Esquisse#9 : Annie

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Ah, Annie… La belle Annie, la douce Annie.

Annie est une maman calme…

Aimante et compréhensive…

Dévouée. Organisée.

Diplomate.

Elle prépare les petits-déjeuners, les jus d’orange pressés. Elle retrouve les clés égarées.

En un mot, c’est une femme parfaite ! Une femme idéale. Un roc sur lequel on s’appuie. Je la voulais ainsi… Après tout, L’Esprit de famille est une fiction : j’ai droit à quelques projections !

Pourtant, un jour, elle a fui…

Elle a renoncé, elle aussi.

Et cette fuite lui a laissé un profond sentiment de culpabilité, qui n’en finit plus de la hanter… Contrairement aux apparences, ce personnage, intérieurement torturé, est  en quête d’apaisement.

Pour y parvenir, Annie devra renouer avec son passé. Et quelqu’un qu’elle n’a pas revu depuis des années devra l’accompagner.

Adaptation des droits

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Je finis ma conversation téléphonique.

 Il arrive dans le bureau, surexcité :

– Alors ? Ils ont décidé quoi ?

– Pardon ?

– Comme t’étais occupée, j’avais dit aux studios Pixar de te rappeler. Ils te rachètent les droits ou pas ?

Je soupire, blasée.

– Minou…

– Oui …?

– Plutôt que de t’ennuyer, t’as pas un mur à poncer ?

Chapitre 9 : Rousquille

Précédemment dans l’histoire : les parents de Samuel et Caroline leur annoncent qu’Henriette, leur grand-mère, va venir les garder une semaine. Elle arrivera le soir même, avec une invitée surprise : Rousquille…

Je levai le museau, interpellé.

Rousquille ? Qui c’est, ça, Rousquille ?

– Elle la prend, évidemment. Tu sais bien qu’elles sont inséparables…

Je sentis soudain un étrange malaise croître en moi.

– Comment on va faire avec Moustache ? s’inquiéta Samuel.

Instinctivement, j’eus la certitude que je n’allais pas aimer la suite… Franck, lui, ne semblait pas s’alarmer outre mesure :

– Eh bien, il faudra cohabiter. S’organiser au mieux. Eviter les conflits, comme avec Mamie… Moustache et le caniche de Henriette s’entendront peut-être très bien, qui sait ?

Quoiiiiii ??? Un caniche allait débarquer à la maison ?????

A ces mots je faillis m’étrangler et, juste après, j’eus la désagréable impression que la pièce vacillait.
Il fallait appeler un vétérinaire de toute urgence, j’étais sûrement en train de faire un malaise cardiaque !

Qui sait ? Qui sait ? qu’il demandait… Moi, je savais ! Je n’avais même aucun doute à ce sujet ! Félins et canidés ne se supportaient pas, c’était comme ça. Depuis la nuit des temps, notre espèce et la leur se détestaient cordialement.

– Quel enthousiasme ! ironisa Franck.

Il me décocha un rapide clin d’œil, que j’accueillis comme une gifle. Il ne manquait pas d’air, celui-là ! S’entendre comme chien et chat, ça ne lui disait donc rien ?

Peu après, Franck interrogea d’un regard bref la pendule accrochée au mur, avant de s’affoler :

– Vite les enfants, l’heure tourne ! Avec tout ça, on va encore être à la bourre !

Comme tous les matins, les enfants étaient à deux doigts de rater le bus. Il passait à huit heures exactement, à l’angle de leur rue et de l’allée des Glycines. Il était huit heures moins dix.

De mon côté, je n’en revenais toujours pas…

Un chien allait débarquer chez nous ! Que dis-je, un chien… Plutôt une teigne à quatre pattes, une montagne d’égocentrisme, une alarme anti-sieste, capricieuse et sonore ! Il en était hors de question ! Ah ça non ! Je n’étais pas d’accord !

Mon esprit bouillonnait. Je devais à tout prix trouver un moyen d’empêcher cette catastrophe d’arriver !

Résignés, Caroline et Samuel se levèrent, et achevèrent de se préparer. Deux manteaux et quatre bruits de scratches plus tard, je tournais encore en rond, toujours à la recherche d’une éventuelle solution.

– Franck, dit Annie en pressant son mari, j’espère que tu n’as pas oublié, nous avons rendez-vous à l’ouverture avec M. et Mme Dubois. La signature du compromis, tu t’en souviens ?

Je miaulai vigoureusement : de quoi parlaient-ils donc ?

Un instant, voulez-vous : nous n’avons pas fini cette discussion !

– Euh… Bien sûr que non ! Le contrat est rédigé, je dois juste remettre la main dessus, dit-il en avalant à la hâte le reste de sa tartine grillée, l’air soudain préoccupé.

