans un seul et unique but : défendre son territoire ! Et, en dehors d’Hector et de ses parents, il n’admettait personne sur le pâté de maison des Marchal.

– Je suis dépité, poursuivis-je. La grand-mère de Sam et Caro a débarqué ce soir…

– Ah, ce n’est que ça ton problème ? fit-il en claquant négligemment sa langue sur son palais, l’air soulagé.

Il s’étira de toute sa longueur.

Je l’entendis bailler, avant d’émettre un petit rire amusé :

– Les enfants s’occupent moins de toi depuis qu’elle est là, c’est ça que tu ne supportes pas ? lança-t-il pour me taquiner.

– Mais non, répliquai-je. Tu n’y es pas du tout…

– Dis-toi que ça ne va durer qu’un temps… Tout rentrera dans l’ordre quand elle aura mis les voiles !

Il s’affaissa de nouveau légèrement.

– Avec un peu de chance, t’auras aussi ta part du gâteau. Elle va te dorloter comme un nouveau-né ! Elles font toujours ça, les vieilles… Couche-toi un peu sur ses genoux pendant qu’elle regarde la télé, tu verras ! Même la mienne n’y résiste pas !

Je faillis m’étrangler.

– Ça va pas ??? hoquetai-je. Tu ne la connais pas !!! Henriette n’est pas une grand-mère… disons… ordinaire ! Tu ne peux pas l’attendrir si facilement… Elle est du genre coriace, crois-moi !

Je marquai un temps d’arrêt.

– Et puis, je ne t’ai pas tout dit…

– Ah bon ?

– Il y a pire…

Il dressa son oreille fendue vers moi.

– Elle a un chien…

Sa réaction fut bien plus vive que je ne l’imaginais. Il se leva d’un bond, manquant dégringoler :

– Quoi ??? Un chien ? s’écria-t-il, paniqué.

– Oui… Un caniche… Elle s’appelle Rousquille…

– Par tous les saints ! Un caniche…, répéta-t-il, comme pour s’assurer qu’il avait bien compris.

J’acquiesçai en silence.

Il laissa passer un moment de réflexion, arpentant le perron de droite à gauche.

Il opérait des demi-tours de plus en plus nerveux quand, tout à coup, je le vis s’arrêter net.

Me regardant alors droit dans les yeux, il déclara :

– Mon pauvre… t’es foutu… !

Le son de sa voix, grave, fut sans appel.

Moi qui cherchais du réconfort, je me retrouvais bien bête.

Je baissai le museau, déçu.

– Tu peux rien faire contre un caniche, affirma-t-il, fataliste.

Les mots qui succédèrent sonnèrent comme un funeste présage.

– Ta vie va devenir un enfer…

Il marqua une pause, songeur.

– Elle fera tout pour t’éliminer…, poursuivit-il avec solennité.

Je sentis une profonde colère envahir ma gorge.

– M’enfin Mike, rétorquai-je pour ma défense, ça fait plus de six mois que je vis chez les Malloré ! J’ai fait ma place ! Tu m’y as toi-même aidé, et tu sais comme moi qu’ils m’adorent !

Cet argument, qui pesait pourtant lourd pour moi, ne le convainquit pas.

Je laissai passer quelques instants, puis repris plus timidement, défendant l’hypothèse qui était la mienne :

– Je me disais qu’il suffisait simplement de serrer les crocs une semaine, le temps que son séjour arrive à terme…

Mike secoua la tête, sceptique.

– C’est probablement ce que tu as de mieux à faire… Quoi qu’il en soit, ça va être la pire semaine de ta vie !

Nous entendîmes un bruit de clochette tintinnabuler depuis l’étage.

– Faut que je te laisse… En ce moment, Jojoko fait vraiment n’importe quoi… Hier, elle s’est endormie dans son fauteuil en oubliant d’éteindre la gazinière. Tu te rends compte ? Heureusement que je suis rentré à temps, elle aurait pu mettre le feu à toute la maison !

J’ouvris des yeux étonnés.

– Ben dis donc, ça ne s’arrange pas on dirait…

– Elle doit probablement chercher ses pilules pour la nuit… Elle a dû oublier qu’elle les avait mises dans la boîte à pharmacie…

– Vas-y Mike, file, lui dis-je.

Il sauta de la balancelle, avant de marquer un nouveau temps d’arrêt.

Avec intensité, il me regarda une dernière fois, l’air désolé.

– Un conseil, mon pote : fais profil bas… Juste quelques jours… Les choses vont se tasser, tu verras bien après.

Je hochai la tête pour le remercier, puis le vis se faufiler par la fenêtre ouverte, avant de disparaître.

Il avait sûrement raison…

Pour le moment, mieux valait que je me fasse oublier.

Adaptation des droits

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Je finis ma conversation téléphonique.

 Il arrive dans le bureau, surexcité :

– Alors ? Ils ont décidé quoi ?

– Pardon ?

– Comme t’étais occupée, j’avais dit aux studios Pixar de te rappeler. Ils te rachètent les droits ou pas ?

Je soupire, blasée.

– Minou…

– Oui …?

– Plutôt que de t’ennuyer, t’as pas un mur à poncer ?

Esquisse#3 : Mike

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Au premier abord, Mike est assez impressionnant, pour ne pas dire terrifiant. Loin d’inspirer aux gens une quelconque sympathie, je l’ai imaginé sale et repoussant.

Mike est un ancien chat de gouttière, né dans la rue, avant d’être abandonné par sa mère. Luttant pour sa survie, il a longtemps erré dans le quartier, glanant ça et là quelques restes à manger.

En fin de journée, il a l’habitude de se rendre à la déchetterie. Là-bas, il trouve en général toujours de quoi se remplir l’estomac. Cependant, il n’est pas tout seul à fréquenter ce lieu, d’autres chats y rôdent régulièrement.

