Chapitre 17 : Fais-toi oublier

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Précédemment dans l’histoire :

Henriette vient de déclarer aux Malloré qu’elle était allergique aux poils de chats. Elle menace de s’en aller s’ils ne trouvent pas de solution pour écarter Moustache de la maison. Quand Franck propose d’installer notre héros au garage, Samuel, par solidarité, décide de l’accompagner.

Je décidai d’aller rendre visite à Mike. J’avais grandement besoin de me changer les idées, et je n’avais aucune envie de passer la soirée à les observer.

Une forte amitié nous liait Mike et moi. J’espérais qu’il aurait de bons conseils à me donner. Et puis, que ferais-je de plus ici ? Aider les Malloré à ranger ? Certainement pas ! Après tout, Franck m’avait congédié… Ils n’avaient qu’à se débrouiller !

Je me dirigeai vers la rue des Romarins, parallèle à la nôtre. J’étais sûr qu’il y serait. Depuis qu’il habitait chez Jojoko, Mike sortait de moins en moins. En outre, l’état de la vieille dame avait empiré ces derniers mois. Mike évitait donc autant que possible de s’absenter, en particulier lorsqu’il la savait seule à la maison.

Quand j’arrivai, il était allongé sur la balancelle, en train de somnoler. Des cartons remplis d’objets cassés encombraient la porte d’entrée. Un charmant désordre, dont la vieille dame avait le secret.

Je grimpai sur les marches du perron. Son oreille bougea légèrement.

– Qui va là…? marmonna-t-il la voix pâteuse.

Cette question était purement formelle. Le vieux chat, perspicace, avait reconnu mon pas.

– Salut Mike… C’est moi…

Immédiatement, ma petite voix triste l’inquiéta.

– Ça va ?

Moustaches baissées, j’optai pour l’honnêteté.

– Pour tout t’avouer… Pas vraiment.

Il se releva.

– Je suis dans un sale pétrin, déclarai-je.

Curieux d’en savoir davantage, il sourit, avant de tenter une plaisanterie :

– Gros Jack t’as surpris en train de traverser sa pelouse bien taillée ?

Il espérait ainsi alléger la tension qui me rongeait.

Je secouai la tête, accueillant sa boutade avec indifférence.

– Si ça avait été le cas, je serais déjà mort et enterré.

Gros Jack était le dogue argentin de M. et Mme Marchal.

Ce couple de retraités, attentionné et prévenant, était très apprécié dans le quartier. Mike et moi les croisions fréquemment, ils habitaient proche de là, tout au bout de l’allée du Bois.

La silhouette de Mme Marchal me revint brièvement en mémoire. De constitution assez robuste, elle était grande et charpentée. Cependant, elle avait un regard très doux, presque onctueux, qui attendrissait ses traits. Les rides de son visage lui dessinaient de tendres éventails au coin des yeux. Et, quand elle cuisinait, c’était la toute rue qui embaumait !

Son mari, lui, était un peu plus âgé, et était éternellement coiffé d’un béret. Ce dernier, utile pour dissimuler une calvitie que rien n’arrêtait, avait aussi l’avantage de le protéger du froid.

M. Marchal, en effet était très frileux. Il ne sortait jamais sans une de ses fameuses vestes en tweed, chaude et épaisse, qui lui donnaient un air chic et élégant. Ses sourcils, broussailleux, venaient malheureusement gâcher : ils s’étiraient en deux vagues symétriques, surplombant le haut de ses lunettes de façon sauvage et désordonnée. Pour lui, les ciseaux ne servaient qu’à couper du papier : il ne lui serait jamais venu à l’idée qu’ils puissent l’aider à dégager sa vue !

M. Marchal avait eu un léger infarctus l’année passée. Depuis, sur les conseils de son médecin, il marchait aussi souvent que possible. Sa femme l’accompagnait volontiers. Attentive au moindre signe de fatigue, elle réglait ses pas au rythme de ceux de son mari. Quand ils se promenaient, ils avaient toujours un mot agréable pour les habitants du quartier, ils s’arrêtaient régulièrement pour bavarder.

