Chapitre 14 : Un dîner glacial

Précédemment dans l’histoire :

Les Malloré entendent Henriette descendre les escaliers. Aussitôt, Annie s’affole : elle presse tout le monde et demande à ses enfants de faire un effort pour être agréables. 

Telle une invitée de marque, Mamie Henriette s’était assise en bout de table. Elle présidait le dîner.

Ses épaules, gelées, étaient recouvertes d’un gilet de laine de l’épaisseur de la banquise. Elle avait le visage aussi glacé qu’un thermomètre de Sibérie.

A sa gauche, Samuel et Caroline s’efforçaient de se tenir correctement, le dos bien droit, imitant du mieux possible une posture d’enfants bien élevés. Qu’ils avaient l’air empoté ! Cette petite comédie était distrayante… Attendre ainsi, sagement, d’être servis, cela leur ressemblait si peu. Et en silence, qui plus est ! 

D’ordinaire, les repas se déroulaient dans une ambiance joyeusement animée : les enfants racontaient leur journée à tour de rôle, en se coupant régulièrement la parole. Les couverts s’échappaient à intervalles réguliers de leurs mains affamées. Ils rebondissaient de temps en temps sur le carrelage, provoquant ce bruit métallique, si caractéristique. En fin de journée, la fatigue les rendait toujours plus maladroits.

Quand Annie déposa sur la table la volaille méticuleusement découpée, je vis toutefois leurs narines frémir. L’odeur appétissante des herbes aromatiques qui suivit acheva de les ranimer. Des senteurs de thym, de laurier et de romarin se mirent à flotter dans l’air, faisant immédiatement saliver l’assemblée.

A moi aussi, la chair tendre du poulet me donnait l’eau à la bouche ! Sa peau luisante, dorée à point, avait été arrosée à la perfection durant la cuisson. Au fond de moi, j’espérais qu’ils m’en réserveraient une part pour plus tard…

Annie attrapa une longue fourchette à deux dents, piqua dans le plat pour servir ses convives, puis composa des assiettes anglaises à l’attention de chacun.

Tout y était : quelques pommes de terre grillées d’un côté, un morceau de viande cuit au four de l’autre, un filet d’assaisonnement pour les amateurs. Et de la salade, pour la couleur.

– Bon appétit ! leur souhaita-t-elle de son plus grand sourire.

Les enfants, répondant comme des bêtes sauvages au signal du départ, se ruèrent sur leur plat en avalant goulûment – presque sans les mâcher – les premières bouchées.

Je me mis aussitôt à rire : leur naturel contrarié était revenu au galop ! Annie secoua la tête, impuissante, mais ne les freina pas pour autant.

Elle semblait inquiète, une question lui brûlait les lèvres.

– Alors Maman ? Comment trouves-tu ce plat ?

– Mmm. La cuisson est correcte, fut la seule réponse de sa mère.

– Parfait… répondit aimablement Annie, un peu déçue. Pour l’agrémenter, poursuivit-elle d’un air qui se voulait naturel, il y a de la moutarde ou du sel de Guérande. Il doit aussi rester du gratin de légumes au réfrigérateur si tu préfères, au lieu des pommes de terre.

Cette dernière était à ses petits soins.

Honnêtement, je ne comprenais pas pourquoi. D’autant qu’Henriette semblait se faire un point d’honneur à maintenir une distance vertigineuse entre elles : elle s’évertuait à garder les yeux fixés sur son assiette !

– Ca ira, répondit-elle laconiquement.

Annie sembla hésiter, puis se lança :

– Tu fais toujours… livrer tes repas… par la même entreprise ?

Le sujet avait l’air sensible. Je vis Henriette se renfrogner légèrement, baissant encore davantage le front.

Frank, visiblement très occupé avec sa cuisse de poulet, ne le remarqua pas, et insista :

– Comment s’appelle-t-elle déjà… ? Ah oui ! Cékikitok, s’exclama-t-il soudain, heureux de constater qu’il ne perdait pas encore tout à fait la mémoire.

Ne te réjouis pas trop vite, pensai-je en fixant son crâne dégarni d’un œil amusé. Ta dégénérescence a déjà commencé : regarde un peu tes cheveux, mon vieux !

Contrairement à lui, j’étais dans la force de l’âge, moi : je n’avais jamais eu le poil aussi soyeux !