Un soir, Mike fut pris à partie dans une violente bagarre. Malgré le grand courage dont il fit preuve, les autres chats errants décidèrent de se liguer contre lui : ils lui flanquèrent une cinglante dérouillée, avant de s’en aller. Sévèrement meurtri, il resta ainsi toute la nuit, agonisant des heures durant entre un étendoir cassé et un aspirateur à demi-éventré.

Le lendemain matin, Jojoko se rendit à la déchetterie. Elle était à la recherche de quelques objets à réparer et, comme elle vivait seule, ça l’occupait.

Quand elle aperçut sa carcasse mutilée, ce dernier ne respirait presque plus : sans réfléchir, elle courut le confier au bons soins du vétérinaire de Belleville, qui réussit par miracle à le sauver.

Une fois rétabli, il s’empressa de trottiner jusque chez elle. Dans sa vie, jamais quiconque ne s’était soucié de lui. Le geste de la vieille dame l’avait profondément touché, il tenait donc naturellement à la remercier.

Quand il arriva chez elle, il sentit immédiatement que quelque chose clochait. Un représentant était en effet sur le point de l’escroquer… Ce jour-là, ce fut lui qui la tira d’un vilain guêpier.

Ainsi liés, Mike et Jojoko décidèrent de ne plus se quitter. Ils firent vœu, toujours, de se protéger.

Chapitre 9 : Rousquille

Précédemment dans l’histoire : les parents de Samuel et Caroline leur annoncent qu’Henriette, leur grand-mère, va venir les garder une semaine. Elle arrivera le soir même, avec une invitée surprise : Rousquille…

Je levai le museau, interpellé.

Rousquille ? Qui c’est, ça, Rousquille ?

– Elle la prend, évidemment. Tu sais bien qu’elles sont inséparables…

Je sentis soudain un étrange malaise croître en moi.

– Comment on va faire avec Moustache ? s’inquiéta Samuel.

Instinctivement, j’eus la certitude que je n’allais pas aimer la suite… Franck, lui, ne semblait pas s’alarmer outre mesure :

– Eh bien, il faudra cohabiter. S’organiser au mieux. Eviter les conflits, comme avec Mamie… Moustache et le caniche de Henriette s’entendront peut-être très bien, qui sait ?

Quoiiiiii ??? Un caniche allait débarquer à la maison ?????

A ces mots je faillis m’étrangler et, juste après, j’eus la désagréable impression que la pièce vacillait.
Il fallait appeler un vétérinaire de toute urgence, j’étais sûrement en train de faire un malaise cardiaque !

Qui sait ? Qui sait ? qu’il demandait… Moi, je savais ! Je n’avais même aucun doute à ce sujet ! Félins et canidés ne se supportaient pas, c’était comme ça. Depuis la nuit des temps, notre espèce et la leur se détestaient cordialement.

– Quel enthousiasme ! ironisa Franck.

Il me décocha un rapide clin d’œil, que j’accueillis comme une gifle. Il ne manquait pas d’air, celui-là ! S’entendre comme chien et chat, ça ne lui disait donc rien ?

Peu après, Franck interrogea d’un regard bref la pendule accrochée au mur, avant de s’affoler :

– Vite les enfants, l’heure tourne ! Avec tout ça, on va encore être à la bourre !

Comme tous les matins, les enfants étaient à deux doigts de rater le bus. Il passait à huit heures exactement, à l’angle de leur rue et de l’allée des Glycines. Il était huit heures moins dix.

De mon côté, je n’en revenais toujours pas…

Un chien allait débarquer chez nous ! Que dis-je, un chien… Plutôt une teigne à quatre pattes, une montagne d’égocentrisme, une alarme anti-sieste, capricieuse et sonore ! Il en était hors de question ! Ah ça non ! Je n’étais pas d’accord !

Mon esprit bouillonnait. Je devais à tout prix trouver un moyen d’empêcher cette catastrophe d’arriver !

Résignés, Caroline et Samuel se levèrent, et achevèrent de se préparer. Deux manteaux et quatre bruits de scratches plus tard, je tournais encore en rond, toujours à la recherche d’une éventuelle solution.

– Franck, dit Annie en pressant son mari, j’espère que tu n’as pas oublié, nous avons rendez-vous à l’ouverture avec M. et Mme Dubois. La signature du compromis, tu t’en souviens ?

Je miaulai vigoureusement : de quoi parlaient-ils donc ?

Un instant, voulez-vous : nous n’avons pas fini cette discussion !

– Euh… Bien sûr que non ! Le contrat est rédigé, je dois juste remettre la main dessus, dit-il en avalant à la hâte le reste de sa tartine grillée, l’air soudain préoccupé.

A ses pieds, je rageai comme un forcené – toute proportion gardée… C’était surtout ma fureur, qui était colossale. Il fallait bien l’avouer.

Ce dernier m’ignora superbement. Je le vis passer devant moi, sans s’arrêter, puis filer vers le bureau pour plonger son nez dans des dossiers, qu’il se mit à feuilleter nerveusement.

– Le contrat ne doit pas être bien loin…, disait-il en se grattant vigoureusement le front.

Vous m’entendez, nom d’une chouette ? feulai-je, contrarié.

Je suivis les Malloré à tour de rôle, naviguant de l’entrée au bureau, en passant par le salon, opérant mille aller-retours. Je cherchais par tous les moyens à attirer leur attention. Rien n’y faisait : on aurait dit qu’ils s’en fichaient !

Annie attrapa son sac à main et s’empara des clés de la voiture, que Franck n’avait toujours pas trouvées : elle allait partir d’une seconde à l’autre. Mon cœur fit un soudain bond en avant : elle devait absolument m’écouter avant de s’en aller !

– J’y vais. Tu n’as qu’à me rejoindre à l’agence quand tu l’auras retrouvé.

Franck revint quelques secondes après, brandissant victorieusement un dossier froissé :

– Pas la peine ! s’exclama-t-il. Je l’ai !