En repensant à leur fils, je ne pus cependant m’empêcher de grimacer. Hector était un jeune homme sec et peu avenant, qui daignait rarement prendre des nouvelles de ses parents. Pendant longtemps, il n’était passé chez eux qu’en coup de vent ! Un jour, allez savoir pourquoi, Hector leur avait laissé son chien. S’il venait  à présent les voir plus régulièrement, il n’était pas devenu plus aimable pour autant.

M. et Mme Marchal avaient quand même été bien embêtés… Même si l’on décidait d’occulter ses quatre-vingt kilos de muscles, Gros Jack demeurait terrifiant… Ce n’était pas un chien, non…

C’était un véritable monstre !

Avec son pelage ras et son regard perçant, Gros Jack donnait la chair de poule à tous les chats du quartier. Nul doute que ça l’amusait énormément !

Il avait le corps blanc, glacé. Comme un albinos. Deux horribles billes noires et un pas lourd, qui inspiraient une peur bleue à quiconque le croisait sur son chemin.

Dès qu’il flairait une présence étrangère – peu importait laquelle -, il se mettait instinctivement à grogner. Narines fumantes, museau écumant de rage, un simple pas en avant suffisait à dissuader les curieux… Un geste diablement persuasif, croyez-moi ! Le sol lui-même tremblait quand il se déplaçait.

C’était un animal dressé dans un seul et unique but : défendre son territoire ! Et, en dehors d’Hector et de ses parents, il n’admettait personne sur le pâté de maison des Marchal.

– Je suis dépité, poursuivis-je. La grand-mère de Sam et Caro a débarqué ce soir…

– Ah, ce n’est que ça ton problème ? fit-il en claquant négligemment sa langue sur son palais, l’air soulagé.

Il s’étira de toute sa longueur.

Je l’entendis bailler, avant d’émettre un petit rire amusé :

– Les enfants s’occupent moins de toi depuis qu’elle est là, c’est ça que tu ne supportes pas ? lança-t-il pour me taquiner.

– Mais non, répliquai-je. Tu n’y es pas du tout…

– Dis-toi que ça ne va durer qu’un temps… Tout rentrera dans l’ordre quand elle aura mis les voiles !

Il s’affaissa de nouveau légèrement.

– Avec un peu de chance, t’auras aussi ta part du gâteau. Elle va te dorloter comme un nouveau-né ! Elles font toujours ça, les vieilles… Couche-toi un peu sur ses genoux pendant qu’elle regarde la télé, tu verras ! Même la mienne n’y résiste pas !

Je faillis m’étrangler.

– Ça va pas ??? hoquetai-je. Tu ne la connais pas !!! Henriette n’est pas une grand-mère… disons… ordinaire ! Tu ne peux pas l’attendrir si facilement… Elle est du genre coriace, crois-moi !

Je marquai un temps d’arrêt.

– Et puis, je ne t’ai pas tout dit…

– Ah bon ?

– Il y a pire…

Il dressa son oreille fendue vers moi.

– Elle a un chien…

Sa réaction fut bien plus vive que je ne l’imaginais. Il se leva d’un bond, manquant dégringoler :

– Quoi ??? Un chien ? s’écria-t-il, paniqué.

– Oui… Un caniche… Elle s’appelle Rousquille…

– Par tous les saints ! Un caniche…, répéta-t-il, comme pour s’assurer qu’il avait bien compris.

J’acquiesçai en silence.

Il laissa passer un moment de réflexion, arpentant le perron de droite à gauche.

Il opérait des demi-tours de plus en plus nerveux quand, tout à coup, je le vis s’arrêter net.

Me regardant alors droit dans les yeux, il déclara :

– Mon pauvre… t’es foutu… !

Le son de sa voix, grave, fut sans appel.

Moi qui cherchais du réconfort, je me retrouvais bien bête.

Je baissai le museau, déçu.

– Tu peux rien faire contre un caniche, affirma-t-il, fataliste.

Les mots qui succédèrent sonnèrent comme un funeste présage.

