Esquisse#3 : Mike

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Au premier abord, Mike est assez impressionnant, pour ne pas dire terrifiant. Loin d’inspirer aux gens une quelconque sympathie, je l’ai imaginé sale et repoussant.

Mike est un ancien chat de gouttière, né dans la rue, avant d’être abandonné par sa mère. Luttant pour sa survie, il a longtemps erré dans le quartier, glanant ça et là quelques restes à manger.

En fin de journée, il a l’habitude de se rendre à la déchetterie. Là-bas, il trouve en général toujours de quoi se remplir l’estomac. Cependant, il n’est pas tout seul à fréquenter ce lieu, d’autres chats y rôdent régulièrement.

Un soir, Mike fut pris à partie dans une violente bagarre. Malgré le grand courage dont il fit preuve, les autres chats errants décidèrent de se liguer contre lui : ils lui flanquèrent une cinglante dérouillée, avant de s’en aller. Sévèrement meurtri, il resta ainsi toute la nuit, agonisant des heures durant entre un étendoir cassé et un aspirateur à demi-éventré.

Le lendemain matin, Jojoko se rendit à la déchetterie. Elle était à la recherche de quelques objets à réparer et, comme elle vivait seule, ça l’occupait.

Quand elle aperçut sa carcasse mutilée, ce dernier ne respirait presque plus : sans réfléchir, elle courut le confier au bons soins du vétérinaire de Belleville, qui réussit par miracle à le sauver.

Une fois rétabli, il s’empressa de trottiner jusque chez elle. Dans sa vie, jamais quiconque ne s’était soucié de lui. Le geste de la vieille dame l’avait profondément touché, il tenait donc naturellement à la remercier.

Quand il arriva chez elle, il sentit immédiatement que quelque chose clochait. Un représentant était en effet sur le point de l’escroquer… Ce jour-là, ce fut lui qui la tira d’un vilain guêpier.

Ainsi liés, Mike et Jojoko décidèrent de ne plus se quitter. Ils firent vœu, toujours, de se protéger.

Chapitre 9 : Rousquille

Précédemment dans l’histoire : les parents de Samuel et Caroline leur annoncent qu’Henriette, leur grand-mère, va venir les garder une semaine. Elle arrivera le soir même, avec une invitée surprise : Rousquille…

Je levai le museau, interpellé.

Rousquille ? Qui c’est, ça, Rousquille ?

– Elle la prend, évidemment. Tu sais bien qu’elles sont inséparables…

Je sentis soudain un étrange malaise croître en moi.

– Comment on va faire avec Moustache ? s’inquiéta Samuel.

Instinctivement, j’eus la certitude que je n’allais pas aimer la suite… Franck, lui, ne semblait pas s’alarmer outre mesure :

– Eh bien, il faudra cohabiter. S’organiser au mieux. Eviter les conflits, comme avec Mamie… Moustache et le caniche de Henriette s’entendront peut-être très bien, qui sait ?

Quoiiiiii ??? Un caniche allait débarquer à la maison ?????

A ces mots je faillis m’étrangler et, juste après, j’eus la désagréable impression que la pièce vacillait.
Il fallait appeler un vétérinaire de toute urgence, j’étais sûrement en train de faire un malaise cardiaque !

Qui sait ? Qui sait ? qu’il demandait… Moi, je savais ! Je n’avais même aucun doute à ce sujet ! Félins et canidés ne se supportaient pas, c’était comme ça. Depuis la nuit des temps, notre espèce et la leur se détestaient cordialement.

– Quel enthousiasme ! ironisa Franck.

Il me décocha un rapide clin d’œil, que j’accueillis comme une gifle. Il ne manquait pas d’air, celui-là ! S’entendre comme chien et chat, ça ne lui disait donc rien ?

Peu après, Franck interrogea d’un regard bref la pendule accrochée au mur, avant de s’affoler :

– Vite les enfants, l’heure tourne ! Avec tout ça, on va encore être à la bourre !

Comme tous les matins, les enfants étaient à deux doigts de rater le bus. Il passait à huit heures exactement, à l’angle de leur rue et de l’allée des Glycines. Il était huit heures moins dix.

De mon côté, je n’en revenais toujours pas…

Un chien allait débarquer chez nous ! Que dis-je, un chien… Plutôt une teigne à quatre pattes, une montagne d’égocentrisme, une alarme anti-sieste, capricieuse et sonore ! Il en était hors de question ! Ah ça non ! Je n’étais pas d’accord !

Mon esprit bouillonnait. Je devais à tout prix trouver un moyen d’empêcher cette catastrophe d’arriver !

Résignés, Caroline et Samuel se levèrent, et achevèrent de se préparer. Deux manteaux et quatre bruits de scratches plus tard, je tournais encore en rond, toujours à la recherche d’une éventuelle solution.

– Franck, dit Annie en pressant son mari, j’espère que tu n’as pas oublié, nous avons rendez-vous à l’ouverture avec M. et Mme Dubois. La signature du compromis, tu t’en souviens ?

Je miaulai vigoureusement : de quoi parlaient-ils donc ?

Un instant, voulez-vous : nous n’avons pas fini cette discussion !

– Euh… Bien sûr que non ! Le contrat est rédigé, je dois juste remettre la main dessus, dit-il en avalant à la hâte le reste de sa tartine grillée, l’air soudain préoccupé.

A ses pieds, je rageai comme un forcené – toute proportion gardée… C’était surtout ma fureur, qui était colossale. Il fallait bien l’avouer.

Ce dernier m’ignora superbement. Je le vis passer devant moi, sans s’arrêter, puis filer vers le bureau pour plonger son nez dans des dossiers, qu’il se mit à feuilleter nerveusement.

– Le contrat ne doit pas être bien loin…, disait-il en se grattant vigoureusement le front.

Vous m’entendez, nom d’une chouette ? feulai-je, contrarié.