Diable ! C’était trop demander que de m’écouter ?

La dernière image que j’aperçus avant qu’ils ne s’éclipsent fut celle du sourire d’Annie, quand Franck lui ouvrit – faussement galamment – la porte du garage.

Quelle classe…, pensais-je, mauvais.

Presque en même temps, j’entendis la porte d’entrée claquer dans mon dos. Je me retournai et constatai que les enfants, eux aussi, étaient partis.

J’avais eu beau gesticuler, m’échiner à feuler comme un beau diable, les Malloré m’avaient délibérément planté au milieu du salon.

Je restai là, figé un moment. Ils m’avaient abandonné… Ils m’avaient laissé seul, sans clore la discussion.

J’ignorais ce qui me retenait de déverser ma colère sur ce pauvre porte-parapluie ridicule en forme de hibou posté là, face à moi. Peut-être parce qu’il n’avait rien à voir dans cette histoire… Et encore ! Qui me disait qu’il n’était pas dans le coup, lui-aussi ? A ce moment-là, j’aurais haï la Terre entière !

Je le regardai qui me fixait, l’œil rond. En retour, de rage, je lui crachai au visage… Il dut sentir à qui il avait affaire, je vis qu’il ne bronchait pas.

Copiner avec un chien, on n’avait pas idée…Qu’ils me demandent plutôt de traverser le Nil embarqué dans une péniche pleine à craquer de purin ou de thon périmé, j’accepterais plus volontiers ! Le soir même, Samuel s’empressa de me raconter l’arrivée de la grand-mère.

Le hall de la gare était quasiment désert… Quelques badauds attendaient en silence le seul train annoncé de la soirée.

Sur le quai, un homme lisait le journal, les sourcils froncés : à la Une, un article portant sur une vague de cambriolages faisait les gros titres.

Mamie Henriette descendit de son wagon à 18 heures 57 précises. Elle était déjà raide comme un manche à balai, et d’une humeur détestable. Cela ne me surprit pas…

Je m’étais déjà fait ma petite idée peu de temps après que la voiture se fut garée dans l’allée.

Chapitre 8 : Henriette

Précédemment dans l’histoire : les parents de Samuel et Caroline annoncent à leurs enfants qu’ils ont donc demandé à leur grand-mère, Henriette, de venir les garder. Ces derniers ne sont pas du tout enchantés…

– Quoi ? s’exclama alors Caroline. C’est une blague ?

– Votre père et moi avons beaucoup de travail à l’agence, fit valoir Annie qui semblait se justifier. Nous avons accepté de suivre un gros dossier, on vous en a parlé il y a quelques semaines déjà…

Annie avait ouvert avec son mari une agence immobilière juste après la naissance de Samuel, voilà près de treize ans. Aujourd’hui, leur petite entreprise marchait plutôt bien. L’agence avait acquis une solide notoriété au village et beaucoup de Bellevillois leur faisaient confiance pour vendre ou acquérir un bien.

Leur organisation était simple. Annie était chargée de la clientèle ; Franck, lui, s’occupait plus spécifiquement de la gestion administrative de l’agence.

– Son instruction nous oblige à partir quelques jours en déplacement, poursuivit son époux. C’est la solution la plus simple pour éviter que vous ne manquiez l’école.

Samuel se remit à touiller son bol de céréales :

– Super, la double peine.

Annie fit mine d’ignorer son commentaire.

– Mamie ne vient pas beaucoup nous voir…, regretta-t-elle avec un petit sourire navré, et c’est bien dommage.

Le silence borné des enfants vint se heurter à la moue faussement réjouie d’Annie. Elle cherchait à dissimuler un malaise qui semblait pourtant évident. D’ailleurs, elle se pinça l’arête du nez juste après.

C’était un geste embarrassé. Je la connaissais. Elle appréhendait clairement la suite de la conversation, je compris rapidement pourquoi.

– Son train arrive en gare de Belleville, ce soir…

Effectivement, Samuel et sa sœur bondirent immédiatement.

Ils tournèrent vivement la tête vers elle, et je vis l’incrédulité se peindre sur leurs visages défaits.

– Quoi ? Ce soir ? répétèrent-ils en se redressant d’un coup, refusant d’y croire.

Ils écarquillaient des yeux ronds comme des billes, visiblement choqués.

Annie se contenta de confirmer d’un bref mouvement de tête, avant de fixer ses pieds. Elle garda les yeux baissés quelques secondes, comme si elle redoutait d’avoir à affronter les regards courroucés qu’ils lui jetteraient.

Franck décida de prendre le relais, s’empressant ainsi d’ajouter :

– Nous irons la chercher à 19 heures. Tous ensemble !

Caroline allait parler quand il leva la main pour l’interrompre :

– Ce n’est pas la peine d’essayer de négocier, votre présence à nos côtés ce soir est obligatoire !

De rage, elle tapa dans un pied de chaise, et le regretta aussitôt. Intérieurement, je souriais. Ce n’était pas faute de lui répéter, elle ne voulait jamais porter de pantoufles à ses pieds. Têtue, je la vis serrer fièrement les dents.

De son côté, Samuel avait sur le visage l’expression d’un collégien informé un quatre juillet d’un report imprévu des vacances d’été.

– Et vous avez attendu le dernier moment pour nous le dire, bien sûr ! gronda la petite fille.

Caroline avait l’air particulièrement excédée. Cela dit, le reproche n’était pas volé.

Malgré la réponse négative auquel il s’attendait, Samuel tenta tout de même de suggérer une autre idée :

– Pour une fois, on ne pourrait pas rester seuls à la maison ? On fera bien attention, on suivra toutes vos recommandations à la lettre !

– Non, il en est hors de question ! On ne sait jamais ce qui peut arriver, fit-il d’une voix affirmée.