– Ta vie va devenir un enfer…

Il marqua une pause, songeur.

– Elle fera tout pour t’éliminer…, poursuivit-il avec solennité.

Je sentis une profonde colère envahir ma gorge.

– M’enfin Mike, rétorquai-je pour ma défense, ça fait plus de six mois que je vis chez les Malloré ! J’ai fait ma place ! Tu m’y as toi-même aidé, et tu sais comme moi qu’ils m’adorent !

Cet argument, qui pesait pourtant lourd pour moi, ne le convainquit pas.

Je laissai passer quelques instants, puis repris plus timidement, défendant l’hypothèse qui était la mienne :

– Je me disais qu’il suffisait simplement de serrer les crocs une semaine, le temps que son séjour arrive à terme…

Mike secoua la tête, sceptique.

– C’est probablement ce que tu as de mieux à faire… Quoi qu’il en soit, ça va être la pire semaine de ta vie !

Nous entendîmes un bruit de clochette tintinnabuler depuis l’étage.

– Faut que je te laisse… En ce moment, Jojoko fait vraiment n’importe quoi… Hier, elle s’est endormie dans son fauteuil en oubliant d’éteindre la gazinière. Tu te rends compte ? Heureusement que je suis rentré à temps, elle aurait pu mettre le feu à toute la maison !

J’ouvris des yeux étonnés.

– Ben dis donc, ça ne s’arrange pas on dirait…

– Elle doit probablement chercher ses pilules pour la nuit… Elle a dû oublier qu’elle les avait mises dans la boîte à pharmacie…

– Vas-y Mike, file, lui dis-je.

Il sauta de la balancelle, avant de marquer un nouveau temps d’arrêt.

Avec intensité, il me regarda une dernière fois, l’air désolé.

– Un conseil, mon pote : fais profil bas… Juste quelques jours… Les choses vont se tasser, tu verras bien après.

Je hochai la tête pour le remercier, puis le vis se faufiler par la fenêtre ouverte, avant de disparaître.

Il avait sûrement raison…

Pour le moment, mieux valait que je me fasse oublier.

Les conseils sont toujours bons à prendre #2

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J’ai aussi sollicité Virginie, une copine professeure des écoles.  Elle a été l’institutrice d’un de mes enfants et, à force de nous côtoyer, nous sommes devenues amies.

En plus de cuisiner les meilleures quiches de restes de toute l’Occitanie (!), c’est une très grande lectrice :

– Y’avait des fois, franchement, je me marrais toute seule !

J’ai essayé d’améliorer les passages qu’elle préférait pour en faire les moments forts du récit. Ses conseils m’ont également incitée à ajouter encore plus de relief aux personnages.

Carine, de son côté, a de suite tiqué sur le titre :

– Je trouve que ce serait plus accrocheur d’ajouter Moi, juste avant Moustache.

J’ai évalué une poignée de secondes cette possibilité… Moi, Moustache… avant de l’écarter : ça me faisait trop penser à Moi, Christiane F., 13 ans, Droguée, Prostituée. Franchement, je pouvais pas !

Y’a des associations d’idées, comme ça, qui m’interdisent certaines tournures. J’écris « mine de rien » je pense « mine de crayon » dans la foulée. C’est nul mais c’est un réflexe quasi pavlovien. Je n’arrive plus à dire « si tu savais, j’étais dans un état… » : j’imagine aussitôt à quoi ressemble « l’Ohio », avant de reconnaître une fois de plus ô combien c’est débile.

Je fus cependant reconnaissante à Carine pour sa remarque : après y avoir bien réfléchi, j‘en étais arrivée à la conclusion que Moustache se suffisait à lui-même ! A cette idée, je n’ai pu m’empêcher de sourire…

J‘aime profondément  mon personnage principal. Son arrogance est une merveilleuse source d’inspiration. J’imagine souvent quelle serait sa réaction, placé dans telle ou telle situation, toutes plus improbables les unes que les autres. Au fur et à mesure de l’écriture des tomes, j’ai forcé les traits de son caractère et je le pressurisais dès que possible. Le pauvre… Qu’il se rassure, dès que j’ai fini mes corrections il pourra partir en thérapie : j’attends un peu avant de me lancer dans le tome 4.