Je suivis les Malloré à tour de rôle, naviguant de l’entrée au bureau, en passant par le salon, opérant mille aller-retours. Je cherchais par tous les moyens à attirer leur attention. Rien n’y faisait : on aurait dit qu’ils s’en fichaient !

Annie attrapa son sac à main et s’empara des clés de la voiture, que Franck n’avait toujours pas trouvées : elle allait partir d’une seconde à l’autre. Mon cœur fit un soudain bond en avant : elle devait absolument m’écouter avant de s’en aller !

– J’y vais. Tu n’as qu’à me rejoindre à l’agence quand tu l’auras retrouvé.

Franck revint quelques secondes après, brandissant victorieusement un dossier froissé :

– Pas la peine ! s’exclama-t-il. Je l’ai !

Diable ! C’était trop demander que de m’écouter ?

La dernière image que j’aperçus avant qu’ils ne s’éclipsent fut celle du sourire d’Annie, quand Franck lui ouvrit – faussement galamment – la porte du garage.

Quelle classe…, pensais-je, mauvais.

Presque en même temps, j’entendis la porte d’entrée claquer dans mon dos. Je me retournai et constatai que les enfants, eux aussi, étaient partis.

J’avais eu beau gesticuler, m’échiner à feuler comme un beau diable, les Malloré m’avaient délibérément planté au milieu du salon.

Je restai là, figé un moment. Ils m’avaient abandonné… Ils m’avaient laissé seul, sans clore la discussion.

J’ignorais ce qui me retenait de déverser ma colère sur ce pauvre porte-parapluie ridicule en forme de hibou posté là, face à moi. Peut-être parce qu’il n’avait rien à voir dans cette histoire… Et encore ! Qui me disait qu’il n’était pas dans le coup, lui-aussi ? A ce moment-là, j’aurais haï la Terre entière !

Je le regardai qui me fixait, l’œil rond. En retour, de rage, je lui crachai au visage… Il dut sentir à qui il avait affaire, je vis qu’il ne bronchait pas.

Copiner avec un chien, on n’avait pas idée…Qu’ils me demandent plutôt de traverser le Nil embarqué dans une péniche pleine à craquer de purin ou de thon périmé, j’accepterais plus volontiers ! Le soir même, Samuel s’empressa de me raconter l’arrivée de la grand-mère.

Le hall de la gare était quasiment désert… Quelques badauds attendaient en silence le seul train annoncé de la soirée.

Sur le quai, un homme lisait le journal, les sourcils froncés : à la Une, un article portant sur une vague de cambriolages faisait les gros titres.

Mamie Henriette descendit de son wagon à 18 heures 57 précises. Elle était déjà raide comme un manche à balai, et d’une humeur détestable. Cela ne me surprit pas…

Je m’étais déjà fait ma petite idée peu de temps après que la voiture se fut garée dans l’allée.

Chapitre 6 : Jojoko

– Qu’avait-il de bizarre ? m’étonnai-je, curieux.

– Il était louche, c’est tout.

Je dressai le museau :

– Louche ?

Venant d’un borgne, c’était plutôt drôle !

Je me retins néanmoins de rire : Mike affichait un air sérieux… Je ne voulais pas prendre le risque de le vexer. Le sujet avait l’air sensible.

– Je ne sais pas comment l’expliquer… Il avait un sourire à mille dents accroché au visage, qui m’a semblé faux. D’instinct, j’ai su qu’il préparait un mauvais coup.

Il marqua une pause.

– Alors, plutôt que de partir, j’ai préféré me rapprocher et écouter ce qu’il disait.

Mike se posta à la fenêtre et, discrètement, il les espionna.

L’homme insistait – un peu trop lourdement à son goût – pour vendre à Jojoko une gamme de cosmétiques dont les vertus purifiantes étaient soi-disant spectaculaires.

Mike se fit aussitôt la réflexion qu’il avait eu raison de se méfier… Il en faisait un peu trop pour être sincère : il en déduisit que ses intentions étaient sûrement loin d’être charitables.

Il observa la façon décontractée avec laquelle le représentant s’installait sur une des chaises de la cuisine, comme s’il était chez lui.

Il l’entendit alors dérouler un à un la liste de ses arguments de vente, marquant une pause de temps à autre pour siroter une gorgée du café que la vieille dame lui avait poliment offert. Le vendeur faisait exprès de le boire tout doucement… Il prenait son temps, comme un pêcheur appâterait un hameçon.

– Je me doutais qu’il allait lui jouer un sale tour… J’ai le flair pour ces types-là.

Très vite, Jojoko ne parvint plus à s’en dépêtrer : le représentant, coriace, avait réponse à tout. Il lui suggérait même de souscrire un abonnement mensuel, afin d’être directement livrée par le service postal !

– Grâce à cet avantage unique que nous n’offrons qu’à notre clientèle privilégiée – et vous avez la chance immense d’en faire partie – vous n’aurez même plus à vous déplacer ! N’est-ce pas une nouvelle formidable ?

– Mais enfin… Je n’ai pas besoin de toutes ces crèmes, objectait-elle, désespérée.

– Vous êtes une femme coquette, cela se voit tout de suite, la flattait-il d’une voix mielleuse. Croyez-moi, ces produits-là sont révolutionnaires ! Vous sentirez immédiatement la différence sur votre peau, et ce, dès la première application !

Bien entendu, les produits dont il vantait les mérites n’étaient autres que des invendus de magasins discount.

– Monsieur… Regardez par exemple, celle-ci : c’est un masque contre l’acné… A mon âge, je me demande bien ce que j’en ferais.

– Généreuse comme vous êtes, vous n’aurez qu’à l’offrir à l’un de vos petits-enfants, répondit-il, imperturbable.

Un voile gris passa devant les yeux de la vieille dame.

– Malheureusement, c’est impossible… Je n’ai pas de famille, voyez-vous.