Caroline et Samuel échangèrent un regard déçu, avant qu’une affreuse grimace ne vînt déformer leurs traits.

Pour ma part, je trouvais leurs réactions assez surprenantes, ce qui me conduisit à m’interroger.

Toutes les mamies que je connaissais autour de moi étaient foncièrement gentilles. Plutôt calmes. Et d’un naturel bienveillant. Elles avaient une patience étonnante, surtout en compagnie des enfants.

Quand elles étendaient leur linge, j’aimais passer sous leurs fils, et renifler l’odeur de la lessive qui s’en dégageait. Elle sentait bon les souvenirs d’enfance. Leurs draps, eux, avaient toujours une odeur de pin frais ou de lavande.

Je les voyais souvent faire, quand je me promenais devant leurs fenêtres : elles chantaient en se dandinant, plumeau à la main, époussetant le haut de leurs placards en écoutant de la musique rétro à la radio. Elles fredonnaient des airs vieux comme le monde. Des airs oubliés, que plus personne, à part elles, ne connaissaient.

Ca me plaisait de les voir ainsi se trémousser. Je venais souvent les observer. J’aimais les entendre s’activer, dès les premières heures de la journée.

La plupart du temps, un grand sourire égayait leurs traits. Et, quand elles me voyaient miauler, elles me donnaient toujours quelque chose à manger.

Elles savouraient l’instant présent, et étaient toujours d’une humeur enjouée. Si elles se plaignaient parfois, cela ne durait jamais… Elles préféraient voir le bon côté de la vie.  Au fond d’elles, elles avaient peut-être conscience qu’elles avaient de la chance d’être encore en bonne santé, et elles se forçaient à profiter du temps qu’il leur restait. 

Et leurs petits plats… Oh mon Dieu… Leurs bons petits plats ! Qu’est-ce que j’en raffolais ! Leurs pâtisseries, particulièrement, étaient à tomber.

– Je comprends que vous ne soyez pas enchantés, reprit Annie. Néanmoins, j’aimerais que vous fassiez des efforts. La dernière fois, si vous aviez daigné un peu plus lui parler, son séjour aurait été plus agréable pour tout le monde. Je suis d’ailleurs surprise qu’elle ait accepté de revenir vous garder.

Caroline, aussitôt, s’insurgea :

– On peut savoir ce qu’on a fait ?

Aussitôt, les traits de Franck se crispèrent. Apparemment, les dernières fêtes de Noël leur avait laissé des souvenirs divergents :

– Vous voulez que je vous rafraîchisse la mémoire ? répondit-il, sourcils froncés. Vous ne lui avez presque pas adressé la parole ! Comme toujours, vous n’en avez fait qu’à votre tête. Souvenez-vous : vous sautiez partout, sans arrêt ! Je vous soupçonnerais même de l’avoir fait exprès, juste pour l’embêter ! Elle n’a pas réussi à faire la sieste une seule fois, la pauvre, et elle est repartie avec une migraine énorme !

– Bien fait pour elle !

– Caroline ! la reprit son père.

L’instant d’après, les épaules de la petite fille s’affaissèrent.

– Mais elle est pas drôle, Mamie…, grommela-t-elle. Elle est tout le temps de mauvaise humeur. J’ai pas envie d’être gentille avec elle !

Sam hocha la tête pour valider.

– Elle ne nous décroche pas un mot, sauf pour nous donner des ordres, ajouta-t-il. Elle passe son temps à tout nous interdire… On n’a pas le droit de faire du vélo : ça la stresse ! Pas le droit de sauter : ça la fatigue ! Pas le droit de regarder la télé : elle ne supporte pas de rater ses programmes préférés !

Caroline émit un profond soupir.

– En fait, je crois qu’elle nous déteste.

Je surpris Franck et Annie échanger un regard interloqué.

– Ce n’est absolument pas vrai, ma chérie…

Manifestement, cette dernière n’était pas convaincue.

– Et c’est réciproque. Nous aussi on la déteste ! On va devoir s’enfermer dans notre chambre toute la semaine… Avec elle, c’est le seul moyen d’avoir la paix !

Samuel tapa du poing sur la table.

– Il n’en est pas question !

Je vis Caroline le regarder, avant de réagir, et de se lever.

– T’as raison ! On va pas se laisser faire. On est chez nous !

La rébellion était sur le point d’éclater, mais Franck leur coupa immédiatement l’herbe sous le pied : il les somma de se calmer immédiatement, sous peine d’une punition.

Samuel obtempéra le premier et, d’une voix plus tempérée, essaya de lui expliquer :

– On dirait que vous ne comprenez pas…

Il ouvrit ses mains en signe d’impuissance, puis, d’un air désolé, souffla.

– Quand elle est là, on a l’impression d’être au bagne… 

– C’est quoi, le bagne ? demanda Caroline d’un air ignorant.

– Une prison, la renseigna aussitôt son frère d’un ton sec.

Je m’aperçus alors que le visage de ce dernier avait perdu toute sa gaieté. D’ordinaire si rieur, il s’était fermé. Des heures plus sombres s’annonçaient, et on aurait dit que, déjà, il se projetait.

Caroline prit le temps de plisser ses paupières, avant de feindre l’illumination soudaine.

– C’est exactement ça ! Il a raison, c’est le bagne quand elle est là !

Franck secoua la tête.

– Les enfants, vous exagérez !

Annie semblait du même avis, ce qui lui donna envie de les réprimander elle aussi.

– Vous êtes trop sévères avec elle. Mamie Henriette est âgée, leur rappela-t-elle, et elle vit seule depuis des années… Changer ses habitudes n’est pas facile pour elle.

J’entendis Samuel souffler à nouveau, l’air profondément contrarié :

– On sait… N’empêche qu’on en a marre. Elle ne fait que râler, et c’est toujours à nous de faire des efforts !

A ces mots, je souris. Ils étaient effectivement de la même lignée, cela ne faisait aucun doute !

