Chapitre 18 : De nouveaux appartements

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Précédemment dans l’histoire :

Moustache est allé chercher du réconfort auprès de son ami Mike. Ce dernier lui a conseillé de se faire oublier, le temps de laisser les choses se calmer. Moustache, d’abord outré, reconnaît ensuite à regrets que ce conseil n’est peut-être pas si mauvais…

Une bonne heure s’était écoulée depuis mon accrochage avec Rousquille.

Je déambulais tristement, me rapprochant de la maison sans grand enthousiasme. J’avais le front bas et le moral en berne… Mes pattes, étonnamment molles, semblaient pourtant peser des tonnes.

Tout était calme alentour. La maison des Malloré se dressait derrière une haie. Qui aurait pu soupçonner que, derrière les murs lisses de cette petite maison en briques, une véritable guerre de territoire était en cours ? Personne. Un silence plat régnait.

Depuis la bagarre, j’avais l’estomac douloureusement noué. Devant l’entrée, je distinguai la lumière jaune de l’entrée qui filtrait… Les Malloré ne dormaient pas.

J’avançai prudemment sur le gravier de l’allée. Je reniflai ça et là, truffe aux aguets, à la recherche d’une information quelconque… Je ne percevais rien d’alarmant. Que des odeurs familières autour de moi.

Si je n’avais pas moi-même assisté à l’arrivée de la trouble-fête, rien de ce que je percevais n’aurait pu m’alerter sur un quelconque changement, en dehors des volets roulants qui avaient été fermés et de la voiture qu’on avait déplacée. Elle était à présent garée sur le chemin qui menait au garage.

Mon inquiétude ne faisait qu’augmenter… Et si personne ne m’ouvrait ? J’imaginais déjà passer la nuit dehors, terrorisé à l’idée de me retrouver nez à nez avec Gros Jack. Il chassait tous les soirs dans le quartier, à la faveur de l’obscurité, tapi derrière un bosquet ou caché à l’angle d’une ruelle étroite, attendant patiemment que l’un de nous tombe dans ses filets. 

Quelqu’un déverrouilla une porte au bas de l’allée. J’accourais en direction du bruit métallique quand j’aperçus la tête de Samuel qui dépassait.

Il me guettait.

– Ah Mous, te voilà enfin !

Le poids écrasant ma poitrine se fit soudain plus léger : il y en avait au moins un qui me cherchait !

– Je commençais à me faire du souci… Où avais-tu disparu ?

Je lui fis une fête du tonnerre.

Je me frottai à ses chevilles, ronronnant aussi fort qu’un moteur d’avion prêt à décoller. Ne résistant pas à l’envie de me prendre dans ses bras, il fourra son nez busqué dans mon cou et, tendrement, me câlina :

– Je suis content de te voir, canaille !

Puis, reprenant un air plus sérieux, il déclara :

– Mon vieux, tu lui as mis une sacrée dérouillée, à la Rousquille !

Je me mis à ronronner de plus belle, flatté du compliment.

– Inutile de pavoiser, me sermonna-t-il. Votre prise de becs rend cette cohabitation encore plus compliquée ! J’ai exigé de rester dormir avec toi, mais il faut que tu te tiennes à carreau, dit-il en pointant un doigt accusateur sur moi. Je me suis fait sacrément allumer par Papa…

Je le regardai et miaulai, reconnaissant, pour le remercier.

– J’allais quand même pas t’abandonner ! me dit-il en me gratifiant d’un clin d’œil complice.

Il recula ensuite vers l’intérieur de la maison, refermant la porte derrière nous d’un rapide tour de clés.

Il emboîta le couloir étroit et baissa doucement une poignée de porte qui aurait mérité d’être revissée. Mais la porte en bois sur laquelle elle pendait attendait déjà depuis des années d’être peinte, Franck n’était manifestement pas pressé de s’en occuper…

Bientôt, le poil qu’il tenait dans sa main lui servirait de canne, pensai-je cyniquement.

Quand la porte s’ouvrit, la voix de Samuel se modifia :

– Regarde…, chuchota-t-il en me désignant la pièce. Voici notre nouvelle chambre, Moustache. J’espère que ça te plaît !

Si ça me plaisait ? J’étais aux anges !

Et ravi de constater que la résistance s’organisait.

Une chute de moquette, large, recouvrait la plus grande partie du sol, composé d’une simple chape brute en béton. Dans l’angle, un tabouret avait été descendu de l’étage. Un puissant néon accroché au plafond éclairait habituellement le garage, son désagréable grésillement avait été remplacé par une lampe de chevet un peu vieillotte qui diffusait une douce lumière orangée, suffisante pour s’orienter, sans toutefois être aveuglé.

Au milieu de ce modeste ruban de moquette, un matelas gonflé à bloc trônait fièrement. Il était recouvert d’un linge fraîchement lavé, d’une housse de couette aux motifs marins, assortie de deux coussins. Ces rayures bleues et blanches égayaient l’atmosphère austère que dégageaient les murs en parpaing, tristement gris.

Ma panière, elle, avait été installée juste à gauche du lit. Trois gamelles remplies à ras-bord d’eau, de croquettes et de pâtée la jouxtaient.

J’étais enchanté par ce nouvel aménagement. D’ordinaire assez miteux, le garage avait fait l’objet d’un réel effort de décoration, minimaliste mais fort louable et, bien que meublée chichement, cette pièce nous offrait tout ce dont nous avions besoin ! Elle vibrait d’une ambiance chaleureuse qui me comblait de joie.

Samuel, lui aussi, affichait un sourire radieux. Il disparut moins d’une seconde après : la voix suraiguë de Caroline résonnait dans les escaliers.

– J’en ai marre, c’est toujours Samuel qui a tout ! rouspétait-elle, escortée par son père.

Nous l’entendîmes râler bien avant de la voir apparaître.

– Ne me dis pas que, toi aussi, tu aurais voulu dormir dans le garage ?

Samuel se retourna :

– Il fait plus froid qu’en haut tu sais, la prévint son frère tandis qu’elle déboulait dans la pièce, c’est pas pour les fillettes !

– C’est trop bien de dormir ici ! s’exclama-t-elle, allongeant le cou pour voir le nouvel espace dans lequel Sam et moi allions camper toute la semaine.

– Tu te rappelles qu’ici il n’y a pas de toilettes ? Et que la pièce est truffée d’araignées !… Des grosses faucheuses… Qui passent leur temps à dévorer des mouches grasses, bien juteuses…

Samuel leva un doigt tactique en direction du plafond.

– Regarde leurs toiles. Tu les vois, là ? lui fit son frère en indiquant la myriade de fils gris, perlés de tâches noires, qui pendaient sinistrement au plafond. Elles en sont pleines… Il y en a des dizaines !

D’un mouvement de tête circulaire, elle détaillait le décor au-dessus de sa tête.

Visage fermé, elle avait l’air de moins en moins rassuré : de multiples toiles d’araignées pendaient mollement dans le vide, accrochées aux angles du plafond.

– Bien sûr, celles-ci sont inoffensives…

Il laissa passer une seconde de silence.