A ses pieds, je rageai comme un forcené – toute proportion gardée… C’était surtout ma fureur, qui était colossale. Il fallait bien l’avouer.

Ce dernier m’ignora superbement. Je le vis passer devant moi, sans s’arrêter, puis filer vers le bureau pour plonger son nez dans des dossiers, qu’il se mit à feuilleter nerveusement.

– Le contrat ne doit pas être bien loin…, disait-il en se grattant vigoureusement le front.

Vous m’entendez, nom d’une chouette ? feulai-je, contrarié.

Je suivis les Malloré à tour de rôle, naviguant de l’entrée au bureau, en passant par le salon, opérant mille aller-retours. Je cherchais par tous les moyens à attirer leur attention. Rien n’y faisait : on aurait dit qu’ils s’en fichaient !

Annie attrapa son sac à main et s’empara des clés de la voiture, que Franck n’avait toujours pas trouvées : elle allait partir d’une seconde à l’autre. Mon cœur fit un soudain bond en avant : elle devait absolument m’écouter avant de s’en aller !

– J’y vais. Tu n’as qu’à me rejoindre à l’agence quand tu l’auras retrouvé.

Franck revint quelques secondes après, brandissant victorieusement un dossier froissé :

– Pas la peine ! s’exclama-t-il. Je l’ai !

Diable ! C’était trop demander que de m’écouter ?

La dernière image que j’aperçus avant qu’ils ne s’éclipsent fut celle du sourire d’Annie, quand Franck lui ouvrit – faussement galamment – la porte du garage.

Quelle classe…, pensais-je, mauvais.

Presque en même temps, j’entendis la porte d’entrée claquer dans mon dos. Je me retournai et constatai que les enfants, eux aussi, étaient partis.

J’avais eu beau gesticuler, m’échiner à feuler comme un beau diable, les Malloré m’avaient délibérément planté au milieu du salon.

Je restai là, figé un moment. Ils m’avaient abandonné… Ils m’avaient laissé seul, sans clore la discussion.

J’ignorais ce qui me retenait de déverser ma colère sur ce pauvre porte-parapluie ridicule en forme de hibou posté là, face à moi. Peut-être parce qu’il n’avait rien à voir dans cette histoire… Et encore ! Qui me disait qu’il n’était pas dans le coup, lui-aussi ? A ce moment-là, j’aurais haï la Terre entière !

Je le regardai qui me fixait, l’œil rond. En retour, de rage, je lui crachai au visage… Il dut sentir à qui il avait affaire, je vis qu’il ne bronchait pas.

Copiner avec un chien, on n’avait pas idée…Qu’ils me demandent plutôt de traverser le Nil embarqué dans une péniche pleine à craquer de purin ou de thon périmé, j’accepterais plus volontiers ! Le soir même, Samuel s’empressa de me raconter l’arrivée de la grand-mère.

Le hall de la gare était quasiment désert… Quelques badauds attendaient en silence le seul train annoncé de la soirée.

Sur le quai, un homme lisait le journal, les sourcils froncés : à la Une, un article portant sur une vague de cambriolages faisait les gros titres.

Mamie Henriette descendit de son wagon à 18 heures 57 précises. Elle était déjà raide comme un manche à balai, et d’une humeur détestable. Cela ne me surprit pas…

Je m’étais déjà fait ma petite idée peu de temps après que la voiture se fut garée dans l’allée.

Je suis, vous me suivez (ou les trois, parfois)

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Avant de me plonger dans l’écriture, je faisais régulièrement du footing. Puis, débordée par le travail que cela demandait, j’avais tout arrêté…

J’ai décidé récemment de me faire violence. Je chausse à nouveau mes baskets deux à trois fois par semaine et, dimanche dernier, ma petite famille m’a même accompagnée !

On court tranquillement quand je vois ma fille détaler, toute heureuse de nous doubler :

– Et voilà, c’est moi qui est devant la troupe !

– Qui suis…

– Mais non ! Tu vois bien que c’est vous qui êtes derrière !!!

Je pense, perplexe : « cette conversation n’a aucun sens ! ».

Je ralentis un peu, le temps de comprendre…

Ca y est !

Je « suis », nous « suivons »… Vous me suivez ?

C’est dimanche, il faut beau et elle est en pleine santé… Zut ! Pour une fois, je laisse tomber !

Maman, tu aimerais mourir comment ?

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Je hochai la tête, l’air entendu, et me fit la remarque que cette femme avait, indubitablement, un goût certain…

– A table !!!

– J’arrive !

Dix minutes plus tard, je m’installe sous trois paires d’yeux qui me mitraillent.