– Elle me dit sans arrêt que je dois surveiller mes manières ! Que j’arrête pas de crier, que je suis toujours mal coiffée !

Caroline laissa passer une courte pause.

– C’est même pas vrai…, poursuivit-elle, comme personne ne daignait répondre.

Et, tandis qu’elle bougonnait, elle glissa machinalement son doigt dans une des narines qui la chatouillait. Je regardais Samuel qui la fixait, amusé.

Elle continuait de fourrager son nez, et le visage du garçon se fendit d’un grand sourire l’instant d’après, comme son regard se déplaçait sur les épis de sa chevelure ébouriffée.

– Qu’est-ce que t’as à me regarder ?

De mon côté, je replongeai le museau dans mes croquettes.

Je devais avouer qu’après tout ce que j’avais entendu, je n’avais pas hâte de faire sa connaissance non plus.

– C’est vrai qu’elle peut paraître un peu dure, des fois…, dit Franck en avalant d’un trait sa dernière gorgée de café. Vous réprimander, c’est sa façon à elle – un peu maladroite – de s’occuper de vous… Mais c’est votre grand-mère, acheva-t-il, et vous lui devez le respect !

Il y eut un moment de silence, seulement troublé par le bruit de la tasse qu’il posa bruyamment dans l’évier.

Je le vis s’agiter, signe qu’il était temps d’enchaîner sur la journée. Ce dernier se mit en quête de son trousseau de clés, qu’il venait à nouveau d’égarer. Pour ma part, je pensais naïvement que la conversation était close.

Je m’apprêtais à poursuivre ma toilette, essayant de me rappeler où j’en étais resté… Ah oui, ma manucure… Il me fallait impérativement la finir avant de pouvoir sortir.

Je me reculai un instant pour admirer le travail : mes griffes étaient superbes ! Il ne manquait qu’un coup de lime, et elles seraient parfaites !

J’allais m’exécuter lorsque j’entendis Caroline poser une dernière question.

Curieusement, celle-ci me fit dresser les oreilles, sans que j’en comprenne véritablement la raison :

– Qu’est-ce qu’elle compte faire de Rousquille ?

En effet, ce prénom m’était totalement inconnu. A son évocation, pourtant, je sentis mon pelage s’animer d’un étrange frisson…

Esquisse#1 : Jojoko

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En ce moment, je suis en train de chercher la tête de mes personnages.

La première, ou du moins celle que je vous présente aujourd’hui, c’est Jojoko.

Jojoko est un personnage loufoque, d’une tendresse sans borne. Je trouvais amusant que dans mon roman l’un de mes personnages se perde un peu les chèvres… Si on regarde bien, on a tous une Jojoko autour de nous.

Jojoko parle à ses plantes vertes, elle ouvre et ferme les portes des placards plusieurs fois par jour. Elle met toujours ses vieilles charentaises au réfrigérateur, le soir, avant de se coucher. C’est vrai qu’elle aime sentir le frais réveiller ses pieds… Elle dit que ça lui rappelle un peu sa Russie Natale.

Il n’y avait qu’un personnage aussi déjanté capable de recueillir Mike à la déchetterie. Elle y était venue chercher quelques canards à cinq pattes, c’est finalement avec lui qu’elle est repartie… Elle lui a sauvé la vie.

On le sait tous, des familles, il en existe de deux types. Les familles de sang, et des familles de cœur. Celles imposées par la naissance, et celles qu’on a choisies.

Mike et Jojoko sont des figures très fortes de solitude et d’indépendance. Deux âmes cabossées, à la noblesse rare, que le destin fera se rencontrer et qui ne se quitteront plus jamais.

Chapitre 6 : Jojoko

– Qu’avait-il de bizarre ? m’étonnai-je, curieux.

– Il était louche, c’est tout.

Je dressai le museau :

– Louche ?

Venant d’un borgne, c’était plutôt drôle !

Je me retins néanmoins de rire : Mike affichait un air sérieux… Je ne voulais pas prendre le risque de le vexer. Le sujet avait l’air sensible.

– Je ne sais pas comment l’expliquer… Il avait un sourire à mille dents accroché au visage, qui m’a semblé faux. D’instinct, j’ai su qu’il préparait un mauvais coup.

Il marqua une pause.

– Alors, plutôt que de partir, j’ai préféré me rapprocher et écouter ce qu’il disait.

Mike se posta à la fenêtre et, discrètement, il les espionna.

L’homme insistait – un peu trop lourdement à son goût – pour vendre à Jojoko une gamme de cosmétiques dont les vertus purifiantes étaient soi-disant spectaculaires.

Mike se fit aussitôt la réflexion qu’il avait eu raison de se méfier… Il en faisait un peu trop pour être sincère : il en déduisit que ses intentions étaient sûrement loin d’être charitables.

Il observa la façon décontractée avec laquelle le représentant s’installait sur une des chaises de la cuisine, comme s’il était chez lui.

Il l’entendit alors dérouler un à un la liste de ses arguments de vente, marquant une pause de temps à autre pour siroter une gorgée du café que la vieille dame lui avait poliment offert. Le vendeur faisait exprès de le boire tout doucement… Il prenait son temps, comme un pêcheur appâterait un hameçon.

– Je me doutais qu’il allait lui jouer un sale tour… J’ai le flair pour ces types-là.

Très vite, Jojoko ne parvint plus à s’en dépêtrer : le représentant, coriace, avait réponse à tout. Il lui suggérait même de souscrire un abonnement mensuel, afin d’être directement livrée par le service postal !

– Grâce à cet avantage unique que nous n’offrons qu’à notre clientèle privilégiée – et vous avez la chance immense d’en faire partie – vous n’aurez même plus à vous déplacer ! N’est-ce pas une nouvelle formidable ?

– Mais enfin… Je n’ai pas besoin de toutes ces crèmes, objectait-elle, désespérée.