– Mais ce n’est pas le cas des autres…

Caroline eut peine à déglutir.

– Les tégénaires, les pholques, passe encore… Mais les araignées sauteuses, cachées sous l’établi… Elles piquent, tu ne savais pas ?

La voix de sa sœur se serra d’un coup.

– Ah bon…? balbutia-t-elle, en proie à une inquiétude qu’elle parvenait de moins en moins à dissimuler.

Son visage acheva de se décomposer tandis qu’elle tournait le cou vers le meuble indiqué. Elle se pencha, observant à la dérobée les longues toiles d’araignées qui s’étiraient dans la pénombre.

– C’est toi qui vois…

Elle se redressa fièrement, faisant mine de réfléchir. Sa décision était déjà prise.

– Bon… On verra demain… dit-elle en jetant ça et là des regards nerveux autour d’elle.

Sam et moi échangeâmes un regard entendu.

– C’est vrai que je me lève souvent la nuit pour faire pipi…, prétexta-elle.

– Je crois que c’est plus raisonnable, en effet. Dans l’obscurité, tu pourrais tomber dans les escaliers, et t’assommer… Imagine l’état dans lequel on te retrouverait !

Arborant une expression dégoûtée, elle tourna les talons puis remonta les escaliers à toute vitesse. Courageuse mais pas téméraire, notre petite allumette !

Samuel esquissa un grand sourire, satisfait de sa prestation, avant de s’adresser de nouveau à moi.

– On va être bien ici, rien que toi et moi !

Je répondis par un miaulement heureux.

– C’est juste une affaire de quelques jours, assura Franck.

Le son de sa voix m’arracha un grognement.

Il voulut m’adresser une caresse amicale, j’évitai son geste d’un instinctif pas en arrière. Il n’était pas prêt de me retoucher : ma rancœur mettrait des années à passer, si tant est qu’un jour je parvienne à lui pardonner !

Franck se releva, beau joueur. Il sourit puis tourna la tête vers son fils :

– Et toi, l’ado révolutionnaire, grand redresseur des injustices félines, lui lança-t-il d’un ton emphatique, je te souhaite une bonne nuit ! On t’a installé un chauffage d’appoint. Ne te plains pas si tu as froid. Maman t’a descendu une couette supplémentaire, tu n’auras qu’à te débrouiller avec.

Ce dernier répondit laconiquement que ça irait.

– On vous appellera tous les soirs depuis l’hôtel. Soyez sages avec Mamie, d’accord ? Et prends bien soin de ta sœur pendant notre absence, on compte sur toi !

D’un hochement de tête, Sam acquiesça.

Ils se prirent dans les bras, puis Frank, enfin, nous laissa.

C’est ça, bonne nuit, Judas* !

Samuel s’allongea sur le matelas de tout son poids. J’agrippai aussitôt sa manche et commençait à la mordiller. Ce dernier n’était manifestement pas d’humeur à jouer.

Il se recroquevilla sur moi et me sourit, l’air navré.

– Désolée, Moustache… Pas ce soir…

Je lui adressai un regard étonné. A son visage froissé, je compris que, même s’il tentait de donner le change, la situation le préoccupait plus qu’il ne l’aurait souhaité.

Pauvre Samuel… Il avait le moral dans les chaussettes…

Tu as agi de façon très courageuse, miaulai-je pour le réconforter. Ces deux mégères ne perdent rien pour attendre !

Il me cajola quelques instants mais, très vite, la fatigue le gagna. Bercé par mes ronronnements réguliers, il s’endormit peu après.

Pelotonné contre lui, je me sentais étonnamment serein. Ce soir, j’avais acquis une certitude : contre vents et marées, Samuel serait toujours à mes côtés.

Ce garçon-là, c’était mon arc-en-ciel à moi.

*Judas : nom employé pour désigner un traître.

Chapitre 17 : Fais-toi oublier

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Précédemment dans l’histoire :

Henriette vient de déclarer aux Malloré qu’elle était allergique aux poils de chats. Elle menace de s’en aller s’ils ne trouvent pas de solution pour écarter Moustache de la maison. Quand Franck propose d’installer notre héros au garage, Samuel, par solidarité, décide de l’accompagner.

Je décidai d’aller rendre visite à Mike. J’avais grandement besoin de me changer les idées, et je n’avais aucune envie de passer la soirée à les observer.

Une forte amitié nous liait Mike et moi. J’espérais qu’il aurait de bons conseils à me donner. Et puis, que ferais-je de plus ici ? Aider les Malloré à ranger ? Certainement pas ! Après tout, Franck m’avait congédié… Ils n’avaient qu’à se débrouiller !

Je me dirigeai vers la rue des Romarins, parallèle à la nôtre. J’étais sûr qu’il y serait. Depuis qu’il habitait chez Jojoko, Mike sortait de moins en moins. En outre, l’état de la vieille dame avait empiré ces derniers mois. Mike évitait donc autant que possible de s’absenter, en particulier lorsqu’il la savait seule à la maison.

Quand j’arrivai, il était allongé sur la balancelle, en train de somnoler. Des cartons remplis d’objets cassés encombraient la porte d’entrée. Un charmant désordre, dont la vieille dame avait le secret.

Je grimpai sur les marches du perron. Son oreille bougea légèrement.

– Qui va là…? marmonna-t-il la voix pâteuse.

Cette question était purement formelle. Le vieux chat, perspicace, avait reconnu mon pas.

– Salut Mike… C’est moi…

Immédiatement, ma petite voix triste l’inquiéta.

– Ça va ?

Moustaches baissées, j’optai pour l’honnêteté.

– Pour tout t’avouer… Pas vraiment.

Il se releva.

– Je suis dans un sale pétrin, déclarai-je.

Curieux d’en savoir davantage, il sourit, avant de tenter une plaisanterie :

– Gros Jack t’as surpris en train de traverser sa pelouse bien taillée ?

Il espérait ainsi alléger la tension qui me rongeait.

Je secouai la tête, accueillant sa boutade avec indifférence.

– Si ça avait été le cas, je serais déjà mort et enterré.

Gros Jack était le dogue argentin de M. et Mme Marchal.

Ce couple de retraités, attentionné et prévenant, était très apprécié dans le quartier. Mike et moi les croisions fréquemment, ils habitaient proche de là, tout au bout de l’allée du Bois.

La silhouette de Mme Marchal me revint brièvement en mémoire. De constitution assez robuste, elle était grande et charpentée. Cependant, elle avait un regard très doux, presque onctueux, qui attendrissait ses traits. Les rides de son visage lui dessinaient de tendres éventails au coin des yeux. Et, quand elle cuisinait, c’était la toute rue qui embaumait !

Son mari, lui, était un peu plus âgé, et était éternellement coiffé d’un béret. Ce dernier, utile pour dissimuler une calvitie que rien n’arrêtait, avait aussi l’avantage de le protéger du froid.