Par contre, j’ai une confession à vous faire.

J’ai rayé ma copine Séveu de ma liste de lecteurs-tests.

Je l’adore, attention, le problème n’est pas là. Mais depuis vingt ans qu’on se connaît, je n’ai jamais réussi soutirer un avis critique constructif : même si j’avais une gigantesque éruption cutanée sur le visage, un herpès labial qui me déformait la lèvre supérieure et un soudain strabisme convergent, elle serait capable de me dire que j’ai bonne mine ! Et elle le penserait vraiment, en plus (si si !).

Une jour, je m’en souviens, on passait les vacances d’été ensemble et elle a choisi le dernier yaourt sur la table des desserts. Il était à la fraise. Juste après, elle s’est sentie obligée de préciser :

– C’est parce que j’aime la fraise…

Avec Marlène, on a éclaté de rire !

– Arrête de te justifier, Séveu ! qu’elle lui a dit. Mange-le, ton yaourt à la fraise !

Cependant, c’est mon amie depuis la classe prépa, je lui ai quand même fait lire mes livres. Et vous savez quoi ?

Aussi étonnant que cela puisse sembler, elle n’a pris aucunes pincettes pour me balancer qu’elle avait trouvé ça nul… Elle m’a dit que je n’avais absolument aucun talent, et que jamais un best-seller ne sortirait de ma plume. Que je pouvais m’arrêter là : je n’avais pas le niveau, selon elle. Je dois avouer que, venant de sa part, ça m’a quand même fait un truc…

Mais non, voyons, il est bien évident que je plaisante !

Elle n’aurait jamais pu dire cela, pour la simple et bonne raison qu’elle aurait été victime d’une combustion spontanée inexpliquée bien avant que le premier mot ne sorte de sa bouche. En outre, sous l’effet du choc, la Terre se serait probablement fendue en deux, ce qui fait que vous l’auriez senti vous aussi.

En vérité, j’ai ajouté un brin de suspens car ce qu’elle a pensé de mon travail ne va pas beaucoup vous surprendre : elle a a-do-ré, naturellement… et du début à la fin, s’il vous plaît !!! On dira ce qu’on voudra, mais ça fait toujours du bien.

Les premiers conseils #1

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C’est Caro (ma copine psy) qui m’a conseillé la première d’ouvrir un blog :

– Faudrait que tu échanges autour de ton travail, ça te permettrait de te faire connaître !

Sa réflexion m’a étonnée… Elle qui déteste aller sur les réseaux sociaux !

Cependant, le conseil était pertinent, j’y repensais régulièrement.

Quand j’ai terminé mon troisième tome, au début du mois de février, je m’y suis collée. Après tout, je n’avais pas grand chose à perdre (si ce n’est d’égratigner un peu ma fierté… et quand bien même, je me suis dit que je m’en relèverais).

C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’ouvrir enfin mon blog.

Ma copine Marlène, elle, est prof de lettres en collège. Elle m’a tout de suite annoncé la couleur :

– Je te préviens, la litté jeunesse, c’est pas ma came ! J’ai même bâillé en lisant Harry Potter, t’imagine !

Du coup, je me doutais qu’elle serait sévère.

Je lui ai quand même transmis mon manuscrit, ça n’a pas loupé : elle s’est ennuyé prodigieusement ! Cela dit, elle m’a corrigé toutes les fautes et m’a fait discrètement passer une fiche récapitulative concernant l’usage du passé simple dans le récit… Je l’en remercie.

Avec le recul, je dois reconnaître qu’en effet, au début, la description de mes actions laissait à désirer. Ses conseils m’ont beaucoup fait progresser !

Marion, mon ancienne collègue documentaliste avec qui j’ai partagé un bureau pendant sept ans, m’a dit qu’on ne pouvait pas cueillir de mûres à l’automne… Finement observé ! ai-je de suite pensé.