– Vous êtes une femme coquette, cela se voit tout de suite, la flattait-il d’une voix mielleuse. Croyez-moi, ces produits-là sont révolutionnaires ! Vous sentirez immédiatement la différence sur votre peau, et ce, dès la première application !

Bien entendu, les produits dont il vantait les mérites n’étaient autres que des invendus de magasins discount.

– Monsieur… Regardez par exemple, celle-ci : c’est un masque contre l’acné… A mon âge, je me demande bien ce que j’en ferais.

– Généreuse comme vous êtes, vous n’aurez qu’à l’offrir à l’un de vos petits-enfants, répondit-il, imperturbable.

Un voile gris passa devant les yeux de la vieille dame.

– Malheureusement, c’est impossible… Je n’ai pas de famille, voyez-vous.

Le représentant fit mine de compatir :

– Ah… C’est triste, en effet…

Avant de rebondir, sur un ton presque guilleret :

– Mais vous avez des amis, qui n’en a pas ? Vous ne me ferez pas croire qu’il n’y a aucun adolescent boutonneux dans votre entourage ! Allons donc, je suis sûr qu’en cherchant bien, vous trouverez un petit jeune qui se débat dans les affres de l’âge ingrat… Ce dernier ne pourra que se montrer reconnaissant, croyez-moi !

D’où il se trouvait, Mike ne perdait rien de la scène grotesque qui se jouait sous ses yeux.

Il regardait Jojoko farfouiller nerveusement dans le panier d’échantillons, et commençait sérieusement à bouillir. Il sentait son ventre se tordre de pitié et de colère mêlées tandis que la vieille dame ajustait d’une main tremblotante les demi-lunes de sa paire de lunettes… Ses verres, en plus d’être rayés, ne semblaient plus du tout adaptés à sa vue, ce qui qui la rendit encore plus vulnérable à ses yeux.

– D’accord pour celle-ci, continua-t-elle, peu convaincue, mais que ferais-je donc d’un… « au-to-bron-zant » ? Balbutia-elle, en déchiffrant maladroitement l’inscription collée sur le tube juste à côté.

Selon toute vraisemblance, ce devait être la première fois qu’elle prononçait ce mot.

– Ne vous y trompez pas, cette crème est LE produit-phare de la gamme ! Elle vous donnera un teint hâlé, dit-il, étouffant un petit rire, à faire pâlir d’envie vos amies du club de bridge.

Jojoko semblait moyennement goûter la plaisanterie et les sourcils de la vieille dame, lassée, s’affaissèrent juste après.

– Vous passerez pour une des retraitées les plus chanceuses du quartier ! Celle qui peut s’offrir des vacances toute l’année !

Visiblement, il semblait très satisfait de sa nouvelle parade.

De son côté, Mike vit à nouveau Jojoko souffler. Une terrible colère montait en lui, elle tambourinait dans ses veines si violemment qu’il s’étonna même d’avoir réussi à la contenir jusque-là !

Jojoko n’était inscrite à aucun club, ne partait jamais en vacances et avait malheureusement très peu d’amis, Mike le savait. Elle entretenait des relations courtoises avec les voisins du quartier, mais de là à ce qu’elle les considère comme des amis…

A cet instant précis, Mike vit subitement Jojoko flancher et, l’instant d’après, elle n’eut plus le moindre courage de tenir tête au représentant… Elle n’espérait qu’une chose : qu’il s’en aille, et, de préférence, le plus vite possible.

Ces signes de reddition n’échappèrent pas à son interlocuteur. A sa mine réjouie, Mike supposa qu’il se félicitait d’avoir déniché une proie aussi facile pour refourguer ses abonnements. En effet, cette nouvelle souscription lui générerait une grasse commission, qui lui permettrait même de décrocher la prime du meilleur vendeur à domicile du mois… Il voyait déjà son portrait s’afficher en grand sur le site internet de l’entreprise !

Mike, l’œil révulsé, écouta Jojoko protester une dernière fois, d’une voix désespérée :

– Elles coûtent un prix faramineux… Je n’ai pas les moyens, dit-elle, je suis vraiment désolée…

– Je vous comprends Madame… Heureusement, j’ai la solution ! s’écria-t-il à nouveau d’un ton victorieux.

Mike sentait l’estocade finale se préparer.

– Nous offrons des facilités de paiement, Madame, en trois, cinq ou dix fois ! Et ceci, évidemment, sans frais additionnel !

Les yeux du représentant brillaient d’un éclat presque diabolique :

– Vous voyez, nous savons ménager nos clients…, déclara-t-il au moment même où un bulletin d’adhésion et un stylo tout neuf se matérialisaient sur la table, comme par magie. Tenez, dit-il en les lui tendant, ceci est un formulaire d’inscription : vous n’avez plus qu’à signer dans le cadre en bas et après, c’est promis, je vous laisse tranquille…

Jojoko était sur le point de se faire plumer. Pour Mike, c’en était trop !

Il bondit dans la cuisine et se mit furieusement à grogner, feulant méchamment en direction du vendeur et le menaçant de son œil borgne, le poil hérissé de colère ! Sa queue, elle, avait quasiment triplé de volume !

L’autre, surpris, eut aussitôt peine à déglutir… A peine cicatrisé, l’œil de Mike avait un aspect particulièrement effrayant. A cette vue, le représentant étrangla un cri de peur et, l’instant d’après, il en menait beaucoup moins large…

– Il est à vous ce chat ? articula l’escroc en opérant un rapide mouvement de recul. Qu’est-ce qu’il lui prend ?

– Euh… Eh bien…, balbutia Jojoko qui ne savait quoi répondre.

Ce dernier leva l’index en direction de Mike et le replia presque aussitôt, craignant qu’il ne le lui morde.

– Regardez… il bave ! dit-il, les yeux grands ouverts.

Une soudaine panique s’empara de lui.