Le représentant fit mine de compatir :

– Ah… C’est triste, en effet…

Avant de rebondir, sur un ton presque guilleret :

– Mais vous avez des amis, qui n’en a pas ? Vous ne me ferez pas croire qu’il n’y a aucun adolescent boutonneux dans votre entourage ! Allons donc, je suis sûr qu’en cherchant bien, vous trouverez un petit jeune qui se débat dans les affres de l’âge ingrat… Ce dernier ne pourra que se montrer reconnaissant, croyez-moi !

D’où il se trouvait, Mike ne perdait rien de la scène grotesque qui se jouait sous ses yeux.

Il regardait Jojoko farfouiller nerveusement dans le panier d’échantillons, et commençait sérieusement à bouillir. Il sentait son ventre se tordre de pitié et de colère mêlées tandis que la vieille dame ajustait d’une main tremblotante les demi-lunes de sa paire de lunettes… Ses verres, en plus d’être rayés, ne semblaient plus du tout adaptés à sa vue, ce qui qui la rendit encore plus vulnérable à ses yeux.

– D’accord pour celle-ci, continua-t-elle, peu convaincue, mais que ferais-je donc d’un… « au-to-bron-zant » ? Balbutia-elle, en déchiffrant maladroitement l’inscription collée sur le tube juste à côté.

Selon toute vraisemblance, ce devait être la première fois qu’elle prononçait ce mot.

– Ne vous y trompez pas, cette crème est LE produit-phare de la gamme ! Elle vous donnera un teint hâlé, dit-il, étouffant un petit rire, à faire pâlir d’envie vos amies du club de bridge.

Jojoko semblait moyennement goûter la plaisanterie et les sourcils de la vieille dame, lassée, s’affaissèrent juste après.

– Vous passerez pour une des retraitées les plus chanceuses du quartier ! Celle qui peut s’offrir des vacances toute l’année !

Visiblement, il semblait très satisfait de sa nouvelle parade.

De son côté, Mike vit à nouveau Jojoko souffler. Une terrible colère montait en lui, elle tambourinait dans ses veines si violemment qu’il s’étonna même d’avoir réussi à la contenir jusque-là !

Jojoko n’était inscrite à aucun club, ne partait jamais en vacances et avait malheureusement très peu d’amis, Mike le savait. Elle entretenait des relations courtoises avec les voisins du quartier, mais de là à ce qu’elle les considère comme des amis…

A cet instant précis, Mike vit subitement Jojoko flancher et, l’instant d’après, elle n’eut plus le moindre courage de tenir tête au représentant… Elle n’espérait qu’une chose : qu’il s’en aille, et, de préférence, le plus vite possible.

Ces signes de reddition n’échappèrent pas à son interlocuteur. A sa mine réjouie, Mike supposa qu’il se félicitait d’avoir déniché une proie aussi facile pour refourguer ses abonnements. En effet, cette nouvelle souscription lui générerait une grasse commission, qui lui permettrait même de décrocher la prime du meilleur vendeur à domicile du mois… Il voyait déjà son portrait s’afficher en grand sur le site internet de l’entreprise !

Mike, l’œil révulsé, écouta Jojoko protester une dernière fois, d’une voix désespérée :

– Elles coûtent un prix faramineux… Je n’ai pas les moyens, dit-elle, je suis vraiment désolée…

– Je vous comprends Madame… Heureusement, j’ai la solution ! s’écria-t-il à nouveau d’un ton victorieux.

Mike sentait l’estocade finale se préparer.

– Nous offrons des facilités de paiement, Madame, en trois, cinq ou dix fois ! Et ceci, évidemment, sans frais additionnel !

Les yeux du représentant brillaient d’un éclat presque diabolique :

– Vous voyez, nous savons ménager nos clients…, déclara-t-il au moment même où un bulletin d’adhésion et un stylo tout neuf se matérialisaient sur la table, comme par magie. Tenez, dit-il en les lui tendant, ceci est un formulaire d’inscription : vous n’avez plus qu’à signer dans le cadre en bas et après, c’est promis, je vous laisse tranquille…

Jojoko était sur le point de se faire plumer. Pour Mike, c’en était trop !

Il bondit dans la cuisine et se mit furieusement à grogner, feulant méchamment en direction du vendeur et le menaçant de son œil borgne, le poil hérissé de colère ! Sa queue, elle, avait quasiment triplé de volume !

L’autre, surpris, eut aussitôt peine à déglutir… A peine cicatrisé, l’œil de Mike avait un aspect particulièrement effrayant. A cette vue, le représentant étrangla un cri de peur et, l’instant d’après, il en menait beaucoup moins large…

– Il est à vous ce chat ? articula l’escroc en opérant un rapide mouvement de recul. Qu’est-ce qu’il lui prend ?

– Euh… Eh bien…, balbutia Jojoko qui ne savait quoi répondre.

Ce dernier leva l’index en direction de Mike et le replia presque aussitôt, craignant qu’il ne le lui morde.

– Regardez… il bave ! dit-il, les yeux grands ouverts.

Une soudaine panique s’empara de lui.

– On dirait qu’il a la rage !!!

Mike continuait de fixer le représentant avec un regard menaçant, plus noir que ne l’était sa fourrure électrique. Son œil encore valide jetait des éclairs en direction de l’homme, qui ne parvenait plus à dissimuler la peur qui l’étouffait… Le visage de ce dernier, saisi d’effroi, était devenu aussi pâle que la mort.

– Bon, déclara-t-il soudain en se levant, je crois qu’il serait plus raisonnable que je vous laisse réfléchir…

Ce n’était plus qu’une question de temps. D’un instant à l’autre, Mike allait lui sauter à la gorge !

L’homme fit glisser le document sur la table, recula prudemment puis empoigna son attaché-case avant de repousser légèrement la chaise et de tourner les talons directement vers la sortie ! L’instant d’après, il détalait sans demander son reste en faisant claquer bruyamment la porte derrière lui !

– Eh bien… On dirait que je te dois une fière chandelle ! lança Jojoko, interloquée, qui regardait par la fenêtre l’escroc s’engouffrer dans sa voiture à la hâte.