– Désolée, je finissais un truc…

– C’est toujours toi qu’on attend !

A peine je plante mon premier coup fourchette, ma fille me pose une des questions dont elle a le secret :

– Maman, tu aimerais mourir comment ?

Et vlan.

Dix minutes de retard, c’est pas non plus un drame !

– Eh bien… euh… je ne sais pas… Mais ce qui m’arrangerait en tous cas, ce serait que je ne souffre pas.

Pause. Je la regarde.

– Pourquoi ? T’as quelque chose prévu pour moi ?

Elle sourit, je me détends légèrement.

– Moi, j’aimerais mourir en sauvant le monde ! Comme Iron Man, quand il prend le gant de Thanos avec les pierres dedans ! Bon, c’est trop de pouvoirs pour lui, mais il meurt en héros !!!

– C’est sûr, je dis, ça a un peu plus de classe que de s’étrangler avec un Tic Tac… Délicieux, minou, ton filet mignon !

– Ne parle pas, mon cœur. Mâche doucement.

Chapitre 6 : Jojoko

– Qu’avait-il de bizarre ? m’étonnai-je, curieux.

– Il était louche, c’est tout.

Je dressai le museau :

– Louche ?

Venant d’un borgne, c’était plutôt drôle !

Je me retins néanmoins de rire : Mike affichait un air sérieux… Je ne voulais pas prendre le risque de le vexer. Le sujet avait l’air sensible.

– Je ne sais pas comment l’expliquer… Il avait un sourire à mille dents accroché au visage, qui m’a semblé faux. D’instinct, j’ai su qu’il préparait un mauvais coup.

Il marqua une pause.

– Alors, plutôt que de partir, j’ai préféré me rapprocher et écouter ce qu’il disait.

Mike se posta à la fenêtre et, discrètement, il les espionna.

L’homme insistait – un peu trop lourdement à son goût – pour vendre à Jojoko une gamme de cosmétiques dont les vertus purifiantes étaient soi-disant spectaculaires.

Mike se fit aussitôt la réflexion qu’il avait eu raison de se méfier… Il en faisait un peu trop pour être sincère : il en déduisit que ses intentions étaient sûrement loin d’être charitables.

Il observa la façon décontractée avec laquelle le représentant s’installait sur une des chaises de la cuisine, comme s’il était chez lui.

Il l’entendit alors dérouler un à un la liste de ses arguments de vente, marquant une pause de temps à autre pour siroter une gorgée du café que la vieille dame lui avait poliment offert. Le vendeur faisait exprès de le boire tout doucement… Il prenait son temps, comme un pêcheur appâterait un hameçon.

– Je me doutais qu’il allait lui jouer un sale tour… J’ai le flair pour ces types-là.

Très vite, Jojoko ne parvint plus à s’en dépêtrer : le représentant, coriace, avait réponse à tout. Il lui suggérait même de souscrire un abonnement mensuel, afin d’être directement livrée par le service postal !

– Grâce à cet avantage unique que nous n’offrons qu’à notre clientèle privilégiée – et vous avez la chance immense d’en faire partie – vous n’aurez même plus à vous déplacer ! N’est-ce pas une nouvelle formidable ?

– Mais enfin… Je n’ai pas besoin de toutes ces crèmes, objectait-elle, désespérée.

– Vous êtes une femme coquette, cela se voit tout de suite, la flattait-il d’une voix mielleuse. Croyez-moi, ces produits-là sont révolutionnaires ! Vous sentirez immédiatement la différence sur votre peau, et ce, dès la première application !

Bien entendu, les produits dont il vantait les mérites n’étaient autres que des invendus de magasins discount.

– Monsieur… Regardez par exemple, celle-ci : c’est un masque contre l’acné… A mon âge, je me demande bien ce que j’en ferais.

– Généreuse comme vous êtes, vous n’aurez qu’à l’offrir à l’un de vos petits-enfants, répondit-il, imperturbable.

Un voile gris passa devant les yeux de la vieille dame.

– Malheureusement, c’est impossible… Je n’ai pas de famille, voyez-vous.

Le représentant fit mine de compatir :

– Ah… C’est triste, en effet…

Avant de rebondir, sur un ton presque guilleret :

– Mais vous avez des amis, qui n’en a pas ? Vous ne me ferez pas croire qu’il n’y a aucun adolescent boutonneux dans votre entourage ! Allons donc, je suis sûr qu’en cherchant bien, vous trouverez un petit jeune qui se débat dans les affres de l’âge ingrat… Ce dernier ne pourra que se montrer reconnaissant, croyez-moi !