Après, elle m’a dit qu’on pouvait toujours les acheter surgelées… Mais j’ai préféré mettre une bonne vieille tarte aux quetsches entre les mains des Marchal.

A la fin de sa lecture, elle m’a dit :

– Le problème, c’est que je n’arrive plus à savoir si un roman est bon ou pas. En trente ans de carrière, j‘en ai tellement lu ! Et faut avouery’avait quand même pas mal de navets… Je me suis souvent demandé pourquoi on éditait celui-ci plutôt que celui-là. Parfois, vraiment, je comprenais pas !

Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. Si on regardait le bon côté des choses, c’était encourageant !

Au final, elle a beaucoup aimé ce premier manuscrit. Elle a enchaîné les deux autres tomes dans la foulée ! Yes !!!

Accepter de prendre des râteaux !

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« Malgré ses qualités, votre roman ne correspond pas à notre ligne éditoriale »… Ca ressemble un peu à cette phrase qu’on a tous entendue dans notre vie (il y a toujours des petits chanceux, c’est vrai) : « je t’aime bien, mais je préfère qu’on reste amis ».

C’est ce qu’on appelle un gros râteau !

Et donc, Moustache : 6ème râteau ce matin…

Arrrrrrrrgh… J’en ai marre, je vais aller élever des chèvres en Patagonie ! Je partirai avec mon vieux pull, elles me prendront pour une cousine !

Bon, calmons-nous et réfléchissons.

Twilight, Stephanie Meyer : 14 refus !

Carrie, Stephen King : 30 refus !

Harry Potter, J. K. Rowling : 12 refus !

Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes, Robert Pirsig : 121 refus ! Oui, 121, vous avez bien lu ! (cela dit, on ne va pas se mentir, c’est vrai que y’a quelque chose avec le titre…)

Allez, on range le pull sous l’oreiller et on se motive !

Chapitre 2 : Le Prénom

Le jour de mon arrivée, les Malloré se réunirent autour de la table pour réfléchir à la question.

De mon côté, je m’attendais à porter un prénom raffiné, poétique, fin et subtil, à l’image du beau spécimen que j’étais… Sans prétention aucune, la nature m’avait plutôt gâté !

J’avais le poil magnifiquement soyeux, une belle robe tigrée, blanche et rousse. Des yeux bleus en forme de noisette, très joliment dessinés. Ce n’était pas mes seules qualités !

J’avais une démarche naturellement chaloupée : je me déplaçais avec grâce, un brin désinvolte, conscient de l’effet hypnotique que je produisais sur ceux qui avaient la chance de croiser mon chemin. Un tel magnétisme était plutôt rare, chez les individus de mon espèce. Depuis ma naissance, je n’avais remarqué aucun félin plus distingué dans mon entourage !

J’étais jeune, soit, mais j’avais déjà quelques certitudes, et celle-ci en faisait partie : j’avais incontestablement quelque chose de singulier ! Je méritais donc un prénom à la hauteur de mon standing.

Tigrou, par exemple, n’aurait jamais fait l’affaire : beaucoup trop ordinaire ! Et surtout très fade, comme une purée de choux-fleurs. Non, je valais beaucoup mieux que ça !

Heureusement, tout le monde autour de la table semblait de cet avis, à en juger par la façon dont ils se concentraient pour me trouver un prénom original.

De mon côté, je les écoutais, l’air de rien, tout en m’amusant à faire rebondir un bouchon en liège dans tous les angles de la cuisine. Je ne voulais pas les stresser davantage, j’essayais de rester le plus discret possible.

Quand j’entendis la voix d’Annie lancer sa première idée, le bouchon partit d’un coup sec et vint se coincer directement derrière le réfrigérateur !

– Pourquoi pas Ron ? proposa-t-elle innocemment, comme elle connaissait la passion de ses enfants pour la célèbre saga anglaise.

Ca ne va pas, non ? pensai-je en levant subitement le museau. C’est complètement nul, ce prénom !!!