Pour toute réponse, Mike s’approcha et se frotta à ses bas de contention, en ronronnant de satisfaction.

– Mais… je te reconnais ! C’est toi que j’ai trouvé à la déchetterie, n’est-ce pas ?

Il confirma d’un miaulement bref.

Elle sourit.

– Ça te dirait de boire un peu de lait ? lui demanda-t-elle d’une voix douce.

C’est alors que, subitement, elle tourna la tête et se mit à taper dans ses mains :

– Taisez-vous donc ! s’exclama-t-elle, agacée.

Mike marqua un temps d’arrêt, perplexe, se demandant ce qu’il lui prenait.

Il chercha dans la pièce une autre présence que la sienne, en vain.

– Ces orchidées, alors ! Qu’est-ce qu’elles chantent faux, tu ne trouves pas ?

Il dévisagea Jojoko quelques instants, avant de se rappeler qu’il l’avait déjà vue agir ainsi.

Jojoko fit un effort pour se concentrer avant de reprendre là où elle en était, l’air de rien :

– Bon, ne bouge pas… il doit bien me rester quelque chose au frigo.

A partir de ce jour-là, Mike et Jojoko ne s’étaient plus jamais quittés.

Quand Mike eut fini de me raconter cette histoire, il adopta alors une voix aux accents devenus très sages :

– Tu vois Moustache, c’est ça, la clé, pour s’intégrer…

Je le regardai bêtement, ignorant où il voulait en venir.

– Pourquoi crois-tu que je t’ai raconté cette histoire, boy scout ?

Mon expression, figée, ne lui donna d’autre choix que de continuer :

– En vérité, dans un foyer, il n’y a pas de secret… Pour trouver sa place, il faut prendre soin les uns des autres… C’est aussi simple que ça.

Pour que les Malloré prennent soin de moi, il fallait donc également que je prenne soin d’eux ? Ce n’était pas marqué dans le contrat, ça !

– Ils t’ont adopté… Maintenant, c’est sur eux que tu dois veiller.

J’observai trois jours de bouderie, pour la forme, avant de mettre ses conseils en pratique.

Je passais alors la majeure partie de mon temps auprès des Malloré : je les écoutais, les accompagnais partout où ils allaient. Je m’empressais de les cajoler quand ils rentraient, fatigués.

C’est ainsi que, comme ce dernier me l’avait annoncé, je fus un jour considéré comme un membre de la famille à part entière : je ne trouvai plus jamais la fenêtre de la cuisine fermée !

Et très vite, je sus que Mike deviendrait… mon meilleur ami.

Les conseils (du jury de The Voice) #3

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Avec les enfants, on se cale souvent devant The Voice le samedi soir. Oui, nous aussi, on a un avis d’expert à faire valoir.

Je regarde Amel Bent consoler une jeune fille éplorée… Aucun des quatre jurés ne s’est retourné.

Cette dernière tente de la rassurer :

– De toutes façons, que tu chantes sous la douche ou devant une salle comble, le plus important, tu sais, c’est de chanter !

Aussitôt, je manque de m’étrangler :

– Mais bien sûr ! J’imagine, si un éditeur me sortait un jour “Mademoiselle M, vous savez, que vous écriviez des sms ou des romans à succès, le plus important, vous savez, c’est surtout que vous écriviez”… 

Pause.

– Et bé ? Continue, M’man… Qu’est-ce que tu dirais ?

– Rien… Par contre, il prendrait gentiment mon portable dans le nez !

(En me relisant, je ne peux m’empêcher de m’interroger… Cet article risque-t-il de saborder mes chances d’être éditée ?)

Chapitre 5 : La Rixe

Au souvenir de cet épisode, Mike soupira et leva la tête :

– Oh… C’était il y a longtemps…, répondit-il avant de revenir s’installer sur un des fauteuils de la terrasse.

– Je me doute, rétorquai-je du tac au tac.

Il tourna soudainement son museau vers moi, comme si un taon l’avait piqué :

– Pourquoi ? Tu trouves que je suis vieux ?

Son regard était aussi luisant que celui d’un rapace.

– Euh, non ! Pas du tout ! m’excusai-je immédiatement en rentrant instinctivement la tête dans les épaules, tel une tortue se réfugiant dans sa carapace.

Je m’empressai de me justifier, craignant de l’avoir offensé :

T’as l’air d’avoir de l’expérience, c’est ce que je voulais dire… ça se voit tout de suite.

Il me jaugea un instant en silence, ce dernier seulement troublé par le bruit d’une voiture qui passait au loin dans une rue du quartier.

Il prit le parti d’ignorer ma remarque, et émit un léger grognement :

La vie ne m’a pas fait de cadeaux, déclara-t-il alors, tandis que je reprenais ma respiration.

Même si nous avions établi le contact, l’animal n’avait pas l’air commode : je le soupçonnais de pouvoir dégoupiller à tout instant. Mieux valait rester sur mes gardes.

– En ce temps-là, je vivais dans la rue… Je ne dormais que d’un œil, à cause de cette satanée fourrière.

Une chance qu’il ait pu conserver ses habitudes, pensai-je en prenant soin de garder cette réflexion hautement pertinente sous silence.

– Les habitants du quartier sollicitaient les policiers jour et nuit. Qu’est-ce qu’ils ont pu me courir après, ces branquignols, avec leurs filets à la main ! dit-il en se fendant d’un rire gras.

Il marqua une pause et s’allongea sur la terrasse en bois, les pattes croisées.

– A cette époque, poursuivit-il, j’allais tous les soirs à la déchetterie pour me ravitailler. Je n’étais pas difficile… Je me contentais de ce que je trouvais. En ce temps-là, un vieux morceau de poulet ou une arête de sardine faisaient très bien l’affaire… L’essentiel était d’avoir quelque chose à manger.

J’eus un violent haut-le-cœur, et chassai immédiatement ces images de mets infects de ma pensée. Je concentrai alors mon attention sur le souvenir de la pâtée de bœuf que m’avait servie Annie, le matin même, avant de me dire qu’en fin de compte je n’étais pas si mal loti.