D’où il se trouvait, Mike ne perdait rien de la scène grotesque qui se jouait sous ses yeux.

Il regardait Jojoko farfouiller nerveusement dans le panier d’échantillons, et commençait sérieusement à bouillir. Il sentait son ventre se tordre de pitié et de colère mêlées tandis que la vieille dame ajustait d’une main tremblotante les demi-lunes de sa paire de lunettes… Ses verres, en plus d’être rayés, ne semblaient plus du tout adaptés à sa vue, ce qui qui la rendit encore plus vulnérable à ses yeux.

– D’accord pour celle-ci, continua-t-elle, peu convaincue, mais que ferais-je donc d’un… « au-to-bron-zant » ? Balbutia-elle, en déchiffrant maladroitement l’inscription collée sur le tube juste à côté.

Selon toute vraisemblance, ce devait être la première fois qu’elle prononçait ce mot.

– Ne vous y trompez pas, cette crème est LE produit-phare de la gamme ! Elle vous donnera un teint hâlé, dit-il, étouffant un petit rire, à faire pâlir d’envie vos amies du club de bridge.

Jojoko semblait moyennement goûter la plaisanterie et les sourcils de la vieille dame, lassée, s’affaissèrent juste après.

– Vous passerez pour une des retraitées les plus chanceuses du quartier ! Celle qui peut s’offrir des vacances toute l’année !

Visiblement, il semblait très satisfait de sa nouvelle parade.

De son côté, Mike vit à nouveau Jojoko souffler. Une terrible colère montait en lui, elle tambourinait dans ses veines si violemment qu’il s’étonna même d’avoir réussi à la contenir jusque-là !

Jojoko n’était inscrite à aucun club, ne partait jamais en vacances et avait malheureusement très peu d’amis, Mike le savait. Elle entretenait des relations courtoises avec les voisins du quartier, mais de là à ce qu’elle les considère comme des amis…

A cet instant précis, Mike vit subitement Jojoko flancher et, l’instant d’après, elle n’eut plus le moindre courage de tenir tête au représentant… Elle n’espérait qu’une chose : qu’il s’en aille, et, de préférence, le plus vite possible.

Ces signes de reddition n’échappèrent pas à son interlocuteur. A sa mine réjouie, Mike supposa qu’il se félicitait d’avoir déniché une proie aussi facile pour refourguer ses abonnements. En effet, cette nouvelle souscription lui générerait une grasse commission, qui lui permettrait même de décrocher la prime du meilleur vendeur à domicile du mois… Il voyait déjà son portrait s’afficher en grand sur le site internet de l’entreprise !

Mike, l’œil révulsé, écouta Jojoko protester une dernière fois, d’une voix désespérée :

– Elles coûtent un prix faramineux… Je n’ai pas les moyens, dit-elle, je suis vraiment désolée…

– Je vous comprends Madame… Heureusement, j’ai la solution ! s’écria-t-il à nouveau d’un ton victorieux.

Mike sentait l’estocade finale se préparer.

– Nous offrons des facilités de paiement, Madame, en trois, cinq ou dix fois ! Et ceci, évidemment, sans frais additionnel !

Les yeux du représentant brillaient d’un éclat presque diabolique :

– Vous voyez, nous savons ménager nos clients…, déclara-t-il au moment même où un bulletin d’adhésion et un stylo tout neuf se matérialisaient sur la table, comme par magie. Tenez, dit-il en les lui tendant, ceci est un formulaire d’inscription : vous n’avez plus qu’à signer dans le cadre en bas et après, c’est promis, je vous laisse tranquille…

Jojoko était sur le point de se faire plumer. Pour Mike, c’en était trop !

Il bondit dans la cuisine et se mit furieusement à grogner, feulant méchamment en direction du vendeur et le menaçant de son œil borgne, le poil hérissé de colère ! Sa queue, elle, avait quasiment triplé de volume !

L’autre, surpris, eut aussitôt peine à déglutir… A peine cicatrisé, l’œil de Mike avait un aspect particulièrement effrayant. A cette vue, le représentant étrangla un cri de peur et, l’instant d’après, il en menait beaucoup moins large…

– Il est à vous ce chat ? articula l’escroc en opérant un rapide mouvement de recul. Qu’est-ce qu’il lui prend ?

– Euh… Eh bien…, balbutia Jojoko qui ne savait quoi répondre.

Ce dernier leva l’index en direction de Mike et le replia presque aussitôt, craignant qu’il ne le lui morde.

– Regardez… il bave ! dit-il, les yeux grands ouverts.

Une soudaine panique s’empara de lui.

– On dirait qu’il a la rage !!!