M. Marchal, en effet était très frileux. Il ne sortait jamais sans une de ses fameuses vestes en tweed, chaude et épaisse, qui lui donnaient un air chic et élégant. Ses sourcils, broussailleux, venaient malheureusement gâcher : ils s’étiraient en deux vagues symétriques, surplombant le haut de ses lunettes de façon sauvage et désordonnée. Pour lui, les ciseaux ne servaient qu’à couper du papier : il ne lui serait jamais venu à l’idée qu’ils puissent l’aider à dégager sa vue !

M. Marchal avait eu un léger infarctus l’année passée. Depuis, sur les conseils de son médecin, il marchait aussi souvent que possible. Sa femme l’accompagnait volontiers. Attentive au moindre signe de fatigue, elle réglait ses pas au rythme de ceux de son mari. Quand ils se promenaient, ils avaient toujours un mot agréable pour les habitants du quartier, ils s’arrêtaient régulièrement pour bavarder.

En repensant à leur fils, je ne pus cependant m’empêcher de grimacer. Hector était un jeune homme sec et peu avenant, qui daignait rarement prendre des nouvelles de ses parents. Pendant longtemps, il n’était passé chez eux qu’en coup de vent ! Un jour, allez savoir pourquoi, Hector leur avait laissé son chien. S’il venait  à présent les voir plus régulièrement, il n’était pas devenu plus aimable pour autant.

M. et Mme Marchal avaient quand même été bien embêtés… Même si l’on décidait d’occulter ses quatre-vingt kilos de muscles, Gros Jack demeurait terrifiant… Ce n’était pas un chien, non…

C’était un véritable monstre !

Avec son pelage ras et son regard perçant, Gros Jack donnait la chair de poule à tous les chats du quartier. Nul doute que ça l’amusait énormément !

Il avait le corps blanc, glacé. Comme un albinos. Deux horribles billes noires et un pas lourd, qui inspiraient une peur bleue à quiconque le croisait sur son chemin.

Dès qu’il flairait une présence étrangère – peu importait laquelle -, il se mettait instinctivement à grogner. Narines fumantes, museau écumant de rage, un simple pas en avant suffisait à dissuader les curieux… Un geste diablement persuasif, croyez-moi ! Le sol lui-même tremblait quand il se déplaçait.

C’était un animal dressé dans un seul et unique but : défendre son territoire ! Et, en dehors d’Hector et de ses parents, il n’admettait personne sur le pâté de maison des Marchal.

– Je suis dépité, poursuivis-je. La grand-mère de Sam et Caro a débarqué ce soir…

– Ah, ce n’est que ça ton problème ? fit-il en claquant négligemment sa langue sur son palais, l’air soulagé.

Il s’étira de toute sa longueur.

Je l’entendis bailler, avant d’émettre un petit rire amusé :

– Les enfants s’occupent moins de toi depuis qu’elle est là, c’est ça que tu ne supportes pas ? lança-t-il pour me taquiner.

– Mais non, répliquai-je. Tu n’y es pas du tout…

– Dis-toi que ça ne va durer qu’un temps… Tout rentrera dans l’ordre quand elle aura mis les voiles !

Il s’affaissa de nouveau légèrement.

– Avec un peu de chance, t’auras aussi ta part du gâteau. Elle va te dorloter comme un nouveau-né ! Elles font toujours ça, les vieilles… Couche-toi un peu sur ses genoux pendant qu’elle regarde la télé, tu verras ! Même la mienne n’y résiste pas !

Je faillis m’étrangler.

– Ça va pas ??? hoquetai-je. Tu ne la connais pas !!! Henriette n’est pas une grand-mère… disons… ordinaire ! Tu ne peux pas l’attendrir si facilement… Elle est du genre coriace, crois-moi !

Je marquai un temps d’arrêt.

– Et puis, je ne t’ai pas tout dit…

– Ah bon ?

– Il y a pire…

Il dressa son oreille fendue vers moi.

– Elle a un chien…

Sa réaction fut bien plus vive que je ne l’imaginais. Il se leva d’un bond, manquant dégringoler :

– Quoi ??? Un chien ? s’écria-t-il, paniqué.

– Oui… Un caniche… Elle s’appelle Rousquille…

– Par tous les saints ! Un caniche…, répéta-t-il, comme pour s’assurer qu’il avait bien compris.

J’acquiesçai en silence.

Il laissa passer un moment de réflexion, arpentant le perron de droite à gauche.

Il opérait des demi-tours de plus en plus nerveux quand, tout à coup, je le vis s’arrêter net.

Me regardant alors droit dans les yeux, il déclara :

– Mon pauvre… t’es foutu… !

Le son de sa voix, grave, fut sans appel.

Moi qui cherchais du réconfort, je me retrouvais bien bête.

Je baissai le museau, déçu.

– Tu peux rien faire contre un caniche, affirma-t-il, fataliste.

Les mots qui succédèrent sonnèrent comme un funeste présage.

– Ta vie va devenir un enfer…

Il marqua une pause, songeur.

– Elle fera tout pour t’éliminer…, poursuivit-il avec solennité.

Je sentis une profonde colère envahir ma gorge.

– M’enfin Mike, rétorquai-je pour ma défense, ça fait plus de six mois que je vis chez les Malloré ! J’ai fait ma place ! Tu m’y as toi-même aidé, et tu sais comme moi qu’ils m’adorent !

Cet argument, qui pesait pourtant lourd pour moi, ne le convainquit pas.

Je laissai passer quelques instants, puis repris plus timidement, défendant l’hypothèse qui était la mienne :

– Je me disais qu’il suffisait simplement de serrer les crocs une semaine, le temps que son séjour arrive à terme…

Mike secoua la tête, sceptique.

– C’est probablement ce que tu as de mieux à faire… Quoi qu’il en soit, ça va être la pire semaine de ta vie !

Nous entendîmes un bruit de clochette tintinnabuler depuis l’étage.

– Faut que je te laisse… En ce moment, Jojoko fait vraiment n’importe quoi… Hier, elle s’est endormie dans son fauteuil en oubliant d’éteindre la gazinière. Tu te rends compte ? Heureusement que je suis rentré à temps, elle aurait pu mettre le feu à toute la maison !

J’ouvris des yeux étonnés.

– Ben dis donc, ça ne s’arrange pas on dirait…

– Elle doit probablement chercher ses pilules pour la nuit… Elle a dû oublier qu’elle les avait mises dans la boîte à pharmacie…

– Vas-y Mike, file, lui dis-je.

Il sauta de la balancelle, avant de marquer un nouveau temps d’arrêt.

Avec intensité, il me regarda une dernière fois, l’air désolé.

– Un conseil, mon pote : fais profil bas… Juste quelques jours… Les choses vont se tasser, tu verras bien après.

Je hochai la tête pour le remercier, puis le vis se faufiler par la fenêtre ouverte, avant de disparaître.

Il avait sûrement raison…

Pour le moment, mieux valait que je me fasse oublier.

Lettre-type de refus

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Certains m’ont demandé à quoi ressemblait une lettre de refus.

Afin de satisfaire leur curiosité, j’en publie une, la plus récente.

Les éditeurs brandissent souvent le sacro-saint argument de la ligne éditoriale. On m’opposera cette fois l’inadéquation avec le développement souhaité de leurs collections.