– Cependant, l’endroit était mal fréquenté… Et je n’étais pas seul à me battre pour survivre.

Je l’écoutai d’une oreille nettement plus compatissante à présent.

Il afficha un air plus grave, avant de continuer :

– En ce temps-là, vois-tu, je n’étais qu’un vulgaire chat de gouttière. Je faisais peur à tout le monde avec ma dégaine ! Les autres n’osaient pas se frotter à moi et, en général, ils me laissaient tranquille.

Soudain, il fit une étrange grimace. On aurait dit qu’il venait d’avaler du jus de citron… Pur.

– Un soir, je fus pris à parti dans une violente bagarre…

Son œil s’anima alors d’une lueur étrange : manifestement, le souvenir de cet épisode lui était encore douloureux.

– J’ai foncé dans le tas, prêt à en découdre avec chacun des zonards qui tentait de me faire la peau… Ah ça, ils ne m’ont pas raté ! J’ai rendu coup pour coup, tu peux me croire, aussi longtemps que je le pouvais !

Il me regardait droit dans les yeux, et je vis une flamme nouvelle s’y allumer soudain.

– Plus jeune, j’étais une vraie tête-brûlée !

L’instant d’après, un voile de tristesse retomba sur son museau, qui fit soudain baisser son regard comme s’il se sentait honteux.

– Mais ils étaient trop nombreux… Très vite, ils sont parvenus à prendre le dessus.

Il observa un instant de silence.

– Ces crapules m’ont laissé à moitié inconscient, là, au milieu de toute cette puanteur. Je suis resté comme ça, toute la nuit, à attendre la mort… J’agonisais entre un étendoir à linge cassé et un aspirateur à demi-éventré, j’avais du sang partout sur le corps…

Je repensai à mon cube de bois et, pour la seconde fois, je me fis la réflexion qu’en vérité, j’étais incroyablement chanceux.

Mike eut ensuite une absence soudaine, et je vis son regard se perdre dans le vague… J’étais impatient de savoir comment il avait réussi à s’en sortir, je jugeai néanmoins préférable de le laisser se recueillir un moment.

Au bout d’un certain temps, je risquai timidement une relance :

– Et… que s’est-il passé, ensuite… ?

Cette question le fit aussitôt revenir à lui. Il m’adressa un grand sourire puis déclara simplement :

– Jojoko m’a sauvé la vie.

C’était donc ainsi qu’ils s’étaient rencontrés, pensai-je.

– Elle passe souvent à la déchetterie pour y récupérer des vieilleries… C’est là qu’elle m’a trouvé, le lendemain matin. J’étais dans un état lamentable… Mes chances de survie étaient très faibles. Mais elle, elle ne s’est pas posé la moindre question : elle m’a immédiatement conduit chez le vétérinaire de Belleville…

Il fit une pause.

– Je serais mort, ce jour-là, sans son intervention…

Nous échangeâmes un regard. Tout à coup, Mike me parut plus fragile.

Il se dégageait de lui une tristesse profonde, toute-puissante… terriblement touchante.

Mike avait une personnalité à part. Son caractère respirait la solitude et le renfermé, mais il témoignait aussi d’une farouche combativité. Sa détermination, forte, faisait vibrer quelque chose de très pur en lui : c’était sans doute cela, l’élégance de la fierté…

Bon, d’accord, cette élégance s’arrêtait là. Mais rares étaient ceux en avaient autant dans le ventre, songeai-je tandis que je repensais à mes réactions premières de poule mouillée. Quelques minutes auparavant, j’avais été moi-même un parfait trouillard, il était inutile de le nier.

L’instant d’après, il reprenait son histoire et je rivai sur lui un regard neuf, empreint d’une sincère admiration :

– J’avais une dette envers elle. Une fois remis sur pied, j’ai donc voulu aller la remercier… C’était la moindre des choses, non ?

Je fis un mouvement de tête en signe d’approbation.

– Au moment où je suis arrivé, elle ouvrait la porte à un représentant. Au départ, j’ai pensé qu’il valait mieux repasser, mais quelque chose dans l’attitude du vendeur a immédiatement retenu mon attention…

Encore une question de taille

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– Ca va pas mon cœur ? T’as l’air contrariée.

– C’est ce chapitre, là, qui m’énerve !!! J’essaye de le réduire, il est beaucoup trop long ! Si je le coupe en deux – j’y ai bien pensé – je me retrouve avec deux minis-chapitres et ça ne va pas non plus !!!

Il secoue la tête, pensif.

– On a beau dire, la taille, ça compte… Personne ne veut d’une toute petite bière !

– Merci minou. Ca m’aide beaucoup ce genre de réflexion.

Les conseils sont toujours bons à prendre #2

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J’ai aussi sollicité Virginie, une copine professeure des écoles.  Elle a été l’institutrice d’un de mes enfants et, à force de nous côtoyer, nous sommes devenues amies.

En plus de cuisiner les meilleures quiches de restes de toute l’Occitanie (!), c’est une très grande lectrice :

– Y’avait des fois, franchement, je me marrais toute seule !

J’ai essayé d’améliorer les passages qu’elle préférait pour en faire les moments forts du récit. Ses conseils m’ont également incitée à ajouter encore plus de relief aux personnages.

Carine, de son côté, a de suite tiqué sur le titre :

– Je trouve que ce serait plus accrocheur d’ajouter Moi, juste avant Moustache.

J’ai évalué une poignée de secondes cette possibilité… Moi, Moustache… avant de l’écarter : ça me faisait trop penser à Moi, Christiane F., 13 ans, Droguée, Prostituée. Franchement, je pouvais pas !