Mike continuait de fixer le représentant avec un regard menaçant, plus noir que ne l’était sa fourrure électrique. Son œil encore valide jetait des éclairs en direction de l’homme, qui ne parvenait plus à dissimuler la peur qui l’étouffait… Le visage de ce dernier, saisi d’effroi, était devenu aussi pâle que la mort.

– Bon, déclara-t-il soudain en se levant, je crois qu’il serait plus raisonnable que je vous laisse réfléchir…

Ce n’était plus qu’une question de temps. D’un instant à l’autre, Mike allait lui sauter à la gorge !

L’homme fit glisser le document sur la table, recula prudemment puis empoigna son attaché-case avant de repousser légèrement la chaise et de tourner les talons directement vers la sortie ! L’instant d’après, il détalait sans demander son reste en faisant claquer bruyamment la porte derrière lui !

– Eh bien… On dirait que je te dois une fière chandelle ! lança Jojoko, interloquée, qui regardait par la fenêtre l’escroc s’engouffrer dans sa voiture à la hâte.

Pour toute réponse, Mike s’approcha et se frotta à ses bas de contention, en ronronnant de satisfaction.

– Mais… je te reconnais ! C’est toi que j’ai trouvé à la déchetterie, n’est-ce pas ?

Il confirma d’un miaulement bref.

Elle sourit.

– Ça te dirait de boire un peu de lait ? lui demanda-t-elle d’une voix douce.

C’est alors que, subitement, elle tourna la tête et se mit à taper dans ses mains :

– Taisez-vous donc ! s’exclama-t-elle, agacée.

Mike marqua un temps d’arrêt, perplexe, se demandant ce qu’il lui prenait.

Il chercha dans la pièce une autre présence que la sienne, en vain.

– Ces orchidées, alors ! Qu’est-ce qu’elles chantent faux, tu ne trouves pas ?

Il dévisagea Jojoko quelques instants, avant de se rappeler qu’il l’avait déjà vue agir ainsi.

Jojoko fit un effort pour se concentrer avant de reprendre là où elle en était, l’air de rien :

– Bon, ne bouge pas… il doit bien me rester quelque chose au frigo.

A partir de ce jour-là, Mike et Jojoko ne s’étaient plus jamais quittés.

Quand Mike eut fini de me raconter cette histoire, il adopta alors une voix aux accents devenus très sages :

– Tu vois Moustache, c’est ça, la clé, pour s’intégrer…

Je le regardai bêtement, ignorant où il voulait en venir.

– Pourquoi crois-tu que je t’ai raconté cette histoire, boy scout ?

Mon expression, figée, ne lui donna d’autre choix que de continuer :

– En vérité, dans un foyer, il n’y a pas de secret… Pour trouver sa place, il faut prendre soin les uns des autres… C’est aussi simple que ça.

Pour que les Malloré prennent soin de moi, il fallait donc également que je prenne soin d’eux ? Ce n’était pas marqué dans le contrat, ça !

– Ils t’ont adopté… Maintenant, c’est sur eux que tu dois veiller.

J’observai trois jours de bouderie, pour la forme, avant de mettre ses conseils en pratique.

Je passais alors la majeure partie de mon temps auprès des Malloré : je les écoutais, les accompagnais partout où ils allaient. Je m’empressais de les cajoler quand ils rentraient, fatigués.

C’est ainsi que, comme ce dernier me l’avait annoncé, je fus un jour considéré comme un membre de la famille à part entière : je ne trouvai plus jamais la fenêtre de la cuisine fermée !

Et très vite, je sus que Mike deviendrait… mon meilleur ami.

Chapitre 4 : Mike

Pendant quelques instants, aucun de nous deux ne bougea.

Au bout d’un moment, Mike s’impatienta et ses babines se retroussèrent :

– On ne va pas y passer la nuit ! Sors de là, t’as l’air ridicule !

Piqué au vif, je dressai les moustaches.

– On dirait un hérisson qui fait du naturisme, ajouta-t-il en me voyant, roulé en boule au fond de la boîte.

Pardon ? Quelle familiarité ! En plus d’avoir un physique ingrat, l’énergumène était mal élevé. Il n’avait aucun sens des convenances !

Cependant, il ne semblait pas me vouloir de mal ; si cela avait été le cas, il aurait eu tout le temps de me sauter à la gorge pendant que j’attendais là, sous ses yeux, ne sachant quoi faire, à la fois paralysé et tremblant de peur.

A cette pensée, j’émis un soupir de soulagement.

Il recula pour me laisser le champ libre et je m’extirpai de ma cellule, heureux de retrouver ma liberté.

Il inclina légèrement son museau tandis que je m’ébrouai :

– J’ai peut-être qu’un œil, gamin, mais j’ai encore une paire d’oreilles bien affûtées !