Ronald, c’était le prénom du meilleur copain d’Harry Potter. Vous savez, le petit rouquin un peu balourd, aussi adroit qu’un prêtre normand, avec sa baguette toute cabossée. De mémoire, il avait même de l’acné, dans l’épisode trois…

Je soufflai, excédé, et me rapprochai du meuble en râlant. J’espérais qu’ils passeraient vite à autre chose, et flanquai quelques coups de patte pour tenter de déloger mon jouet.

– Encore faudrait-il qu’il ait des pouvoirs magiques…, répondit Samuel avec une imparable logique.

Si seulement, regrettai-je en moi-même, tandis que je continuai de taper frénétiquement sur le bouchon pour le faire bouger… Ce maudit cylindre ne m’aurait pas résisté très longtemps !

Mais il était toujours bloqué derrière le pied du réfrigérateur. Je m’échinai tant bien que mal à vouloir le ramener vers moi, sans succès. Franck m’observait, perplexe.

Au bout d’un moment, peiné, il se leva pour me prêter main forte. D’un simple crochet de l’index, il décoinça le bouchon et, l’instant d’après, ce dernier atterrit directement entre mes pattes !

Merci, miaulai-je, reconnaissant.

– Apparemment, ce n’est pas le cas, nota-t-il simplement en se redressant, l’air désabusé.

J’y serais arrivé tout seul, précisai-je, un peu vexé par sa remarque.

J’hésitai avant de relancer mon jouet vers l’avant, redoutant un nouvel incident. Finalement, je pris le parti de le laisser de côté, et décidai de lustrer mon poil.

L’assemblée passa rapidement à l’idée suivante :

– Pourquoi pas Carotte ? demanda alors Caroline de sa petite voix aigue.

A nouveau, je levai le museau, stupéfait. Elle voulait probablement faire mouche, la pauvre, avec son idée saugrenue… C’était raté !

Tu n’as rien trouvé de plus ridicule, jeune fille ? demandai-je d’un miaulement incrédule. Un nom de légume ? Tu es sérieuse ?

Elle me regarda, le visage rayonnant de fierté : je la défiai ouvertement en retour.

Alors oui, Caroline était vraiment à croquer, comme on dit, avec ses fossettes aux coins des lèvres et sa frimousse de poupée Corolle… Cependant, à ce moment-là, j’étais convaincu que deux fils s’étaient touchés par mégarde dans son cerveau !

Il était hors de question que je mette une patte dehors avec un prénom pareil ! Je ne me gênai pas pour le lui faire savoir, émettant un feulement de protestation qui fut sans équivoque.  

– T’es complètement folle, ma pauvre ! s’écria Samuel, outré. Tu veux qu’il devienne la risée du quartier ?

Bien dit, l’ami !

J’étais ravi de constater que Samuel était de mon côté.

– Ton idée, c’est carrément de la maltraitance !

Interpelé, je marquai un temps d’arrêt.

Ah bon ? Tant que ça ?

C’est vrai que c’était osé, mais de là à parler de maltraitance… Il n’y allait pas avec le dos de la cuillère !

– Quand la SPA viendra sonner à la porte, tu feras moins la maligne !

– N’importe quoi ! objecta-t-elle. Tu veux pas que ce soit MON prénom qui soit choisi, c’est tout ! T’es jaloux parce que j’ai de meilleures idées que toi !

Il allait rétorquer, quand leur mère s’interposa :

– Ma chérie…, opposa Annie pour tenter de calmer les deux mulets qui s’affrontaient, je ne crois pas que ce soit cela le problème… Ce que ton frère essaye de te dire, très  maladroitement, d’ailleurs, fit-elle en adressant à son fils un regard réprobateur, c’est que ce n’est peut-être pas le prénom le plus judicieux pour un adorable chaton comme lui !

Je hochai la tête, l’air entendu, et me fis la remarque que cette femme avait, indubitablement, un goût certain. Caroline eut beau taper du pied, sa proposition fut déboutée. Je pensais l’avoir échappé belle… J’allais vite déchanter.

Le ton montait : chaque enfant voulait être mon maître officiel, et leurs idées ne faisaient jamais l’unanimité. La discussion s’envenimait, les esprits s’échauffaient quand, brusquement, Franck se leva et tapa des deux mains sur la table.