Y’a des associations d’idées, comme ça, qui m’interdisent certaines tournures. J’écris « mine de rien » je pense « mine de crayon » dans la foulée. C’est nul mais c’est un réflexe quasi pavlovien. Je n’arrive plus à dire « si tu savais, j’étais dans un état… » : j’imagine aussitôt à quoi ressemble « l’Ohio », avant de reconnaître une fois de plus ô combien c’est débile.

Je fus cependant reconnaissante à Carine pour sa remarque : après y avoir bien réfléchi, j‘en étais arrivée à la conclusion que Moustache se suffisait à lui-même ! A cette idée, je n’ai pu m’empêcher de sourire…

J‘aime profondément  mon personnage principal. Son arrogance est une merveilleuse source d’inspiration. J’imagine souvent quelle serait sa réaction, placé dans telle ou telle situation, toutes plus improbables les unes que les autres. Au fur et à mesure de l’écriture des tomes, j’ai forcé les traits de son caractère et je le pressurisais dès que possible. Le pauvre… Qu’il se rassure, dès que j’ai fini mes corrections il pourra partir en thérapie : j’attends un peu avant de me lancer dans le tome 4.

Par contre, j’ai une confession à vous faire.

J’ai rayé ma copine Séveu de ma liste de lecteurs-tests.

Je l’adore, attention, le problème n’est pas là. Mais depuis vingt ans qu’on se connaît, je n’ai jamais réussi soutirer un avis critique constructif : même si j’avais une gigantesque éruption cutanée sur le visage, un herpès labial qui me déformait la lèvre supérieure et un soudain strabisme convergent, elle serait capable de me dire que j’ai bonne mine ! Et elle le penserait vraiment, en plus (si si !).

Une jour, je m’en souviens, on passait les vacances d’été ensemble et elle a choisi le dernier yaourt sur la table des desserts. Il était à la fraise. Juste après, elle s’est sentie obligée de préciser :

– C’est parce que j’aime la fraise…

Avec Marlène, on a éclaté de rire !

– Arrête de te justifier, Séveu ! qu’elle lui a dit. Mange-le, ton yaourt à la fraise !

Cependant, c’est mon amie depuis la classe prépa, je lui ai quand même fait lire mes livres. Et vous savez quoi ?

Aussi étonnant que cela puisse sembler, elle n’a pris aucunes pincettes pour me balancer qu’elle avait trouvé ça nul… Elle m’a dit que je n’avais absolument aucun talent, et que jamais un best-seller ne sortirait de ma plume. Que je pouvais m’arrêter là : je n’avais pas le niveau, selon elle. Je dois avouer que, venant de sa part, ça m’a quand même fait un truc…

Mais non, voyons, il est bien évident que je plaisante !

Elle n’aurait jamais pu dire cela, pour la simple et bonne raison qu’elle aurait été victime d’une combustion spontanée inexpliquée bien avant que le premier mot ne sorte de sa bouche. En outre, sous l’effet du choc, la Terre se serait probablement fendue en deux, ce qui fait que vous l’auriez senti vous aussi.

En vérité, j’ai ajouté un brin de suspens car ce qu’elle a pensé de mon travail ne va pas beaucoup vous surprendre : elle a a-do-ré, naturellement… et du début à la fin, s’il vous plaît !!! On dira ce qu’on voudra, mais ça fait toujours du bien.

Leçon de cuisine

Mis en avant

Ma demande de disponibilité vient d’être acceptée.

C’est l’été, la plage est bondée et j’ai des projets plein la tête.

Ma fille a installé son petit restaurant gastronomique en bord de mer, elle s’amuse à jouer les serveuses :

– Bonjour Madame ! dit-elle en s’inclinant. Que souhaitez-vous manger ce midi ?

Je souris avant de lui donner la réplique :

– Je ne sais pas… Vous avez un menu du jour, peut-être ?

– Euh… Ben non !

Michelin n’a qu’à bien se tenir.

Je fais semblant d’hésiter :

– Bon… Eh bien, je ne sais pas… Et si je me laissais tenter par des lasagnes épinards ? Vous croyez que ce serait possible ?

Toute contente, elle acquiesce.

– Avec un verre de limonade et un café allongé, s’il vous plaît.

– Très bien !

Elle tourne ensuite les talons, se rapproche de la grève et s’accroupit pour me préparer une belle assiette de sable. Miam miam… J’en salive à l’avance !

Je la regarde s’affairer, les yeux remplis de tendresse. Avec son râteau, sa pelle en plastique et son gobelet Pat-Patrouille, le service s’annonce aux petits oignons !

Je me dis qu’il faut absolument que je m’inspire d’elle pour un des personnages de mon roman.

Quelques minutes plus tard, la voilà tout à coup qui se retourne et qui m’interpelle de sa voix stridente :

– Mamaaaaan !!!

– Ne crie pas comme ça, tu vois bien qu’il y a des gens autour de nous !

– Tu m’as dit que tu voulais quoi, déjà, avec ton pinard ?

Doux Jésus…

Chapitre 3 : Piégé

Les Malloré habitaient une maison modeste mais très coquette, construite en briques rouges. Elle avait des fenêtres en bois, sur le rebord desquelles étaient suspendues des jardinières de pétunias. Les fleurs embaumaient l’air, dès que le soir tombait…

Dès mon arrivée, ce parfum fut pour moi le symbole de ce que je considérais être mon foyer : il n’avait rien à voir avec l’odeur infecte qui régnait dans ma ferme natale… Je ne regrettai pas une seconde d’avoir laissé le fumier aux poules !

Une allée de graviers et deux petites marches en béton menaient à la porte d’entrée. Je me dirigeais toujours vers l’odeur des pétunias pour rentrer : au fil des années, les Malloré avaient pris l’habitude de laisser la fenêtre ouverte, juste derrière, donnant sur la cuisine. En effet, je les avais bien dressés !

La première fois, cet oubli m’avait fortement contrarié. Pendant trois jours, j’avais boudé, les Malloré étaient partis se coucher avant que je ne sois rentré, j’avais été obligé de passer la nuit sur la terrasse. En vérité, j’aurais dû plutôt les remercier.

