Chapitre 17 : Fais-toi oublier

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Précédemment dans l’histoire :

Henriette vient de déclarer aux Malloré qu’elle était allergique aux poils de chats. Elle menace de s’en aller s’ils ne trouvent pas de solution pour écarter Moustache de la maison. Quand Franck propose d’installer notre héros au garage, Samuel, par solidarité, décide de l’accompagner.

Je décidai d’aller rendre visite à Mike. J’avais grandement besoin de me changer les idées, et je n’avais aucune envie de passer la soirée à les observer.

Une forte amitié nous liait Mike et moi. J’espérais qu’il aurait de bons conseils à me donner. Et puis, que ferais-je de plus ici ? Aider les Malloré à ranger ? Certainement pas ! Après tout, Franck m’avait congédié… Ils n’avaient qu’à se débrouiller !

Je me dirigeai vers la rue des Romarins, parallèle à la nôtre. J’étais sûr qu’il y serait. Depuis qu’il habitait chez Jojoko, Mike sortait de moins en moins. En outre, l’état de la vieille dame avait empiré ces derniers mois. Mike évitait donc autant que possible de s’absenter, en particulier lorsqu’il la savait seule à la maison.

Quand j’arrivai, il était allongé sur la balancelle, en train de somnoler. Des cartons remplis d’objets cassés encombraient la porte d’entrée. Un charmant désordre, dont la vieille dame avait le secret.

Je grimpai sur les marches du perron. Son oreille bougea légèrement.

– Qui va là…? marmonna-t-il la voix pâteuse.

Cette question était purement formelle. Le vieux chat, perspicace, avait reconnu mon pas.

– Salut Mike… C’est moi…

Immédiatement, ma petite voix triste l’inquiéta.

– Ça va ?

Moustaches baissées, j’optai pour l’honnêteté.

– Pour tout t’avouer… Pas vraiment.

Il se releva.

– Je suis dans un sale pétrin, déclarai-je.

Curieux d’en savoir davantage, il sourit, avant de tenter une plaisanterie :

– Gros Jack t’as surpris en train de traverser sa pelouse bien taillée ?

Il espérait ainsi alléger la tension qui me rongeait.

Je secouai la tête, accueillant sa boutade avec indifférence.

– Si ça avait été le cas, je serais déjà mort et enterré.

Gros Jack était le dogue argentin de M. et Mme Marchal.

Ce couple de retraités, attentionné et prévenant, était très apprécié dans le quartier. Mike et moi les croisions fréquemment, ils habitaient proche de là, tout au bout de l’allée du Bois.

La silhouette de Mme Marchal me revint brièvement en mémoire. De constitution assez robuste, elle était grande et charpentée. Cependant, elle avait un regard très doux, presque onctueux, qui attendrissait ses traits. Les rides de son visage lui dessinaient de tendres éventails au coin des yeux. Et, quand elle cuisinait, c’était la toute rue qui embaumait !

Son mari, lui, était un peu plus âgé, et était éternellement coiffé d’un béret. Ce dernier, utile pour dissimuler une calvitie que rien n’arrêtait, avait aussi l’avantage de le protéger du froid.

M. Marchal, en effet était très frileux. Il ne sortait jamais sans une de ses fameuses vestes en tweed, chaude et épaisse, qui lui donnaient un air chic et élégant. Ses sourcils, broussailleux, venaient malheureusement gâcher : ils s’étiraient en deux vagues symétriques, surplombant le haut de ses lunettes de façon sauvage et désordonnée. Pour lui, les ciseaux ne servaient qu’à couper du papier : il ne lui serait jamais venu à l’idée qu’ils puissent l’aider à dégager sa vue !

M. Marchal avait eu un léger infarctus l’année passée. Depuis, sur les conseils de son médecin, il marchait aussi souvent que possible. Sa femme l’accompagnait volontiers. Attentive au moindre signe de fatigue, elle réglait ses pas au rythme de ceux de son mari. Quand ils se promenaient, ils avaient toujours un mot agréable pour les habitants du quartier, ils s’arrêtaient régulièrement pour bavarder.