Je le savais. La route que j’ai choisi d’emprunter n’est pas la plus aisée !

Driiiing !

Tiens, tiens… Un numéro inconnu… On décroche ?

Chapitre 16 : Le Bannissement

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Précédemment dans l’histoire :

Rousquille a surpris Moustache en train de les espionner durant le dîner, ce qui a donné lieu à un violent affrontement. La cuisine est sens dessus-dessous. Tandis que Franck balance Moustache dans le jardin pour séparer les deux animaux en furie, Henriette s’empresse de mettre Rousquille en sûreté à l’étage.

J’attendis sur la terrasse un moment, essayant de me calmer comme je pouvais.

Dès le premier soir, l’arrivée d’Henriette s’était soldée par un désastre. J’avais essayé de rester discret, mais l’attitude de Rousquille m’avait mis hors de moi. Elle m’avait délibérément provoqué !

Je faisais les cents pas, arpentant les lames de bois. Mille questions me taraudaient, mais l’une d’entre elles me chagrinait plus que les autres… Qu’allait-il advenir de moi ? J’étais de plus en plus inquiet, à mesure que j’y pensais. Comment les Malloré réagiraient-ils, après un éclat pareil ? Cette altercation avait été aussi soudaine que spectaculaire. Depuis mon adoption, ils ne m’avaient jamais vu réagir aussi violemment.

Pensif, mon regard se posa sur le pauvre tipi qui se dressait là, esseulé, au fin fond du jardin. Il semblait m’adresser ses condoléances. Les enfants n’y jouaient plus. Ils l’avaient délaissé à la fin de l’été et, comme moi, il était dans un piteux état…

Le délabrement de la charpente, composé de matériaux de récupération assemblés maladroitement, indiquait qu’il ne tiendrait pas jusqu’à l’année suivante, bien que l’ossature fût solide. Chevrons, branchages et chutes de lambris formaient le squelette d’un tétraèdre décadent, tout droit destiné à la déchetterie.

Je tendis le cou. L’intérieur était à l’abandon. La petite cuisine aménagée sur une caisse en bois faisait triste mine, deux galettes en mousse tâchées de terre la séparaient d’un salon de fortune. Perdu dans mes pensées, je réfléchissais. Allais-je devoir m’y installer pour la nuit ? Retourner dans la maison semblait impossible, tous devaient encore avoir les nerfs à vif.

Je regardais l’abri, songeur, quand des bruits sourds retentirent derrière moi. Ils me sortirent aussitôt de ma triste rêverie. Je m’approchai de la vitre de la maison et jetai un rapide coup d’œil à l’intérieur.

C’était Henriette. Elle redescendait, seule…

– Alors Mamie, demanda Caroline d’une voix inhabituellement confuse. Comment va Rousquille ? Moustache ne l’a pas trop amochée ?

– Qu… Mous-tache ? Tu veux dire que… Ce tigre enragé est à vous ? s’exclama-t-elle, incrédule.

– Oui…, confirma Annie. J’avais oublié de t’en parler… Les enfants insistaient pour adopter un chat, nous avons recueilli Moustache il y a un peu plus de six mois.

– C’est… votre… chat ? répéta-t-elle, hébétée. Allons bon, voilà autre chose !

Un silence gêné emplit la pièce.

Annie semblait particulièrement mal à l’aise, elle n’osait pas croiser le regard de sa mère.

– Alors ? Comment se porte Rousquille ? la relança timidement Franck.

Derrière mon hublot, j’étais suspendu à ses lèvres. J’espérais l’avoir complètement déglinguée, cette fêlée ! Voire, clouée au lit à jamais !

D’un ton sec, elle lui confia l’avoir examinée sous toutes les coutures pour s’assurer qu’une visite aux urgences vétérinaires n’était pas indiquée.

– Elle a de légères griffures sur le dos, mais rien de grave…

Zut et flûte ! grinçai-je entre mes crocs, déçu.

– Mais elle est sévèrement traumatisée !

Cette annonce, loin de me satisfaire pleinement, m’arracha tout de même un sourire de contentement.

– Quelle terrible scène de violence ! J’ai encore peine à y croire… Ma pauvre petite Rousquille… C’est horrible !

Je levai le museau, mauvais.

Dites donc, Mamie, laissez-moi vous rappeler ce léger détail : je suis chez moi ! Je n’allais tout de même pas laisser ce balai-brosse me provoquer sans réagir !

Comme si mes pensées l’avaient piquée, je la vis se raidir subitement.

– De toute façon, objecta-t-elle, tant que je serai chez vous… ce… Moustache, comme vous dites, devra rester dehors !

A ces mots, les visages des enfants se décomposèrent.

– Je suis terriblement allergique aux poils de chat ! justifia-t-elle. Et, comme vous avez omis de m’en informer, je n’ai pas pris d’antihistaminique* avec moi !

Avant d’achever, menton levé :

– À vous de décider : c’est lui ou nous !

Je ne voyais aucune raison valable d’hésiter, l’occasion était trop belle de s’en débarrasser !

Franck monta sur ses ergots. Il leva une main autoritaire, comme l’aurait fait un gendarme en charge de la circulation.

– Nous allons trouver une solution.

Mets-les à la porte, Franck, un point c’est tout !

L’instant d’après, je vis son visage s’éclairer. Il venait d’avoir une idée. Avant même de l’entendre parler, je sentis mes poils se hérisser.

– Je sais ! fit-il. Nous n’aurons qu’à installer Moustache au garage le temps de votre séjour !

La foudre venait à nouveau de s’abattre sur moi.

Quoi ? m’étranglai-je, choqué.

Les enfants, dites quelque chose ! les suppliai-je en moi-même. L’adolescent, scandalisé, ne mit pas longtemps à réagir.

– Papa ! s’écria Samuel. Tu te rends compte de ce que tu dis ?

Merci mon grand ! pensai-je avec soulagement. Pour une fois, la décision de Franck ne passerait pas !

– Je dors avec Moustache depuis le jour où on l’a adopté ! dit-il en explosant brutalement de colère. C’est mon ami ! Et je te rappelle qu’il vit ici, lui !

Il semblait furieux. A juste titre, pensai-je.

– Ce n’est pas lui l’intrus ! poursuivit-il d’une voix forte.

Il défia Henriette du regard et, sans ciller, se mit vertement à l’accabler :

– J’en ai assez qu’on bouscule toutes nos habitudes pour une vieille grincheuse qui sourit chaque fois qu’une dent lui tombe !

Si j’avais pu, je lui aurais sauté au cou !

Sa réaction me comblait de joie. Enfin un qui me soutenait !

Samuel était rarement en proie à de tels accès de colère. Il ne s’énervait pour ainsi dire jamais. Mais l’injustice était telle qu’elle l’avait fait sortir de ses gonds ! Son opposition me faisait chaud au cœur. Elle témoignait de l’attachement qu’il avait pour moi et, à mon sens, elle était parfaitement à la mesure de l’outrage que je venais de subir.

– Hors de question de virer Moustache à cause de ce caniche complètement allumé !