Le jardin prolongeait la terrasse en un tapis végétal hirsute, très mal entretenu. Il s’achevait sur une rangée de haies mal taillées. Contrairement à leurs voisins, les Malloré semblaient être fâchés avec la tondeuse !

Cet après-midi-là, donc, je jouais tranquillement dans la pelouse. Je m’amusais à faire des petits bonds, en chassant les moucherons qui vibrionnaient en nuées au milieu des herbes hautes. Ces dernières me chatouillaient le ventre à chaque saut. Ca me faisait rire, mais rire !

Une des constructions des enfants était dissimulée sous une touffe d’herbes. Un cube en bois que je n’avais pas vu. Les enfants non plus, j’imagine, puisqu’ils avaient oublié de le ranger. Je payai leur étourderie au prix fort : au bond suivant, j’atterris tête la première à l’intérieur !

Ce choc inattendu fit basculer la boîte. Elle se renversa, et le plateau du dessus se referma sur moi. La dernière chose que j’entendis fut le bruit sourd du couvercle qui scellait mon sort : l’instant d’après, j’étais piégé.

Avec un peu de recul, il était évident qu’un jour ou l’autre, quelqu’un allait se blesser dans ce jardin. C’était une véritable jungle ! L’idée de leur en toucher deux mots me traversa l’esprit avant que cette dernière ne cède la place à une indescriptible panique : malgré mes efforts, je ne parvenais plus à sortir.

Je poussai des pattes avant sur le dessus : impossible de soulever le couvercle ! Le système de fermeture était grippé. Il avait dû rouiller, avec la chaleur et l’humidité. 

Très vite, je me mis à suffoquer. Palpitations, sueurs froides : je ressentais tous les signes d’angoisse.

Je me forçai à réfléchir, essayant de calmer ma respiration qui s’emballait. Je saisis ma première idée au vol. Je tentai de faire basculer le cube sur le côté. J’appuyai de toutes mes forces. Quand il se retourna d’un coup, mon estomac lui succéda : cette sensation de déséquilibre m’avait donné une violente nausée, et je faillis rendre mon déjeuner.

Je me mis à gesticuler dans tous les sens. Rien n’y faisait : le couvercle ne bougeait pas d’un poil. Soudain, je sentis un frisson glacial me raidir la nuque. Je dus me rendre à l’évidence : j’étais fait comme un rat !

Durant les heures qui suivirent, j’appelais désespérément à l’aide, encore et encore. Les Malloré ne m’entendirent pas : ma voix fluette de chaton s’évanouissait dans l’air avant même d’avoir atteint la terrasse… Je miaulai ainsi tristement, jusqu’à la nuit tombée, sans succès. Avant de se coucher, le soleil emporta mon dernier geignement. Ensuite, je n’eus plus la force de rien.

J’attendis en silence qu’un éventuel miracle survienne. Quand la nuit fut tout à fait noire, j’avais définitivement perdu tout espoir : j’allais mourir là, abandonné de tous… C’est alors qu’il me sembla entendre le feuillage bruisser légèrement.

Aussitôt, je dressai l’oreille et fit l’effort de bloquer ma respiration. J’écoutai. Le bruit était imperceptible, mais il était là. 

Tout à coup, la possibilité de ne pas finir comme un gâteau sec entre quatre planches de bois me fit sauter de joie ! Je m’empressai de me manifester en criant :

– A l’aide ! S’il vous plaît ! Je suis coincé !

Les lames étroites de ma cellule étaient disjointes par endroits : elles laissaient passer un filet de lumière douce, blanchi par la lune. Je rassemblai mes forces et jetai un coup d’œil au travers. La seconde qui suivit, une brûlante frayeur appuya sur mon abdomen.

Là, tapi dans l’herbe, à quelques centimètres de moi, une mort bien pire que la captivité m’attendait… A cette vue, j’eus le souffle coupé. Je reculai immédiatement me réfugier au fond de la boîte.

Une chose épouvantable brillait dans l’obscurité.

On aurait dit… un œil.

Je veux dire : un œil, seul !

Pareil à un disque de verre, il luisait, là, au milieu les ténèbres. Miroitant à la faveur de la lune, comme s’il flottait dans le vide. Cette vision cauchemardesque envahit mon esprit et me paralysa tout entier : l’instant d’après, je fus tétanisé.

Un affreux dilemme me tortura : valait-il mieux rester là, prisonnier de ce cercueil de bois, en attendant que la mort vienne me cueillir ? Ou bien être dévoré par cette créature maléfique qui m’attendait dehors ? Elle allait me déchiqueter à la première occasion, j’en étais sûr. Elle m’avalerait tout cru. Mon joli pelage lisse et soyeux glisserait sans peine dans son estomac, et c’en serait fini de moi ! Cette perspective me donna des frissons jusqu’au bout de la queue.

Ma cellule me sembla tout à coup terriblement douillette. Je m’y blottis en essayant de me convaincre que ce que j’avais vu n’était qu’une hallucination. La peur me troublait l’esprit, mon imagination s’emballait, voilà tout.

Il y eut un nouveau craquement. La peur fit se resserrer mon cœur un peu plus. Non, dus-je reconnaître, ce n’était pas une invention… Quelqu’un était tout proche. Dans le silence pesant de cette horrible nuit, j’entendis distinctement les bruits de pas reprendre.

La créature se rapprochait. Je sentis mon pouls accélérer encore. Maintenant, elle était tout près : je pouvais sentir le souffle de son haleine fétide derrière les planches de bois.

Soudain, la chose bondit et percuta violemment le cube, provoquant un choc terrible, qui me propulsa en arrière !

Mon assaillant venait de décocher un coup de tête en plein milieu. Le coup fut d’une incroyable sauvagerie, on aurait dit qu’un taureau l’avait chargé !

L’instant d’après, ma cellule de bois roula, fit trois ou quatre tours sur elle-même avant de s’arrêter. Pendant tout le temps que durèrent ces cabrioles, je fus vigoureusement secoué de droite à gauche. Je cognai sur chacune des parois qui m’entouraient sans pouvoir opposer de résistance. 