En repensant à leur fils, je ne pus cependant m’empêcher de grimacer. Hector était un jeune homme sec et peu avenant, qui daignait rarement prendre des nouvelles de ses parents. Pendant longtemps, il n’était passé chez eux qu’en coup de vent ! Un jour, allez savoir pourquoi, Hector leur avait laissé son chien. S’il venait  à présent les voir plus régulièrement, il n’était pas devenu plus aimable pour autant.

M. et Mme Marchal avaient quand même été bien embêtés… Même si l’on décidait d’occulter ses quatre-vingt kilos de muscles, Gros Jack demeurait terrifiant… Ce n’était pas un chien, non…

C’était un véritable monstre !

Avec son pelage ras et son regard perçant, Gros Jack donnait la chair de poule à tous les chats du quartier. Nul doute que ça l’amusait énormément !

Il avait le corps blanc, glacé. Comme un albinos. Deux horribles billes noires et un pas lourd, qui inspiraient une peur bleue à quiconque le croisait sur son chemin.

Dès qu’il flairait une présence étrangère – peu importait laquelle -, il se mettait instinctivement à grogner. Narines fumantes, museau écumant de rage, un simple pas en avant suffisait à dissuader les curieux… Un geste diablement persuasif, croyez-moi ! Le sol lui-même tremblait quand il se déplaçait.

C’était un animal dressé dans un seul et unique but : défendre son territoire ! Et, en dehors d’Hector et de ses parents, il n’admettait personne sur le pâté de maison des Marchal.

– Je suis dépité, poursuivis-je. La grand-mère de Sam et Caro a débarqué ce soir…

– Ah, ce n’est que ça ton problème ? fit-il en claquant négligemment sa langue sur son palais, l’air soulagé.

Il s’étira de toute sa longueur.

Je l’entendis bailler, avant d’émettre un petit rire amusé :

– Les enfants s’occupent moins de toi depuis qu’elle est là, c’est ça que tu ne supportes pas ? lança-t-il pour me taquiner.

– Mais non, répliquai-je. Tu n’y es pas du tout…

– Dis-toi que ça ne va durer qu’un temps… Tout rentrera dans l’ordre quand elle aura mis les voiles !

Il s’affaissa de nouveau légèrement.

– Avec un peu de chance, t’auras aussi ta part du gâteau. Elle va te dorloter comme un nouveau-né ! Elles font toujours ça, les vieilles… Couche-toi un peu sur ses genoux pendant qu’elle regarde la télé, tu verras ! Même la mienne n’y résiste pas !

Je faillis m’étrangler.

– Ça va pas ??? hoquetai-je. Tu ne la connais pas !!! Henriette n’est pas une grand-mère… disons… ordinaire ! Tu ne peux pas l’attendrir si facilement… Elle est du genre coriace, crois-moi !

Je marquai un temps d’arrêt.

– Et puis, je ne t’ai pas tout dit…

– Ah bon ?

– Il y a pire…

Il dressa son oreille fendue vers moi.

– Elle a un chien…

Sa réaction fut bien plus vive que je ne l’imaginais. Il se leva d’un bond, manquant dégringoler :

– Quoi ??? Un chien ? s’écria-t-il, paniqué.

– Oui… Un caniche… Elle s’appelle Rousquille…

– Par tous les saints ! Un caniche…, répéta-t-il, comme pour s’assurer qu’il avait bien compris.

J’acquiesçai en silence.

Il laissa passer un moment de réflexion, arpentant le perron de droite à gauche.

Il opérait des demi-tours de plus en plus nerveux quand, tout à coup, je le vis s’arrêter net.

Me regardant alors droit dans les yeux, il déclara :

– Mon pauvre… t’es foutu… !