Je marquai un temps d’arrêt.

Gaminme répétai-je dans la tête.

Je fis mine d’ignorer sa réflexion : il venait quand même de me tirer d’un sacré bourbier.

– Merci, fis-je en m’efforçant d’afficher un air détaché.

J’essayai de reprendre contenance, mal à l’aise de m’être retrouvé dans une telle situation.

Comme s’il lisait dans mes pensées, il ne put s’empêcher de me railler :

– Je te raccompagne jusqu’à chez toi ? Faudrait pas qu’un papillon de nuit ait soudain l’idée de te charger !

Je lui jetai un regard mauvais en prenant bien soin d’y mettre la température d’un congélateur.

Il éclata soudain de rire ! Je le regardai, médusé :

– Ça va, dit-il, je plaisante, boy scout, détends-toi !

Moi ? Un… boy scout ? Non mais je crois rêver !

Je détournai le museau, essayant de préserver ce qui restait de ma dignité :

– J’ai pas encore mes repères, c’est tout ! Figure-toi que je viens juste d’emménager, claquai-je, vexé.

– J’imagine que je dois te souhaiter la bienvenue, alors !

Je grognai en retour, avant de l’écouter me raconter d’où il venait lui-même.

Ce vieux traîne-misère habitait la rue des Romarins, juste à côté. Au numéro 12. Chez une dame âgée du nom de Josiane Kravchenko. Tous les soirs, il faisait son petit tour dans le quartier ; c’était comme ça qu’il était tombé sur moi, il m’avait entendu pleurnicher par hasard.

– Josiane Kravchenko ? Connais pas…, fis-je valoir pour m’excuser en finissant d’épousseter mon pelage.

Une bonne toilette s’impose, me dis-je passant trois coups de langue rapides sur ma robe. Je détestai être aussi négligé : elle était pleine de brins d’herbe !

– C’est normal : tout le monde ici l’appelle Jojoko, m’informa-t-il. C’est une femme assez étrange, mais elle a bon cœur… Tu la reconnaîtras vite, dit-il d’un air amusé. Dans tout Belleville, c’est la seule qui sonne les cloches à ses plantes vertes !

– Quoi ? fis-je en tournant soudain le museau vers lui, surpris.

Je craignis un instant d’avoir mal compris.

– Elle les trouve trop bruyantes ! rit-il. Elle dit qu’elles parlent sans arrêt, et que ça lui donne mal à la tête. Tu imagines un peu ? Depuis le temps, nos voisins ont l’habitude : ils ne s’étonnent même plus de l’entendre taper dans ses mains pour les faire taire ! 

Je ne relevai pas.

– Elle a aussi la manie d’ouvrir et de fermer plusieurs fois par jour tous les placards de la maison. Des marottes comme ça, elle en a des tas !

Au fond de moi, j’étais persuadé qu’ils s’étaient bien trouvés.

Comme je restais silencieux, il dut penser que j’attendais la suite et continua de me brosser son portrait.

C’est ainsi que j’eus vent d’une information cruciale : avant d’aller se coucher, Jojoko mettait toujours ses vieilles charentaises écossaises dans le frigo !

– Elle adore sentir le froid sur ses pieds, le matin. Elle dit que ça lui rappelle sa Russie natale !

Je l’entendis rire de bon cœur ! Apparemment, les excentricités de Jojoko l’amusaient beaucoup tandis que moi, personnellement, elles ne me faisaient ni chaud ni froid.

– Au début, tu t’en doutes, tout cela m’a un peu surpris, avoua-t-il tandis que nous cheminions côte à côte pour rentrer. Et puis, au fur et à mesure, je m’y suis habitué.

Arrivés devant la baie vitrée, je le remerciai une nouvelle fois pour son intervention.

En vérité, j’avais hâte de mettre fin à cette conversation : on ne pouvait pas dire que je m’étais présenté à mon avantage lors de cette rencontre, et cela me contrariait fortement.

Quel imbécile… Me retrouver coincé ainsi, bêtement, dans un des jouets des enfants !

J’espérais secrètement oublier cela une fois l’estomac plein : une belle gamelle m’attendait certainement à la cuisine…

– Je passerai te voir à l’occasion ! achevai-je d’un salut de la patte, soulagé de pouvoir enfin me débarrasser de lui. 

L’instant d’après, je cognai lamentablement sur la porte-fenêtre du salon et restai un instant sonné.

Un accès de rage me fit alors exploser :

– Ne me dis pas qu’ils ont fermé la porte !

Je me sentais comme une huître oubliée sur la table du réveillon. J’allais devoir passer la nuit dehors !