Il marqua une pause, avant de repartir à l’assaut.

– Après, fit-il avec un sourire mauvais, faut pas s’étonner ! À force de côtoyer Henriette, ce chien a fini par devenir aussi détestable que sa maîtresse !

A son visage blême, je vis qu’Henriette était sonnée. Samuel venait de lui décocher un uppercut de toute beauté !

Un silence pesant s’abattit alors la pièce. L’adolescent mit l’intensité de ce silence à profit, avant de déclarer :

– Je vous préviens, ponctua-t-il avec un aplomb inédit, si Moustache déménage au garage, j’y vais aussi !

A ces mots, Franck et Annie restèrent quelques secondes bouche bée, son ton était déterminé.

Le couple échangea un bref regard.

– Comme tu voudras, concédèrent-ils finalement.

Henriette, médusée, n’en revenait pas.

De mon côté, je jubilais. Quatorze ans seulement… Quel avenir prometteur !

En secret, j’espérais que nous aurions au moins droit à un matelas gonflable.

*antihistaminique : médicament utilisé pour effacer ou réduire les risques d’allergies.

Driiiiiing !!!

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Quand une maison d’édition te répond par mail, en général, ce n’est pas pour t’annoncer une bonne nouvelle…

Du coup, chaque fois qu’un numéro inconnu tente de me joindre, j’espère :

Driiiiing…

– Allô ?

– C’est le livreur d’Amazon ! J’ai un colis pour vous…

Grrrr…

Driiiiing…

– Oui ?

– Bonjour, c’est Amélie d’Orange. Connaissez-vous les avantages de la fibre ? Vous êtes éligible !

Je veux pas être fibrée, je veux être éditée !

Driiiiing…

– Vous êtes Arthur Martin ?

Il fut un temps où les faux numéros, je trouvais ça rigolo.

Parfois, j’ai l’impression d’attendre Godot.

Soupir… 

Allez, j’y retourne, le travail m’appelle. Si seulement les éditeurs pouvaient faire de même !

Chapitre 15 : Premier face à face

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Précédemment dans l’histoire :

En plein milieu du dîner, un grand fracas alerte les Malloré. En effet, Rousquille vient de surprendre Moustache en train de les espionner. 

Les Malloré bondirent immédiatement, mais ce fut Franck qui accourut le premier dans la cuisine. Quand il découvrit le chantier que nous avions provoqué, il porta la main à son front, sidéré : la cuisine ressemblait à un champ de bataille ! Et, d’une certaine façon, c’était le cas. Deux ennemis étaient en train de s’y livrer combat.

Tout était sens dessus-dessous… Des éclats de faïence et de verre brisé recouvraient une partie du carrelage. Deux des quatre chaises avaient été renversées, ma gamelle elle aussi avait volé. Des céréales et des croquettes jonchaient le sol… Elles gisaient, ramollies, au milieu des flaques d’eau… Ce terrible gâchis me brisait le cœur. Ma nourriture était sacrée : la vilaine allait me le payer !

Même l’innocent ficus, qui se dressait joliment d’ordinaire à côté de la fenêtre, ne tenait plus que miraculeusement en équilibre entre l’extrémité du plan de travail et le mur éclaboussé de terre. Son pot était fissuré de part en part, et une partie de ses racines pendaient, comme s’il avait été éventré.

Sous l’effet de la colère, j’avais moi-même doublé de volume. Je crachai sans discontinuer en direction du placard, devant lequel Rousquille s’était accroupie. Elle me défiait du regard, pattes avant pliées, prête à bondir, dans un état de fureur indescriptible : d’une seconde à l’autre, elle allait à nouveau me fondre dessus !

De mon côté, je grognais de toutes mes forces pour évacuer l’adrénaline qui montait.

– Henriette, ordonna soudain Franck, retenez Rousquille, je m’occupe de Moustache !

Devant l’urgence de la situation, ce dernier prenait le commandement des opérations.

– Moustache ? Mais qu’est-ce que…, balbutia Henriette, qui essayait péniblement de contenir la fureur de son chien.

J’étais sur le qui-vive. Concentré. En effet, je me préparais à disputer un deuxième round de toute beauté !

– Ne le brusque pas, Papa, implora Caroline d’une voix suppliante. Il doit être terrifié !

Moi, terrifié ? Elle n’avais pas dû bien me regarder. J’étais fou de rage en vérité ! Cet affreux caniche m’avait provoqué. Moi, je n’avais rien demandé, elle m’avait littéralement agressé !

Franck n’eut pas le temps de m’attraper. A peine eut-il avancé un pas vers moi que Rousquille me fonçait à nouveau dessus, piaillant comme une poule en délire !

Aussi sec, je détalai, l’évitant de justesse, puis sautai sur l’évier et renversai au passage la cafetière et le plateau de tasses qui la bordait. Il y eut un deuxième fracas épouvantable, mais je ne pris pas le temps de me retourner.

Déterminé à lui rabattre le caquet, je bondis sur le tabouret, atterris au sol puis repris ma course dans sa direction en contournant la table aussi vite que je pouvais. Elle allait voir, l’effrontée, de quel bois je me chauffais… Venir me provoquer chez moi, non mais quel toupet !

Je m’élançai, mais une grande flaque d’eau dévia ma route. Je dérapai en plein virage et glissai pitoyablement, ratant ma cible de peu… Néanmoins, je me félicitai d’avoir réussi à lui égratigner l’arrière-train au passage ! Sous l’effet de la surprise, Rousquille poussa un cri de douleur aigüe. Apparemment, Madame était douillette… J’étais fier de moi. Elle, verte de rage.

Je souris, avant de me redresser. Un bref coup d’œil avait suffit à me requinquer. Désorientée, cette dernière tournait en rond sur elle-même en geignant comme un cochon malade !

– Mais attrapez-le, ce chat est complètement fou ! s’écria Henriette.

Ses tripes s’étaient serrées à la vue de son caniche ainsi malmené.

Franck me prit alors à revers, puis fondit sur moi. En un rien de temps, il me souleva maladroitement et m’expédia d’un geste sec dans le jardin ! La fenêtre était restée grande ouverte, mon vol plané fut spectaculaire !

Les Malloré tondaient rarement la pelouse. Le matelas touffu du gazon amortit ma chute, et j’atterris mollement dans les herbes hautes bordant la terrasse.

Soucieux de conserver ma dignité, je me relevai aussitôt et, tandis que je m’ébrouai, je pris progressivement conscience de ce qui venait de se passer.

Je n’avais pas rêvé. Là, à l’instant, Franck m’avait balancé comme un vulgaire paquet d’ordures dans le jardin ! Le fourbe, comment avait-il osé ?

Peu après, la perplexité céda la place à l’indignation.

Très bien, sifflai-je.

J’étais plus énervé que jamais. Je voulus retourner à la charge pour achever ce que j’avais commencé. Zut…, pensai-je. Quelqu’un m’avait devancé : la fenêtre avait été refermée !

Je courus du côté opposé, vers la baie vitrée. Quelle ne fut pas ma déception quand je constatai qu’elle aussi, on l’avait verrouillée ! A nouveau, je pestai.