– On dirait qu’il a la rage !!!

Mike continuait de fixer le représentant avec un regard menaçant, plus noir que ne l’était sa fourrure électrique. Son œil encore valide jetait des éclairs en direction de l’homme, qui ne parvenait plus à dissimuler la peur qui l’étouffait… Le visage de ce dernier, saisi d’effroi, était devenu aussi pâle que la mort.

– Bon, déclara-t-il soudain en se levant, je crois qu’il serait plus raisonnable que je vous laisse réfléchir…

Ce n’était plus qu’une question de temps. D’un instant à l’autre, Mike allait lui sauter à la gorge !

L’homme fit glisser le document sur la table, recula prudemment puis empoigna son attaché-case avant de repousser légèrement la chaise et de tourner les talons directement vers la sortie ! L’instant d’après, il détalait sans demander son reste en faisant claquer bruyamment la porte derrière lui !

– Eh bien… On dirait que je te dois une fière chandelle ! lança Jojoko, interloquée, qui regardait par la fenêtre l’escroc s’engouffrer dans sa voiture à la hâte.

Pour toute réponse, Mike s’approcha et se frotta à ses bas de contention, en ronronnant de satisfaction.

– Mais… je te reconnais ! C’est toi que j’ai trouvé à la déchetterie, n’est-ce pas ?

Il confirma d’un miaulement bref.

Elle sourit.

– Ça te dirait de boire un peu de lait ? lui demanda-t-elle d’une voix douce.

C’est alors que, subitement, elle tourna la tête et se mit à taper dans ses mains :

– Taisez-vous donc ! s’exclama-t-elle, agacée.

Mike marqua un temps d’arrêt, perplexe, se demandant ce qu’il lui prenait.

Il chercha dans la pièce une autre présence que la sienne, en vain.

– Ces orchidées, alors ! Qu’est-ce qu’elles chantent faux, tu ne trouves pas ?

Il dévisagea Jojoko quelques instants, avant de se rappeler qu’il l’avait déjà vue agir ainsi.

Jojoko fit un effort pour se concentrer avant de reprendre là où elle en était, l’air de rien :

– Bon, ne bouge pas… il doit bien me rester quelque chose au frigo.

A partir de ce jour-là, Mike et Jojoko ne s’étaient plus jamais quittés.

Quand Mike eut fini de me raconter cette histoire, il adopta alors une voix aux accents devenus très sages :

– Tu vois Moustache, c’est ça, la clé, pour s’intégrer…

Je le regardai bêtement, ignorant où il voulait en venir.

– Pourquoi crois-tu que je t’ai raconté cette histoire, boy scout ?

Mon expression, figée, ne lui donna d’autre choix que de continuer :

– En vérité, dans un foyer, il n’y a pas de secret… Pour trouver sa place, il faut prendre soin les uns des autres… C’est aussi simple que ça.

Pour que les Malloré prennent soin de moi, il fallait donc également que je prenne soin d’eux ? Ce n’était pas marqué dans le contrat, ça !

– Ils t’ont adopté… Maintenant, c’est sur eux que tu dois veiller.

J’observai trois jours de bouderie, pour la forme, avant de mettre ses conseils en pratique.

Je passais alors la majeure partie de mon temps auprès des Malloré : je les écoutais, les accompagnais partout où ils allaient. Je m’empressais de les cajoler quand ils rentraient, fatigués.

C’est ainsi que, comme ce dernier me l’avait annoncé, je fus un jour considéré comme un membre de la famille à part entière : je ne trouvai plus jamais la fenêtre de la cuisine fermée !

Et très vite, je sus que Mike deviendrait… mon meilleur ami.

Se trouver de nouvelles facultés

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– Maman, me dit-il alors que je suis concentrée, pense très fort à un chiffre entre 1 et 4 !

J’étais justement sur le point de m’ennuyer…

– Hum… ok, c’est bon.

– 3 !

– Tiens… Et comment t’as deviné ?

– 2 c’est pair, trop simple, et personne ne choisit jamais les chiffres des extrémités !

Ca y est, mon fils est officiellement mentaliste.

Les conseils (du jury de The Voice) #3

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Avec les enfants, on se cale souvent devant The Voice le samedi soir. Oui, nous aussi, on a un avis d’expert à faire valoir.

Je regarde Amel Bent consoler une jeune fille éplorée… Aucun des quatre jurés ne s’est retourné.

Cette dernière tente de la rassurer :

– De toutes façons, que tu chantes sous la douche ou devant une salle comble, le plus important, tu sais, c’est de chanter !

Aussitôt, je manque de m’étrangler :

– Mais bien sûr ! J’imagine, si un éditeur me sortait un jour “Mademoiselle M, vous savez, que vous écriviez des sms ou des romans à succès, le plus important, vous savez, c’est surtout que vous écriviez”… 

Pause.

– Et bé ? Continue, M’man… Qu’est-ce que tu dirais ?

– Rien… Par contre, il prendrait gentiment mon portable dans le nez !

(En me relisant, je ne peux m’empêcher de m’interroger… Cet article risque-t-il de saborder mes chances d’être éditée ?)

Chapitre 5 : La Rixe

Au souvenir de cet épisode, Mike soupira et leva la tête :

– Oh… C’était il y a longtemps…, répondit-il avant de revenir s’installer sur un des fauteuils de la terrasse.

– Je me doute, rétorquai-je du tac au tac.

Il tourna soudainement son museau vers moi, comme si un taon l’avait piqué :

– Pourquoi ? Tu trouves que je suis vieux ?

Son regard était aussi luisant que celui d’un rapace.

– Euh, non ! Pas du tout ! m’excusai-je immédiatement en rentrant instinctivement la tête dans les épaules, tel une tortue se réfugiant dans sa carapace.

Je m’empressai de me justifier, craignant de l’avoir offensé :

T’as l’air d’avoir de l’expérience, c’est ce que je voulais dire… ça se voit tout de suite.