Mike, lui, ne semblait pas particulièrement choqué :

– C’est agréable, tu sais, de dormir à la belle étoile. T’as jamais essayé ?

Un sentiment de profonde indignation s’empara de moi :

– Pardon ? Certainement pas ! dis-je avant de poursuivre, le museau outré :

– Les Malloré sont complètement irresponsables ! Adopter un chat, c’est une affaire sérieuse ! Tu crois qu’ils auraient changé leurs habitudes pour moi ? Bien sûr que non, ils sont bien trop égoïstes !

Il sourit, et je vis une lueur moqueuse s’allumer dans son regard :

– Quoi ? Tu n’es pas d’accord qu’ils doivent s’adapter, maintenant que je suis là ?

– Si. Bien sûr que si.

Je perçus immédiatement l’ironie dans sa voix.

– Dis-donc, je te signale que ce sont EUX qui sont venus me chercher ! Je n’avais rien demandé, MOI ! 

J’écartai le souvenir de ma patte tendue vers eux qui me revint en mémoire, suppliante.

Il me sourit un peu bizarrement :

– Je n’ai rien prévu ce soir. Si tu veux, on peut continuer à tailler la bavette, proposa-t-il.

Je notai l’effort louable pour mettre de la douceur dans ses mots, malgré sa voix grave.

Je pivotai alors vers lui et souris tristement avant de m’apercevoir qu’à présent, il ne me faisait plus peur du tout.

Il avait le poil crasseux, certes, et ses crocs jaunes militaient pour une hygiène douteuse, mais il n’avait pas l’air si méchant que ça.

– Merci, fis-je. Ta proposition me touche.

Je posai mon train arrière sur le sol avec un air abattu.

De son côté, je le voyais qui furetait un peu partout sur la terrasse. Il reniflait les objets éparpillés, çà et là, comme l’aurait fait un setter anglais. Puis il leva le museau, et s’étonna de voir les torchons pendus aux branches des arbres.

L’air incrédule, il s’attarda un instant, avant de laisser son regard glisser vers une bâche plastique en décomposition qui gisait là, en plein milieu du jardin.

Je le renseignai avant que lui-même ne m’interroge :

– Les restes du camp militaire des enfants, l’été dernier…

Le jour de mon arrivé, ils avaient pris soin de me raconter que les Indiens avaient mis leurs soldats en déroute juste après, ce qui expliquait le bazar.

Mike eut l’air d’apprécier, et sourit.

Je regardais sa gueule cassée et la curiosité vint à nouveau me chatouiller les méninges :

– Dis, Mike… Je peux te poser une question ?

Il grogna. Je pris cela comme une invitation à poursuivre.

– Tu l’as perdu comment, ton œil ?

Chapitre 2 : Le Prénom

Le jour de mon arrivée, les Malloré se réunirent autour de la table pour réfléchir à la question.

De mon côté, je m’attendais à porter un prénom raffiné, poétique, fin et subtil, à l’image du beau spécimen que j’étais… Sans prétention aucune, la nature m’avait plutôt gâté !

J’avais le poil magnifiquement soyeux, une belle robe tigrée, blanche et rousse. Des yeux bleus en forme de noisette, très joliment dessinés. Ce n’était pas mes seules qualités !

J’avais une démarche naturellement chaloupée : je me déplaçais avec grâce, un brin désinvolte, conscient de l’effet hypnotique que je produisais sur ceux qui avaient la chance de croiser mon chemin. Un tel magnétisme était plutôt rare, chez les individus de mon espèce. Depuis ma naissance, je n’avais remarqué aucun félin plus distingué dans mon entourage !

J’étais jeune, soit, mais j’avais déjà quelques certitudes, et celle-ci en faisait partie : j’avais incontestablement quelque chose de singulier ! Je méritais donc un prénom à la hauteur de mon standing.

Tigrou, par exemple, n’aurait jamais fait l’affaire : beaucoup trop ordinaire ! Et surtout très fade, comme une purée de choux-fleurs. Non, je valais beaucoup mieux que ça !

Heureusement, tout le monde autour de la table semblait de cet avis, à en juger par la façon dont ils se concentraient pour me trouver un prénom original.

De mon côté, je les écoutais, l’air de rien, tout en m’amusant à faire rebondir un bouchon en liège dans tous les angles de la cuisine. Je ne voulais pas les stresser davantage, j’essayais de rester le plus discret possible.

Quand j’entendis la voix d’Annie lancer sa première idée, le bouchon partit d’un coup sec et vint se coincer directement derrière le réfrigérateur !

– Pourquoi pas Ron ? proposa-t-elle innocemment, comme elle connaissait la passion de ses enfants pour la célèbre saga anglaise.