Le son de sa voix, grave, fut sans appel.

Moi qui cherchais du réconfort, je me retrouvais bien bête.

Je baissai le museau, déçu.

– Tu peux rien faire contre un caniche, affirma-t-il, fataliste.

Les mots qui succédèrent sonnèrent comme un funeste présage.

– Ta vie va devenir un enfer…

Il marqua une pause, songeur.

– Elle fera tout pour t’éliminer…, poursuivit-il avec solennité.

Je sentis une profonde colère envahir ma gorge.

– M’enfin Mike, rétorquai-je pour ma défense, ça fait plus de six mois que je vis chez les Malloré ! J’ai fait ma place ! Tu m’y as toi-même aidé, et tu sais comme moi qu’ils m’adorent !

Cet argument, qui pesait pourtant lourd pour moi, ne le convainquit pas.

Je laissai passer quelques instants, puis repris plus timidement, défendant l’hypothèse qui était la mienne :

– Je me disais qu’il suffisait simplement de serrer les crocs une semaine, le temps que son séjour arrive à terme…

Mike secoua la tête, sceptique.

– C’est probablement ce que tu as de mieux à faire… Quoi qu’il en soit, ça va être la pire semaine de ta vie !

Nous entendîmes un bruit de clochette tintinnabuler depuis l’étage.

– Faut que je te laisse… En ce moment, Jojoko fait vraiment n’importe quoi… Hier, elle s’est endormie dans son fauteuil en oubliant d’éteindre la gazinière. Tu te rends compte ? Heureusement que je suis rentré à temps, elle aurait pu mettre le feu à toute la maison !

J’ouvris des yeux étonnés.

– Ben dis donc, ça ne s’arrange pas on dirait…

– Elle doit probablement chercher ses pilules pour la nuit… Elle a dû oublier qu’elle les avait mises dans la boîte à pharmacie…

– Vas-y Mike, file, lui dis-je.

Il sauta de la balancelle, avant de marquer un nouveau temps d’arrêt.

Avec intensité, il me regarda une dernière fois, l’air désolé.

– Un conseil, mon pote : fais profil bas… Juste quelques jours… Les choses vont se tasser, tu verras bien après.

Je hochai la tête pour le remercier, puis le vis se faufiler par la fenêtre ouverte, avant de disparaître.

Il avait sûrement raison…

Pour le moment, mieux valait que je me fasse oublier.

Encore une histoire de priorité

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– Hé, mon cœur, pas trois heures sous la douche !!! Je fais tous les jours la leçon aux enfants, m’oblige pas à faire pareil avec toi !

– Désolée Minou… J’aime bien réfléchir sous la douche.

– A quoi ? A l’écologie ? Aux dépenses énergétiques ? Aux pays sous-développés, qui n’ont pas suffisamment d’eau pour se laver ?

– Je pense à mon nouveau roman… J’ai mon idée, j’étais justement en train d’y penser… J’ai envie d’essayer autre chose, je me demande si ça va marcher… Je tiens une idée, tu vois, j’ai bien envie de la développer mais je sais pas si ça vaut le coup. L’histoire m’inspire bien, c’est certain…

– En tous cas, ton roman ne sortira pas du robinet !!! Alors si tu pouvais t’activer, j’apprécierais.

Je le regarde s’en aller, un peu blasée.

On n’a décidément pas le même sens des priorités !

Esquisse#1 : Jojoko

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En ce moment, je suis en train de chercher la tête de mes personnages.

La première, ou du moins celle que je vous présente aujourd’hui, c’est Jojoko.

Jojoko est un personnage loufoque, d’une tendresse sans borne. Je trouvais amusant que dans mon roman l’un de mes personnages se perde un peu les chèvres… Si on regarde bien, on a tous une Jojoko autour de nous.