Henriette semblait un peu gênée. 

– Oui, c’est bien pratique, ma foi…, reconnut-elle, le regard fuyant.

Henriette ne cuisinait plus depuis qu’elle vivait seule. Ses repas étaient préparés par une centrale qui les lui livrait une fois par jour.

Je me fis aussitôt la remarque qu’elle ne devait probablement rien avoir mangé d’aussi savoureux depuis des semaines. Pourtant, elle s’entêtait à arborer un air détaché, goûtant du bout des lèvres, sans grand enthousiasme, ce qu’Annie lui avait servi avec parcimonie, conformément à son souhait.

– Et cela ne vous manque pas ? demanda Franck courtoisement.

Aussitôt, Annie le fusilla du regard.

– Je veux dire, de ne pas cuisiner ! dit-il en se reprenant vivement.

Sa femme parut soulagée. Décidément, ce nigaud n’en ratait pas une !

– Si vous en avez envie, vous pourriez vous y remettre, cette semaine. Les enfants seraient ravis de vous aider. Ils adorent mettre la main à la pâte, n’est-ce pas ? les interpela-t-il.

Je vis que ces derniers commençaient à s’impatienter. Utiliser les couverts les ralentissait. Ils hochèrent poliment la tête, en posant discrètement leurs fourchettes sur le rebord de l’assiette.

– Nous verrons…, déclara Henriette d’un ton neutre.

– Tu cuisinais si bien, à l’époque, l’encouragea Annie.

– Mmm…, grogna-t-elle. C’était dans une autre vie… Je n’ai plus le temps maintenant, dit-elle en redressant subrepticement les muscles de sa colonne vertébrale.

Elle gagna cinq bons centimètres, et, ce faisant, la pièce en perdit à peu près autant en degrés.

Mamie Henriette regardait ses petits-enfants avec incrédulité : ils avaient dépouillé la carcasse du poulet, et s’étaient mis de la sauce partout sur la figure… Même leurs mains étaient luisantes de gras !

Samuel, qui avait déjà englouti son assiette avec voracité, pelait ce qu’il restait de viande sur son os de poulet. Caroline, quant à elle, se forçait à terminer ses dernières pommes de terre, oubliant une fois sur deux de mâcher la bouche fermée. Henriette les dévisageait, consternée.

Puis, sans un mot, cette dernière se mit à tapoter proprement les coins de sa bouche avec sa serviette, avant de la replier lentement et de la poser, bien à plat, sur la table. La leçon était claire : les bonnes manières, elles, ne faisaient pas de bruit !

Annie, qui observait le manège de sa mère du coin de l’œil, comprit immédiatement le sous-entendu.

– Sam ! Caroline ! Ca suffit !

Caroline et Sam levèrent la tête, surpris.

– Essayez de manger convenablement, je vous prie. Et en silence ! Nous avons l’impression d’être assis à côté de deux camions-poubelles qui travaillent !

Ils échangèrent un regard avec leur père, qui prit aussitôt leur défense :

– Ne sois pas si sévère, ma chérie… Tu vois bien qu’ils se régalent ! Et puis, il est tellement bon ton poulet… Ce serait une folie de ne pas le rouziguer* !

Mamie Henriette ne lui objecta rien de particulier, mais son visage avait pris la teinte du homard bouilli.

Contrariée, cette dernière saisit alors un os dans son assiette et le tendit gentiment à Rousquille. Immédiatement intéressée, le caniche se redressa et renifla délicatement l’objet.

– Va le boulotter tranquillement dans ta gamelle, déclara Henriette d’une voix ferme et autoritaire.

Sous le regard fier de sa maîtresse, Rousquille s’empara précautionneusement de l’os puis trottina vers la cuisine. A la cour, une princesse n’aurait pas fait moins de manières.

– Au fait, s’étonna Annie, ça me fait penser… Quelqu’un aurait-il vu Moustache ce soir ?

Ce fut les derniers mots qui parvinrent à mes oreilles. Rousquille venait de me repérer à la fenêtre !

La seconde d’après, la pièce entière se mit à basculer et un énorme fracas retentit bruyamment dans toute la maison.

* Rouziguer : expression nîmoise signifiant ronger, grignoter.

Chapitre 13 : L’Installation

Précédemment dans l’histoire :

Henriette et Rousquille sont en train de s’installer dans la maison. Moustache ne s’est toujours pas montré, préférant continuer à les observer discrètement.