D’un geste éloquent, il coupa court aux effusions de voix et un étrange silence s’abattit alors dans la pièce.

Je dressai le museau, oreilles aux aguets :

-Tout d’abord, fit-il d’une voix grave, ce chat est à tout le monde, et chacun d’entre nous devra s’en occuper.

Le ton qu’il employa n’admettait aucune objection. 

– Donc, poursuivit-il, inutile de lui attribuer un maître : nous serons tous responsables de lui !

Parfait.

Cet homme comprenait combien j’aimais ma liberté, et je l’en félicitai intérieurement. J’étais convaincu que nous allions bien nous attendre, lui et moi.

– Et puis, pour le prénom, enchaîna-t-il, on ne va pas s’enquiquiner… Un chat c’est quoi ? Deux oreilles, des moustaches et une queue ! On va l’appeler Moustache et puis c’est tout !

Quoiiiiiiiiii ????

Je manquai de m’étrangler et, sous l’effet du choc, mes poils se hérissèrent tout à coup : c’était une véritable douche froide !

Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels mon regard alternait nerveusement de l’un à l’autre : quelqu’un allait forcément s’opposer, il ne pouvait en être autrement !

J’étais incrédule. Pas un n’émettait d’objection !

Excédé, j’eus l’idée de pousser un feulement rageur, pour les faire réagir. Ce qui sortit de ma gorge ressembla à tout sauf à ça… On aurait dit un grincement strident, comme l’aurait fait d’un tiroir métallique grippé par la rouille.

– C’était quoi, ce bruit bizarre ? demanda Caroline, les sourcils froncés. 

J’avais à peine deux mois : ma voix n’avait pas encore mué. Je me sentis soudain profondément ridicule.

Annie, elle, n’avait même pas entendu. Songeuse, je la voyais balader sa main en l’air comme si elle était ailleurs :

– Moustache… Moustache…, répétait-elle à voix basse.

Elle essayait d’apprécier la musicalité du prénom – tout à fait inexistante, selon moi.

– Hum… Oui ! C’est plutôt joli ! déclara-t-elle soudain en souriant.

Pardon ?

Et pourquoi pas oreille ou poil, tant qu’à y être ?

Les enfants, les suppliai-je d’un regard implorant, s’il vous plaît, dites quelque chose !

– Ok, entendis-je, éberlué, Caroline concéder de mauvaise grâce, va pour Moustache !

Comment ça, va pour Moustache ? Mais non ! Va pas pour Moustache du tout !

Mon regard se tourna vers Samuel.

Je t’en prie, mon grand, sois raisonnable…

A présent, il était mon dernier espoir.

Quand je le vis hocher la tête en signe d’approbation, je sus que ma vie entière venait de basculer…

– De toute façon, jugea-t-il bon de préciser, ce n’est pas le plus important.

Je reçus l’argument comme un ultime coup de poignard.

Ben voyons ! Pas le plus important, mon prénom ? Très bien !

A partir d’aujourd’hui, je t’appellerai Narine. Et toi, Caroline, Auriculaire ! Voilà ! Qu’est-ce que vous en dites ? 

Annie émit un soupir de soulagement :

– Parfait ! Maintenant que le dossier est clos, les enfants, dit-elle, vous pouvez retourner jouer dans vos chambres. On vous appellera pour dîner d’ici un quart d’heure…

Avant d’ajouter :

– Et n’oubliez pas de vous laver les mains avant de redescendre !

Mais ils s’étaient déjà engouffrés dans les escaliers en courant.

J’étais tombé dans une famille de dingues ! Quelle humiliation… Mon prénom avait été choisi par hasard. Son importance, balayée d’un revers de main.

Je me mis à réfléchir à toute vitesse, galvanisé par une colère nouvelle qui me tordait douloureusement les nerfs. J’eus soudain de grands projets en tête : j’allais déclencher une révolution, mener mes confrères au soulèvement général ! Demain, nous serions tous en ordre de bataille, prêts à nous battre pour réclamer plus de considération pour notre espèce, et le respect qui lui était dû !