La créature ne m’offrit que quelques secondes de répit, avant de repartir à l’assaut. Elle bondit sur le haut de la caisse et se mit à asséner des coups d’une extrême violence au-dessus de ma tête, se servant de ses pattes comme s’il s’était agi d’un marteau de plomb : chacun des coups portés fit vibrer mon crâne comme les parois d’un chaudron en fonte ! 

– Au secours ! Laissez-moi tranquille ! hurlai-je sans même avoir conscience des mots qui sortaient de ma gorge.

Ils étaient absurdes. A force de crier, ma gorge elle-même avait perdu sa densité. J’étais à moitié sonné. C’est alors que le couvercle en bois crissa et s’aplatit soudain sur l’herbe.

Trente-six chandelles dansaient encore au-dessus de ma tête, quand je sentis tout à coup l’air frais s’engouffrer dans mes poumons. Je souris bêtement. Cette sensation puissante me ramena vite à la conscience.

La seconde d’après, j’entendis une voix rocailleuse déchirer le silence :

– Hé ben ? T’attends quoi ?

La créature me pressait de sortir. Je m’entêtai à rester immobile, assailli par une peur nouvelle : celle de me retrouver seul, face à elle.

– Sors de là ! éructa-t-il.

J’hésitai un instant, évaluant mes chances de survie. Cette voix n’avait pas l’air très amicale, et son propriétaire venait cruellement de me secouer comme une noix sur un cocotier !

Voyant qu’il ne bougeait pas, je me forçai tout de même à lever la tête, et restai une fraction de seconde ainsi, dévisageant mon prétendu sauveur : une horrible bête étirait son ombre menaçante au-dessus de moi !

Quand elle se pencha vers moi, le museau d’un chat se détacha. Il était là, raide comme un piquet. Dressé sur ses pattes avant, il me fixait sans bouger une oreille. La preuve : son oreille droite était déchirée, et je pouvais voir quelques étoiles briller entre les deux morceaux de cartilage !

En d’autres circonstances, j’aurais peut-être trouvé cela poétique. Cependant, mes yeux descendirent de quelques centimètres et mes poils se hérissèrent immédiatement. Dans l’obscurité, il était difficile de distinguer mon interlocuteur avec précision, le peu que je vis suffit à me glacer le sang…

Ses deux pattes était striées de cicatrices ! A leur vue, je faillis m’évanouir de frayeur… Il les exhibait fièrement, sur le rebord du cube, comme s’il présentait ses trophées de guerre !

Ma vue se troubla. Son épaisse fourrure noire commença à se dédoubler légèrement. Elle était salement amochée. La même couleur opaque recouvrait son corps tout entier, de la pointe des oreilles au bout de la queue, qui battait bizarrement derrière lui. En la regardant de plus près, je vis qu’elle formait un angle inquiétant : elle avait certainement dû être cassée, et ce, à plusieurs reprises.

Mais tout cela n’était pas le plus effrayant. Ce chat avait le regard le plus glaçant que j’ai vu de toute ma vie : il était borgne. Comble de l’épouvante, il maintenait son œil valide sur moi, comme une provocation. Je fermai les yeux et me mis à prier.

– Ca t’écorcherait le museau de dire merci ? Moi, c’est Mike ! J’imagine que c’est toi, le nouveau voisin ?

Je répondis par un timide miaulement.

– Bon… Je vois qu’on a tiré le gros lot !

Les premiers conseils #1

Mis en avant

C’est Caro (ma copine psy) qui m’a conseillé la première d’ouvrir un blog :

– Faudrait que tu échanges autour de ton travail, ça te permettrait de te faire connaître !

Sa réflexion m’a étonnée… Elle qui déteste aller sur les réseaux sociaux !

Cependant, le conseil était pertinent, j’y repensais régulièrement.

Quand j’ai terminé mon troisième tome, au début du mois de février, je m’y suis collée. Après tout, je n’avais pas grand chose à perdre (si ce n’est d’égratigner un peu ma fierté… et quand bien même, je me suis dit que je m’en relèverais).

C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’ouvrir enfin mon blog.

Ma copine Marlène, elle, est prof de lettres en collège. Elle m’a tout de suite annoncé la couleur :

– Je te préviens, la litté jeunesse, c’est pas ma came ! J’ai même bâillé en lisant Harry Potter, t’imagine !

Du coup, je me doutais qu’elle serait sévère.

Je lui ai quand même transmis mon manuscrit, ça n’a pas loupé : elle s’est ennuyé prodigieusement ! Cela dit, elle m’a corrigé toutes les fautes et m’a fait discrètement passer une fiche récapitulative concernant l’usage du passé simple dans le récit… Je l’en remercie.

Avec le recul, je dois reconnaître qu’en effet, au début, la description de mes actions laissait à désirer. Ses conseils m’ont beaucoup fait progresser !

Marion, mon ancienne collègue documentaliste avec qui j’ai partagé un bureau pendant sept ans, m’a dit qu’on ne pouvait pas cueillir de mûres à l’automne… Finement observé ! ai-je de suite pensé.

Après, elle m’a dit qu’on pouvait toujours les acheter surgelées… Mais j’ai préféré mettre une bonne vieille tarte aux quetsches entre les mains des Marchal.

A la fin de sa lecture, elle m’a dit :

– Le problème, c’est que je n’arrive plus à savoir si un roman est bon ou pas. En trente ans de carrière, j‘en ai tellement lu ! Et faut avouery’avait quand même pas mal de navets… Je me suis souvent demandé pourquoi on éditait celui-ci plutôt que celui-là. Parfois, vraiment, je comprenais pas !

Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. Si on regardait le bon côté des choses, c’était encourageant !

Au final, elle a beaucoup aimé ce premier manuscrit. Elle a enchaîné les deux autres tomes dans la foulée ! Yes !!!