A travers la vitre, j’eus à peine de temps de voir Mamie Henriette disparaître à l’étage. Elle se hâtait de mettre Rousquille en sûreté… Pour cette fois, c’était râpé ! Ravalant ma frustration, je reculai. 

Finalement, me dis-je en moi-même, peu importait. Tôt ou tard, ma revanche viendrait, je le savais. Ce maudit caniche ne perdait rien pour attendre.

En rejoignant mon poste d’observation initial, je pris enfin conscience de l’étendue des dégâts… On aurait dit qu’une grenade avait explosé en plein milieu de la cuisine !

Annie s’affairait, balai à la main. Les enfants, eux, essayaient de remettre en ordre ce qui avait été brisé dans la bagarre. Je les regardais ramasser la casse, petits bouts par petits bouts, la mine triste, redressant le mobilier renversé au passage.

Comme s’il avait senti ma présence, Franck tourna soudain la tête vers la fenêtre et croisa mon regard. Aussitôt, son expression se durcit. Il s’approcha de la vitre et me chassa à nouveau d’un mouvement de bras.

Je le regardai, stupéfait.

Qu’aurais-je donc dû faire ?  miaulai-je, excédé. Laisser ce caniche hystérique me flanquer une dérouillée ? J’étais chez moi, tout de même !

Les yeux de Franck continuaient de me jeter des éclairs. Je soufflai. M‘expliquer n’aurait servi à rien : il était furieux.

Sans répliquer davantage, je décidai d’obtempérer. Tandis que je redescendais, posant la patte sur la terrasse en bois, je me fis la remarque que cette altercation n’allait certainement pas améliorer nos relations.

A cette idée, un curieux sentiment de tristesse, m’envahit soudain. Après tout, qu’en avais-je à faire, de son avis ? Il fallait me ressaisir à tout prix.

Chapitre 14 : Un dîner glacial

Précédemment dans l’histoire :

Les Malloré entendent Henriette descendre les escaliers. Aussitôt, Annie s’affole : elle presse tout le monde et demande à ses enfants de faire un effort pour être agréables. 

Telle une invitée de marque, Mamie Henriette s’était assise en bout de table. Elle présidait le dîner.

Ses épaules, gelées, étaient recouvertes d’un gilet de laine de l’épaisseur de la banquise. Elle avait le visage aussi glacé qu’un thermomètre de Sibérie.

A sa gauche, Samuel et Caroline s’efforçaient de se tenir correctement, le dos bien droit, imitant du mieux possible une posture d’enfants bien élevés. Qu’ils avaient l’air empoté ! Cette petite comédie était distrayante… Attendre ainsi, sagement, d’être servis, cela leur ressemblait si peu. Et en silence, qui plus est ! 

D’ordinaire, les repas se déroulaient dans une ambiance joyeusement animée : les enfants racontaient leur journée à tour de rôle, en se coupant régulièrement la parole. Les couverts s’échappaient à intervalles réguliers de leurs mains affamées. Ils rebondissaient de temps en temps sur le carrelage, provoquant ce bruit métallique, si caractéristique. En fin de journée, la fatigue les rendait toujours plus maladroits.

Quand Annie déposa sur la table la volaille méticuleusement découpée, je vis toutefois leurs narines frémir. L’odeur appétissante des herbes aromatiques qui suivit acheva de les ranimer. Des senteurs de thym, de laurier et de romarin se mirent à flotter dans l’air, faisant immédiatement saliver l’assemblée.

A moi aussi, la chair tendre du poulet me donnait l’eau à la bouche ! Sa peau luisante, dorée à point, avait été arrosée à la perfection durant la cuisson. Au fond de moi, j’espérais qu’ils m’en réserveraient une part pour plus tard…

Annie attrapa une longue fourchette à deux dents, piqua dans le plat pour servir ses convives, puis composa des assiettes anglaises à l’attention de chacun.

Tout y était : quelques pommes de terre grillées d’un côté, un morceau de viande cuit au four de l’autre, un filet d’assaisonnement pour les amateurs. Et de la salade, pour la couleur.

– Bon appétit ! leur souhaita-t-elle de son plus grand sourire.

Les enfants, répondant comme des bêtes sauvages au signal du départ, se ruèrent sur leur plat en avalant goulûment – presque sans les mâcher – les premières bouchées.

Je me mis aussitôt à rire : leur naturel contrarié était revenu au galop ! Annie secoua la tête, impuissante, mais ne les freina pas pour autant.

Elle semblait inquiète, une question lui brûlait les lèvres.

– Alors Maman ? Comment trouves-tu ce plat ?

– Mmm. La cuisson est correcte, fut la seule réponse de sa mère.

– Parfait… répondit aimablement Annie, un peu déçue. Pour l’agrémenter, poursuivit-elle d’un air qui se voulait naturel, il y a de la moutarde ou du sel de Guérande. Il doit aussi rester du gratin de légumes au réfrigérateur si tu préfères, au lieu des pommes de terre.

Cette dernière était à ses petits soins.

Honnêtement, je ne comprenais pas pourquoi. D’autant qu’Henriette semblait se faire un point d’honneur à maintenir une distance vertigineuse entre elles : elle s’évertuait à garder les yeux fixés sur son assiette !

– Ca ira, répondit-elle laconiquement.

Annie sembla hésiter, puis se lança :

– Tu fais toujours… livrer tes repas… par la même entreprise ?

Le sujet avait l’air sensible. Je vis Henriette se renfrogner légèrement, baissant encore davantage le front.

Frank, visiblement très occupé avec sa cuisse de poulet, ne le remarqua pas, et insista :

– Comment s’appelle-t-elle déjà… ? Ah oui ! Cékikitok, s’exclama-t-il soudain, heureux de constater qu’il ne perdait pas encore tout à fait la mémoire.

Ne te réjouis pas trop vite, pensai-je en fixant son crâne dégarni d’un œil amusé. Ta dégénérescence a déjà commencé : regarde un peu tes cheveux, mon vieux !

Contrairement à lui, j’étais dans la force de l’âge, moi : je n’avais jamais eu le poil aussi soyeux !

Henriette semblait un peu gênée. 

– Oui, c’est bien pratique, ma foi…, reconnut-elle, le regard fuyant.

Henriette ne cuisinait plus depuis qu’elle vivait seule. Ses repas étaient préparés par une centrale qui les lui livrait une fois par jour.

Je me fis aussitôt la remarque qu’elle ne devait probablement rien avoir mangé d’aussi savoureux depuis des semaines. Pourtant, elle s’entêtait à arborer un air détaché, goûtant du bout des lèvres, sans grand enthousiasme, ce qu’Annie lui avait servi avec parcimonie, conformément à son souhait.

– Et cela ne vous manque pas ? demanda Franck courtoisement.

Aussitôt, Annie le fusilla du regard.

– Je veux dire, de ne pas cuisiner ! dit-il en se reprenant vivement.

Sa femme parut soulagée. Décidément, ce nigaud n’en ratait pas une !