Résolu à en savoir davantage sur nos invitées, j’approchai de la façade arrière de la maison puis, silencieusement, effectuai un grand saut pour atteindre le rebord d’une des fenêtres vitrées du salon. Des pantoufles en feutre n’auraient pas produit moins de bruit.

Jetant un œil à l’intérieur, je vis passer la frêle silhouette de Caroline : on lui avait demandé de monter un bol à l’étage. Elle se concentrait sur l’objet avec la plus grande attention, de crainte d’en renverser maladroitement le contenu sur le carrelage du salon.

Bizarrement, je m’aperçus que Franck avait disparu. Cela ne m’étonnait qu’à moitié : à tous les coups, le lâche était parti se planquer !

Annie et Sam, eux, faisaient des allers-retours entre la cuisine et le salon, dressant la table au plus vite. De là où je me trouvais, j’avais l’impression d’écouter une conversation téléphonique un peu hachée :

– Tu en penses qu- Ma-n, je so- la c-rb-eille à pain ? Je coupe des tr-ches -tôt f-nes ou -paisses ?

J’entendais mal.

– Peu imp- m- chér-, fais comme tu -fères, ça -ra très bien tant que tu ne te coupes pas un d-, répondit-elle tandis que je grimaçais, frustré.

Je pris la décision de descendre du rebord de cette fenêtre, et d’aller me percher quelques mètres plus loin, près de celle de la cuisine. La réception s’améliora, mais je restais toutefois sur mes gardes. Ainsi posté, j’étais plus exposé.

– Tu es gentil de me donner un coup de main, Samuel.

Il émit un léger grognement, avant de rétorquer :

– Tu sais, entre supporter les râleries de Mamie à l’étage ou t’aider à mettre la table, le choix est vite fait…

Annie mima une révérence, balayant l’air d’un tour de bras :

– Ta générosité te perdra, lança-t-elle avec une expression qui oscillait entre un rire évident et une note de désespoir.

Malgré des échanges à voix basse, je distinguai sans peine ce qu’ils disaient :

– Tu l’as bien vu quand elle est arrivée, non ? A peine descendue du train, elle ne pouvait déjà pas s’empêcher de rouspéter !

Je revis en image l’arrivée de la matrone, son pas décidé écrasant le tapis de l’entrée, sa façon de lisser le pli de son imperméable pour effacer toute marque pénible du voyage. Son ton arrogant et autoritaire, tandis qu’elle s’adressait à Franck, résonnait encore dans mes oreilles. Ne vous méprenez pas, je ne le plaignais pas. J’appréhendais plutôt la suite. Cette attitude, en effet, ne signifiait rien de bon.

On aurait dit que cette femme avait été déçue par la moitié de la planète, et qu’elle se méfiait comme de la peste de la moitié restante ! Difficile de croire qu’Annie était sa fille, tant les personnalités des deux femmes étaient diamétralement opposées.

Je vis cette dernière poser une carafe d’eau sur la table et, d’un geste, la faire glisser vers son fils.

– Mamie Henriette a eu une vie difficile, tu sais bien…

– Oui, je sais, répondit-il en récitant à tout vitesse la succession des faits qu’il connaissait par cœur. Papy est mort quand tu étais petite, et, du jour au lendemain, elle s’est retrouvée seule. Elle a dû tout assumer. Elle est devenue de plus en plus aigrie, les années ne l’ont pas arrangée !

Le jeune homme marqua une pause.

– A mon avis, au départ, elle avait quand même un sacré potentiel, balança-t-il en souriant.

Il rit de l’effet que sa réflexion avait produit : sa mère faisait une tête de trois kilomètres !

– En bien… lui dit-elle en lui roulant de gros yeux. Quel résumé édifiant ! Je ne te félicite pas !

Il n’y était pas allé de main morte, me dis-je amusé.

– Ben quoi ? s’exclama-t-il. Grosso modo, c’est ce que tu nous as raconté, non ? fit-il d’un air faussement innocent.

Elle leva les sourcils. Une moue réprobatrice lui fronçait le visage.

– Je pense tout de même avoir fait preuve d’une ou deux subtilités supplémentaires, jeune homme, dit-elle en secouant la tête d’un air mécontent.