En un mot, je fulminais. Mais personne ne semblait plus se préoccuper de moi.

Annie s’affairait dans la cuisine, pendant que Franck cherchait les couverts pour dresser la table. J’entendais la vaisselle s’entrechoquer dans les placards, la porte du réfrigérateur s’ouvrir et se fermer, l’eau vive couler dans l’évier. On aurait dit qu’ils m’avaient tous oublié… En signe d’indignation, je leur tournai le dos.

Au bout d’un moment, Annie s’approcha de moi : elle tenait quelque chose dans sa main :

-Tiens, mon joli cœur, voilà pour toi…

Je restai sur mes gardes, méfiant. Pensait-elle vraiment pourvoir se faire pardonner aussi facilement ?

Non, Madame ! Quelques mots doux n’y suffiront pas ! Feulai-je en tournant le museau vers elle, l’œil mauvais. Il faudra du temps avant que ma blessure ne cicatrise, beaucoup de temps…

Intérieurement, je doutais même qu’elle y parvienne un jour !

Soudain, je sentis un fumet subtil me chatouiller les narines : une alléchante pâtée arrivait droit dans ma gamelle !

Tandis que je me frottais les babines, l’idée que, tout compte fait, le prénom Moustache n’était pas si mal me traversa l’esprit. L’instant d’après, je rendais les armes : la révolution attendrait !

Et puis, si ça leur fait plaisir, concédai-je avec la magnanimité du gourmand, au moment même où j’engloutissais ma première bouchée avec des ronronnements de satisfaction nourris. 

Excellent choix, Annie ! la félicitai-je en tournant rapidement les yeux vers elle. Fondant, savoureux à souhait… Et ce parfum, quelle merveille !

Je vis qu’elle me souriait en retour.

Finalement, ils avaient peut-être du cœur, dans cette famille, me dis-je en reportant à nouveau mon attention vers la pâtée.

En tous cas, ce délicieux émincé de saumon méritait que je creuse quelque peu la question.

Blog, page Facebook, c’est parti !

D’accord, j’avoue, je me sens ridicule et, accessoirement, je suis morte de trouille…

Ca y est, je suis sur le point de faire le grand saut !

Je vais me lancer dans la grande aventure des blogs et autres réseaux sociaux pour promouvoir mon activité d’écrivain… Vu d’ici, ça fait un peu haut !

Faut quand même une sacrée dose d’arrogance, quand j’y pense…: croire que ce qu’on a écrit aurait une quelconque importance alors qu’au fond, je doute à en tourner en rond toutes les nuits ! Les blogs, tout ça, c’est un monde inconnu pour moi.

Mais j’ai décidé d’y plonger quand même, avec mes trois bouquins sous le bras. Depuis, j’ai l’impression d’être une héroïne de télé-réalité à la noix : pour Moustache, votez 1… Purée, c’est vraiment pas mon truc.

Bref, une petite voix au fond de moi ne me donne pas le choix. Ma sœur non plus, d’ailleurs. Et elle sait être persuasive quand elle s’y met : « T’as pas écrit trois tomes pour des prunes…! »

Ce serait un peu dommage de s’arrêter là, qu’elle me dit, bouge-toi !

Elle a raison.

En même temps, c’est l’aînée. Et faut toujours écouter les plus grands.

Bon, on y va. J’ai mon stylo entre les dents, je ferme les yeux, je souffle un coup pour me donner du courage : trois, deux, un… C’est partiiiiiiiiii !

On se retrouve de l’autre côté, frangine !

 

Mon conjoint

Il a accepté de me suivre dans mon aventure.

Il me demande régulièrement : « Alors ? Moustache à New York ? Ca va ou bien ? »

La dernière fois, il a rêvé que j’avais trouvé une nouvelle idée de livre… « Tu allais écrire sur un poulpe… Je t’ai répondu que, quand même, ce serait difficile de lui trouver un prénom… C’est là que tu m’as dit qu’il s’appellerait Armand. Je me suis réveillé juste après. »

Des fois, je me demande s’il me prend réellement au sérieux…