– Si vous en avez envie, vous pourriez vous y remettre, cette semaine. Les enfants seraient ravis de vous aider. Ils adorent mettre la main à la pâte, n’est-ce pas ? les interpela-t-il.

Je vis que ces derniers commençaient à s’impatienter. Utiliser les couverts les ralentissait. Ils hochèrent poliment la tête, en posant discrètement leurs fourchettes sur le rebord de l’assiette.

– Nous verrons…, déclara Henriette d’un ton neutre.

– Tu cuisinais si bien, à l’époque, l’encouragea Annie.

– Mmm…, grogna-t-elle. C’était dans une autre vie… Je n’ai plus le temps maintenant, dit-elle en redressant subrepticement les muscles de sa colonne vertébrale.

Elle gagna cinq bons centimètres, et, ce faisant, la pièce en perdit à peu près autant en degrés.

Mamie Henriette regardait ses petits-enfants avec incrédulité : ils avaient dépouillé la carcasse du poulet, et s’étaient mis de la sauce partout sur la figure… Même leurs mains étaient luisantes de gras !

Samuel, qui avait déjà englouti son assiette avec voracité, pelait ce qu’il restait de viande sur son os de poulet. Caroline, quant à elle, se forçait à terminer ses dernières pommes de terre, oubliant une fois sur deux de mâcher la bouche fermée. Henriette les dévisageait, consternée.

Puis, sans un mot, cette dernière se mit à tapoter proprement les coins de sa bouche avec sa serviette, avant de la replier lentement et de la poser, bien à plat, sur la table. La leçon était claire : les bonnes manières, elles, ne faisaient pas de bruit !

Annie, qui observait le manège de sa mère du coin de l’œil, comprit immédiatement le sous-entendu.

– Sam ! Caroline ! Ca suffit !

Caroline et Sam levèrent la tête, surpris.

– Essayez de manger convenablement, je vous prie. Et en silence ! Nous avons l’impression d’être assis à côté de deux camions-poubelles qui travaillent !

Ils échangèrent un regard avec leur père, qui prit aussitôt leur défense :

– Ne sois pas si sévère, ma chérie… Tu vois bien qu’ils se régalent ! Et puis, il est tellement bon ton poulet… Ce serait une folie de ne pas le rouziguer* !

Mamie Henriette ne lui objecta rien de particulier, mais son visage avait pris la teinte du homard bouilli.

Contrariée, cette dernière saisit alors un os dans son assiette et le tendit gentiment à Rousquille. Immédiatement intéressée, le caniche se redressa et renifla délicatement l’objet.

– Va le boulotter tranquillement dans ta gamelle, déclara Henriette d’une voix ferme et autoritaire.

Sous le regard fier de sa maîtresse, Rousquille s’empara précautionneusement de l’os puis trottina vers la cuisine. A la cour, une princesse n’aurait pas fait moins de manières.

– Au fait, s’étonna Annie, ça me fait penser… Quelqu’un aurait-il vu Moustache ce soir ?

Ce fut les derniers mots qui parvinrent à mes oreilles. Rousquille venait de me repérer à la fenêtre !

La seconde d’après, la pièce entière se mit à basculer et un énorme fracas retentit bruyamment dans toute la maison.

* Rouziguer : expression nîmoise signifiant ronger, grignoter.

Esquisse#9 : Annie

Mis en avant

Ah, Annie… La belle Annie, la douce Annie.

Annie est une maman calme…

Aimante et compréhensive…

Dévouée. Organisée.

Diplomate.

Elle prépare les petits-déjeuners, les jus d’orange pressés. Elle retrouve les clés égarées.

En un mot, c’est une femme parfaite ! Une femme idéale. Un roc sur lequel on s’appuie. Je la voulais ainsi… Après tout, L’Esprit de famille est une fiction : j’ai droit à quelques projections !

Pourtant, un jour, elle a fui…

Elle a renoncé, elle aussi.

Et cette fuite lui a laissé un profond sentiment de culpabilité, qui n’en finit plus de la hanter… Contrairement aux apparences, ce personnage, intérieurement torturé, est  en quête d’apaisement.

Pour y parvenir, Annie devra renouer avec son passé. Et quelqu’un qu’elle n’a pas revu depuis des années devra l’accompagner.

Chapitre 13 : L’Installation

Précédemment dans l’histoire :

Henriette et Rousquille sont en train de s’installer dans la maison. Moustache ne s’est toujours pas montré, préférant continuer à les observer discrètement.

Résolu à en savoir davantage sur nos invitées, j’approchai de la façade arrière de la maison puis, silencieusement, effectuai un grand saut pour atteindre le rebord d’une des fenêtres vitrées du salon. Des pantoufles en feutre n’auraient pas produit moins de bruit.

Jetant un œil à l’intérieur, je vis passer la frêle silhouette de Caroline : on lui avait demandé de monter un bol à l’étage. Elle se concentrait sur l’objet avec la plus grande attention, de crainte d’en renverser maladroitement le contenu sur le carrelage du salon.

Bizarrement, je m’aperçus que Franck avait disparu. Cela ne m’étonnait qu’à moitié : à tous les coups, le lâche était parti se planquer !

Annie et Sam, eux, faisaient des allers-retours entre la cuisine et le salon, dressant la table au plus vite. De là où je me trouvais, j’avais l’impression d’écouter une conversation téléphonique un peu hachée :

– Tu en penses qu- Ma-n, je so- la c-rb-eille à pain ? Je coupe des tr-ches -tôt f-nes ou -paisses ?

J’entendais mal.

– Peu imp- m- chér-, fais comme tu -fères, ça -ra très bien tant que tu ne te coupes pas un d-, répondit-elle tandis que je grimaçais, frustré.

Je pris la décision de descendre du rebord de cette fenêtre, et d’aller me percher quelques mètres plus loin, près de celle de la cuisine. La réception s’améliora, mais je restais toutefois sur mes gardes. Ainsi posté, j’étais plus exposé.

– Tu es gentil de me donner un coup de main, Samuel.

Il émit un léger grognement, avant de rétorquer :

– Tu sais, entre supporter les râleries de Mamie à l’étage ou t’aider à mettre la table, le choix est vite fait…

Annie mima une révérence, balayant l’air d’un tour de bras :

– Ta générosité te perdra, lança-t-elle avec une expression qui oscillait entre un rire évident et une note de désespoir.

Malgré des échanges à voix basse, je distinguai sans peine ce qu’ils disaient :

– Tu l’as bien vu quand elle est arrivée, non ? A peine descendue du train, elle ne pouvait déjà pas s’empêcher de rouspéter !

Je revis en image l’arrivée de la matrone, son pas décidé écrasant le tapis de l’entrée, sa façon de lisser le pli de son imperméable pour effacer toute marque pénible du voyage. Son ton arrogant et autoritaire, tandis qu’elle s’adressait à Franck, résonnait encore dans mes oreilles. Ne vous méprenez pas, je ne le plaignais pas. J’appréhendais plutôt la suite. Cette attitude, en effet, ne signifiait rien de bon.