Jojoko parle à ses plantes vertes, elle ouvre et ferme les portes des placards plusieurs fois par jour. Elle met toujours ses vieilles charentaises au réfrigérateur, le soir, avant de se coucher. C’est vrai qu’elle aime sentir le frais réveiller ses pieds… Elle dit que ça lui rappelle un peu sa Russie Natale.

Il n’y avait qu’un personnage aussi déjanté capable de recueillir Mike à la déchetterie. Elle y était venue chercher quelques canards à cinq pattes, c’est finalement avec lui qu’elle est repartie… Elle lui a sauvé la vie.

On le sait tous, des familles, il en existe de deux types. Les familles de sang, et des familles de cœur. Celles imposées par la naissance, et celles qu’on a choisies.

Mike et Jojoko sont des figures très fortes de solitude et d’indépendance. Deux âmes cabossées, à la noblesse rare, que le destin fera se rencontrer et qui ne se quitteront plus jamais.

Ah, les beaux jours qui reviennent !

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Ah, les beaux jours qui reviennent !

De mon bureau, je vois le soleil briller depuis ma grande baie vitrée.

Je fais une pause et contemple le paysage au-dehors. J’entends le vent souffler. Je le regarde courir dans le jardin, en appui sur les herbes courbées.

Un bourdon me chatouille l’oreille. Je tourne la tête, je le vois zigzaguer. Il s’approche d’un joli bouton printanier…

Je le regarde qui vient le flairer, l’aile enfiévrée.

– Brrrrrzzzziiiii Brrrrrzzzziiiii… Vos pétales, i’ zouvrent à quelle heure, ma’m’zelle ?

Elle, timide, réserve son mystérieux secret.

Cette rencontre inattendue ravage mon imagination. Une fleur. Un bourdon…

Sous mes yeux, c’est loxymore parfait !

Le silence vrombissant, version végétale ! C’est l‘harmonie du scandale.

C’est le pop corn salé, l‘invention de la glace au Roquefort, la brevétisation du cale-menton (ceux qui ont essayé de dormir dans le métro comprendront).

Le succès de la grenouillère-serpillère, plébiscitée par les jeunes mamans éreintées.

L’industrialisation du savon marron, odeur goudron.

L’idée géniale des pâtes verdâtres, molles comme des calamars (soi-disant, goût épinard).

Vous ne vous êtes jamais demandé, vous-même, comment certaines idées étaient nées ? Là, soudain, j‘entrevois la façon dont le string a un jour été inventé…

Je perçois la poésie qu’il y a, l’été, à porter des sandales ajourées. Leurs menus bras croisés, sur des chaussettes en coton un peu mouillées.

C’est aussi sûrement ainsi, un matin de mai, dans un esprit inspiré, que le premier bijou d’anus est né…

C’est alors que jaillit soudain une fusée ! Surgissant de nulle part, le chat de mon conjoint déboule, l’air passablement énervé. Le voilà qui décoche un sévère coup de patte au bourdon, lui assénant une claque magistrale en plein citron !

J’entends Paf ! puis Bzziouuuuuuuuu… Ensuite, plus rien.

L’inspiration sonnée, je vois le bourdon, assommé, chuter et se planter dans le gazon encore tout frais…

–  Tu crois que ça ennuierait le printemps d’aller sonner à côté ? On s’entend plus ronfler ! semble-t-il m’indiquer, à moitié réveillé.

Mon conjoint

Il a accepté de me suivre dans mon aventure.

Il me demande régulièrement : « Alors ? Moustache à New York ? Ca va ou bien ? »

La dernière fois, il a rêvé que j’avais trouvé une nouvelle idée de livre… « Tu allais écrire sur un poulpe… Je t’ai répondu que, quand même, ce serait difficile de lui trouver un prénom… C’est là que tu m’as dit qu’il s’appellerait Armand. Je me suis réveillé juste après. »

Des fois, je me demande s’il me prend réellement au sérieux…