Il me jaugea un instant en silence, ce dernier seulement troublé par le bruit d’une voiture qui passait au loin dans une rue du quartier.

Il prit le parti d’ignorer ma remarque, et émit un léger grognement :

La vie ne m’a pas fait de cadeaux, déclara-t-il alors, tandis que je reprenais ma respiration.

Même si nous avions établi le contact, l’animal n’avait pas l’air commode : je le soupçonnais de pouvoir dégoupiller à tout instant. Mieux valait rester sur mes gardes.

– En ce temps-là, je vivais dans la rue… Je ne dormais que d’un œil, à cause de cette satanée fourrière.

Une chance qu’il ait pu conserver ses habitudes, pensai-je en prenant soin de garder cette réflexion hautement pertinente sous silence.

– Les habitants du quartier sollicitaient les policiers jour et nuit. Qu’est-ce qu’ils ont pu me courir après, ces branquignols, avec leurs filets à la main ! dit-il en se fendant d’un rire gras.

Il marqua une pause et s’allongea sur la terrasse en bois, les pattes croisées.

– A cette époque, poursuivit-il, j’allais tous les soirs à la déchetterie pour me ravitailler. Je n’étais pas difficile… Je me contentais de ce que je trouvais. En ce temps-là, un vieux morceau de poulet ou une arête de sardine faisaient très bien l’affaire… L’essentiel était d’avoir quelque chose à manger.

J’eus un violent haut-le-cœur, et chassai immédiatement ces images de mets infects de ma pensée. Je concentrai alors mon attention sur le souvenir de la pâtée de bœuf que m’avait servie Annie, le matin même, avant de me dire qu’en fin de compte je n’étais pas si mal loti.

– Cependant, l’endroit était mal fréquenté… Et je n’étais pas seul à me battre pour survivre.

Je l’écoutai d’une oreille nettement plus compatissante à présent.

Il afficha un air plus grave, avant de continuer :

– En ce temps-là, vois-tu, je n’étais qu’un vulgaire chat de gouttière. Je faisais peur à tout le monde avec ma dégaine ! Les autres n’osaient pas se frotter à moi et, en général, ils me laissaient tranquille.

Soudain, il fit une étrange grimace. On aurait dit qu’il venait d’avaler du jus de citron… Pur.

– Un soir, je fus pris à parti dans une violente bagarre…

Son œil s’anima alors d’une lueur étrange : manifestement, le souvenir de cet épisode lui était encore douloureux.

– J’ai foncé dans le tas, prêt à en découdre avec chacun des zonards qui tentait de me faire la peau… Ah ça, ils ne m’ont pas raté ! J’ai rendu coup pour coup, tu peux me croire, aussi longtemps que je le pouvais !

Il me regardait droit dans les yeux, et je vis une flamme nouvelle s’y allumer soudain.

– Plus jeune, j’étais une vraie tête-brûlée !

L’instant d’après, un voile de tristesse retomba sur son museau, qui fit soudain baisser son regard comme s’il se sentait honteux.

– Mais ils étaient trop nombreux… Très vite, ils sont parvenus à prendre le dessus.

Il observa un instant de silence.

– Ces crapules m’ont laissé à moitié inconscient, là, au milieu de toute cette puanteur. Je suis resté comme ça, toute la nuit, à attendre la mort… J’agonisais entre un étendoir à linge cassé et un aspirateur à demi-éventré, j’avais du sang partout sur le corps…

Je repensai à mon cube de bois et, pour la seconde fois, je me fis la réflexion qu’en vérité, j’étais incroyablement chanceux.

Mike eut ensuite une absence soudaine, et je vis son regard se perdre dans le vague… J’étais impatient de savoir comment il avait réussi à s’en sortir, je jugeai néanmoins préférable de le laisser se recueillir un moment.

Au bout d’un certain temps, je risquai timidement une relance :

– Et… que s’est-il passé, ensuite… ?

Cette question le fit aussitôt revenir à lui. Il m’adressa un grand sourire puis déclara simplement :

– Jojoko m’a sauvé la vie.

C’était donc ainsi qu’ils s’étaient rencontrés, pensai-je.

– Elle passe souvent à la déchetterie pour y récupérer des vieilleries… C’est là qu’elle m’a trouvé, le lendemain matin. J’étais dans un état lamentable… Mes chances de survie étaient très faibles. Mais elle, elle ne s’est pas posé la moindre question : elle m’a immédiatement conduit chez le vétérinaire de Belleville…

Il fit une pause.

– Je serais mort, ce jour-là, sans son intervention…

Nous échangeâmes un regard. Tout à coup, Mike me parut plus fragile.

Il se dégageait de lui une tristesse profonde, toute-puissante… terriblement touchante.

Mike avait une personnalité à part. Son caractère respirait la solitude et le renfermé, mais il témoignait aussi d’une farouche combativité. Sa détermination, forte, faisait vibrer quelque chose de très pur en lui : c’était sans doute cela, l’élégance de la fierté…

Bon, d’accord, cette élégance s’arrêtait là. Mais rares étaient ceux en avaient autant dans le ventre, songeai-je tandis que je repensais à mes réactions premières de poule mouillée. Quelques minutes auparavant, j’avais été moi-même un parfait trouillard, il était inutile de le nier.

L’instant d’après, il reprenait son histoire et je rivai sur lui un regard neuf, empreint d’une sincère admiration :

– J’avais une dette envers elle. Une fois remis sur pied, j’ai donc voulu aller la remercier… C’était la moindre des choses, non ?

Je fis un mouvement de tête en signe d’approbation.

– Au moment où je suis arrivé, elle ouvrait la porte à un représentant. Au départ, j’ai pensé qu’il valait mieux repasser, mais quelque chose dans l’attitude du vendeur a immédiatement retenu mon attention…