Puis, son regard changea subitement, et elle resta pensive un moment.

– Mais tu as raison dans un sens… avoua-t-elle, résignée. Elle s’est retrouvée veuve très jeune, à devoir à la fois m’élever et travailler. A l’époque, je n’étais encore qu’un bébé… Ce n’était pas facile de tout gérer.

Elle fit une pause.

– Et puis, j’ai rencontré ton père… Nous sommes immédiatement tombés très amoureux.

A ces mots, mon museau se tordit. La jalousie venait encore de me piquer douloureusement le cœur. De rage, je feulai. Mais personne à l’intérieur ne le remarqua.

– J’ai décidé de partir avec lui. Du jour au lendemain, j’ai quitté la maison familiale. Je l’ai laissée seule.

– Et quoi ? Elle n’avait qu’à se remarier !

Je le vis un instant réfléchir à ce qu’il venait de dire.

– C’est vrai qu’avec son caractère, les prétendants ne se seraient peut-être pas bousculés au portillon… Cela dit, chaque pot a son couvercle !

– Ce n’est pas si simple… Elle l’avait trouvé, son couvercle, figure-toi, dit-elle en souriant. Papy était son grand amour ! Elle n’a jamais voulu d’autre homme dans sa vie.

Elle émit un bref soupir, avant de reprendre.

– Un jour, toi aussi, tu sauras ce que c’est le grand amour… Quand on le perd, Monsieur Je-sais-tout, dit-elle en lui chatouillant le nez avec un torchon, on ne le remplace pas en un claquement de doigts !

Elle marqua à nouveau une pause, pensive, imaginant probablement à quoi ressemblerait sa vie sans Franck…

Ne t’en fais pas, Annie, je serai toujours là, moi, miaulai-je en caressant tendrement la vitre de la patte.

Un voile gris lui tomba sur les yeux.

– On doit avoir mal, supposa-t-elle. Longtemps… Et très profondément.

Soudain, je vis qu’ils tournaient tous deux la tête vers les escaliers. Je fis un bond de l’autre côté, et aperçus Caroline qui redescendait les marches en pestant. Elle avait l’air énervé : elle passa devant moi sans me voir.

Avec agilité, je regagnai l’autre fenêtre tout en me demandant ce qui avait bien pu la mettre dans un tel état. Quand elle débarqua dans la cuisine, elle paraissait encore plus furieuse. Elle avait les joues empourprées, ses poings rageusement vissés sur les hanches. Ses yeux, eux, lançaient des éclairs noirs :

– L’eau était trop froide pour Rousquille ! Il a fallu que je la change, et que je remplisse le bol une seconde fois. Avec de l’eau tempérée, s’il vous plaît !

De la fumée lui sortait des narines.

– Maman, Mamie n’est là que depuis deux heures, et j’ai déjà envie qu’elle parte !

Caroline avait de multiples qualités, mais la patience n’en faisait pas partie.

J’entendis Annie rire de bon cœur devant sa bouille exaspérée :

– Franchement, poursuivit-elle, je ne comprends pas pourquoi tu t’entêtes à l’inviter à la maison. Tu vois bien que ça la saoule d’être avec nous !

A ces mots, des plis barrèrent immédiatement le front d’Annie, qui la reprit :

– Attention à votre vocabulaire, jeune fille !

Au même moment, la porte du garage s’ouvrit :

– Ca y est ! entendis-je Franck claironner fièrement. Je pense que ça devrait aller !

Caroline devança ma pensée :

– T’étais passé où ? lui demanda-t-elle.

– Au garage. Mamie m’a demandé de monter la chaudière, elle trouvait que le chauffage était réglé trop bas.

– Quoi ? fit Caroline en explosant à nouveau.

– Si seulement sa mauvaise humeur pouvait décongeler avec ! balança Sam.

Franck était sur le point de condamner l’insolence de son fils quand, soudain, tous se retournèrent. Le pas lourd d’Henriette venait de résonner dans les escaliers.

Annie agita aussitôt ses mains en l’air :

– Allez, finissez vite de mettre la table, dit-elle en les pressant. Le poulet est prêt, j’arrive dans une minute ! Et faites un effort pour sourire, ajouta-t-elle, sourcils arqués : on ne vous demande pas non plus la lune !

Le pas traînant, Caroline et Samuel soupirèrent, avant de quitter la pièce.