On aurait dit que cette femme avait été déçue par la moitié de la planète, et qu’elle se méfiait comme de la peste de la moitié restante ! Difficile de croire qu’Annie était sa fille, tant les personnalités des deux femmes étaient diamétralement opposées.

Je vis cette dernière poser une carafe d’eau sur la table et, d’un geste, la faire glisser vers son fils.

– Mamie Henriette a eu une vie difficile, tu sais bien…

– Oui, je sais, répondit-il en récitant à tout vitesse la succession des faits qu’il connaissait par cœur. Papy est mort quand tu étais petite, et, du jour au lendemain, elle s’est retrouvée seule. Elle a dû tout assumer. Elle est devenue de plus en plus aigrie, les années ne l’ont pas arrangée !

Le jeune homme marqua une pause.

– A mon avis, au départ, elle avait quand même un sacré potentiel, balança-t-il en souriant.

Il rit de l’effet que sa réflexion avait produit : sa mère faisait une tête de trois kilomètres !

– En bien… lui dit-elle en lui roulant de gros yeux. Quel résumé édifiant ! Je ne te félicite pas !

Il n’y était pas allé de main morte, me dis-je amusé.

– Ben quoi ? s’exclama-t-il. Grosso modo, c’est ce que tu nous as raconté, non ? fit-il d’un air faussement innocent.

Elle leva les sourcils. Une moue réprobatrice lui fronçait le visage.

– Je pense tout de même avoir fait preuve d’une ou deux subtilités supplémentaires, jeune homme, dit-elle en secouant la tête d’un air mécontent.

Puis, son regard changea subitement, et elle resta pensive un moment.

– Mais tu as raison dans un sens… avoua-t-elle, résignée. Elle s’est retrouvée veuve très jeune, à devoir à la fois m’élever et travailler. A l’époque, je n’étais encore qu’un bébé… Ce n’était pas facile de tout gérer.

Elle fit une pause.

– Et puis, j’ai rencontré ton père… Nous sommes immédiatement tombés très amoureux.

A ces mots, mon museau se tordit. La jalousie venait encore de me piquer douloureusement le cœur. De rage, je feulai. Mais personne à l’intérieur ne le remarqua.

– J’ai décidé de partir avec lui. Du jour au lendemain, j’ai quitté la maison familiale. Je l’ai laissée seule.

– Et quoi ? Elle n’avait qu’à se remarier !

Je le vis un instant réfléchir à ce qu’il venait de dire.

– C’est vrai qu’avec son caractère, les prétendants ne se seraient peut-être pas bousculés au portillon… Cela dit, chaque pot a son couvercle !

– Ce n’est pas si simple… Elle l’avait trouvé, son couvercle, figure-toi, dit-elle en souriant. Papy était son grand amour ! Elle n’a jamais voulu d’autre homme dans sa vie.

Elle émit un bref soupir, avant de reprendre.

– Un jour, toi aussi, tu sauras ce que c’est le grand amour… Quand on le perd, Monsieur Je-sais-tout, dit-elle en lui chatouillant le nez avec un torchon, on ne le remplace pas en un claquement de doigts !

Elle marqua à nouveau une pause, pensive, imaginant probablement à quoi ressemblerait sa vie sans Franck…

Ne t’en fais pas, Annie, je serai toujours là, moi, miaulai-je en caressant tendrement la vitre de la patte.

Un voile gris lui tomba sur les yeux.

– On doit avoir mal, supposa-t-elle. Longtemps… Et très profondément.

Soudain, je vis qu’ils tournaient tous deux la tête vers les escaliers. Je fis un bond de l’autre côté, et aperçus Caroline qui redescendait les marches en pestant. Elle avait l’air énervé : elle passa devant moi sans me voir.

Avec agilité, je regagnai l’autre fenêtre tout en me demandant ce qui avait bien pu la mettre dans un tel état. Quand elle débarqua dans la cuisine, elle paraissait encore plus furieuse. Elle avait les joues empourprées, ses poings rageusement vissés sur les hanches. Ses yeux, eux, lançaient des éclairs noirs :

– L’eau était trop froide pour Rousquille ! Il a fallu que je la change, et que je remplisse le bol une seconde fois. Avec de l’eau tempérée, s’il vous plaît !

De la fumée lui sortait des narines.

– Maman, Mamie n’est là que depuis deux heures, et j’ai déjà envie qu’elle parte !

Caroline avait de multiples qualités, mais la patience n’en faisait pas partie.

J’entendis Annie rire de bon cœur devant sa bouille exaspérée :

– Franchement, poursuivit-elle, je ne comprends pas pourquoi tu t’entêtes à l’inviter à la maison. Tu vois bien que ça la saoule d’être avec nous !

A ces mots, des plis barrèrent immédiatement le front d’Annie, qui la reprit :

– Attention à votre vocabulaire, jeune fille !

Au même moment, la porte du garage s’ouvrit :

– Ca y est ! entendis-je Franck claironner fièrement. Je pense que ça devrait aller !

Caroline devança ma pensée :

– T’étais passé où ? lui demanda-t-elle.

– Au garage. Mamie m’a demandé de monter la chaudière, elle trouvait que le chauffage était réglé trop bas.

– Quoi ? fit Caroline en explosant à nouveau.

– Si seulement sa mauvaise humeur pouvait décongeler avec ! balança Sam.

Franck était sur le point de condamner l’insolence de son fils quand, soudain, tous se retournèrent. Le pas lourd d’Henriette venait de résonner dans les escaliers.

Annie agita aussitôt ses mains en l’air :

– Allez, finissez vite de mettre la table, dit-elle en les pressant. Le poulet est prêt, j’arrive dans une minute ! Et faites un effort pour sourire, ajouta-t-elle, sourcils arqués : on ne vous demande pas non plus la lune !

Le pas traînant, Caroline et Samuel soupirèrent, avant de quitter la pièce.

Esquisse#8 : Franck

Mis en avant

Franck constitue le grand rival de Moustache. A cause de lui, Moustache doit réfréner ses ambitions. La place du chef de famille, qu’il brigue dès son arrivée, est déjà prise.

En outre, c’est Franck qui a choisi de l’affubler de ce ridicule prénom. Alors que ce dernier rêvait de lustre et de grandeur, le père des enfants a décidé de l’appeler « Moustache », mettant le reste de la famille du même avis.

Cette blessure narcissique, notre héros ne la lui pardonne pas. C’est ce que j’ai essayé de souligner dans la description qu’il fait de Franck, au chapitre 7, « L’Annonce ». Il brosse un portrait de lui peu flatteur, le trouve quelconque, allant jusqu’à déplorer sa « quarantaine plutôt ingrate ».

En vérité, Moustache est tout simplement jaloux. Jaloux de l’autorité dont Franck dispose au sein de la famille, mais aussi de sa relation avec Annie dont il tombe rapidement amoureux. Et, étant donné que ses sentiments sont directement reliés à son estomac – ou aux caresses qu’il reçoit – vivre auprès de Franck ne l’enchante pas.

En effet, ce dernier le tolère, il ne l’admire pas. Pour Franck, Moustache n’est qu’un chat… Une dénomination que Moustache, évidemment, ne supporte pas !