Ca ne va pas, non ? pensai-je en levant subitement le museau. C’est complètement nul, ce prénom !!!

Ronald, c’était le prénom du meilleur copain d’Harry Potter. Vous savez, le petit rouquin un peu balourd, aussi adroit qu’un prêtre normand, avec sa baguette toute cabossée. De mémoire, il avait même de l’acné, dans l’épisode trois…

Je soufflai, excédé, et me rapprochai du meuble en râlant. J’espérais qu’ils passeraient vite à autre chose, et flanquai quelques coups de patte pour tenter de déloger mon jouet.

– Encore faudrait-il qu’il ait des pouvoirs magiques…, répondit Samuel avec une imparable logique.

Si seulement, regrettai-je en moi-même, tandis que je continuai de taper frénétiquement sur le bouchon pour le faire bouger… Ce maudit cylindre ne m’aurait pas résisté très longtemps !

Mais il était toujours bloqué derrière le pied du réfrigérateur. Je m’échinai tant bien que mal à vouloir le ramener vers moi, sans succès. Franck m’observait, perplexe.

Au bout d’un moment, peiné, il se leva pour me prêter main forte. D’un simple crochet de l’index, il décoinça le bouchon et, l’instant d’après, ce dernier atterrit directement entre mes pattes !

Merci, miaulai-je, reconnaissant.

– Apparemment, ce n’est pas le cas, nota-t-il simplement en se redressant, l’air désabusé.

J’y serais arrivé tout seul, précisai-je, un peu vexé par sa remarque.

J’hésitai avant de relancer mon jouet vers l’avant, redoutant un nouvel incident. Finalement, je pris le parti de le laisser de côté, et décidai de lustrer mon poil.

L’assemblée passa rapidement à l’idée suivante :

– Pourquoi pas Carotte ? demanda alors Caroline de sa petite voix aigue.

A nouveau, je levai le museau, stupéfait. Elle voulait probablement faire mouche, la pauvre, avec son idée saugrenue… C’était raté !

Tu n’as rien trouvé de plus ridicule, jeune fille ? demandai-je d’un miaulement incrédule. Un nom de légume ? Tu es sérieuse ?

Elle me regarda, le visage rayonnant de fierté : je la défiai ouvertement en retour.

Alors oui, Caroline était vraiment à croquer, comme on dit, avec ses fossettes aux coins des lèvres et sa frimousse de poupée Corolle… Cependant, à ce moment-là, j’étais convaincu que deux fils s’étaient touchés par mégarde dans son cerveau !

Il était hors de question que je mette une patte dehors avec un prénom pareil ! Je ne me gênai pas pour le lui faire savoir, émettant un feulement de protestation qui fut sans équivoque.  

– T’es complètement folle, ma pauvre ! s’écria Samuel, outré. Tu veux qu’il devienne la risée du quartier ?

Bien dit, l’ami !

J’étais ravi de constater que Samuel était de mon côté.

– Ton idée, c’est carrément de la maltraitance !

Interpelé, je marquai un temps d’arrêt.

Ah bon ? Tant que ça ?

C’est vrai que c’était osé, mais de là à parler de maltraitance… Il n’y allait pas avec le dos de la cuillère !

– Quand la SPA viendra sonner à la porte, tu feras moins la maligne !

– N’importe quoi ! objecta-t-elle. Tu veux pas que ce soit MON prénom qui soit choisi, c’est tout ! T’es jaloux parce que j’ai de meilleures idées que toi !

Il allait rétorquer, quand leur mère s’interposa :

– Ma chérie…, opposa Annie pour tenter de calmer les deux mulets qui s’affrontaient, je ne crois pas que ce soit cela le problème… Ce que ton frère essaye de te dire, très  maladroitement, d’ailleurs, fit-elle en adressant à son fils un regard réprobateur, c’est que ce n’est peut-être pas le prénom le plus judicieux pour un adorable chaton comme lui !

Je hochai la tête, l’air entendu, et me fis la remarque que cette femme avait, indubitablement, un goût certain. Caroline eut beau taper du pied, sa proposition fut déboutée. Je pensais l’avoir échappé belle… J’allais vite déchanter.

Le ton montait : chaque enfant voulait être mon maître officiel, et leurs idées ne faisaient jamais l’unanimité. La discussion s’envenimait, les esprits s’échauffaient quand, brusquement, Franck se leva et tapa des deux mains sur la table.

D’un geste éloquent, il coupa court aux effusions de voix et un étrange silence s’abattit alors dans la pièce.

Je dressai le museau, oreilles aux aguets :

-Tout d’abord, fit-il d’une voix grave, ce chat est à tout le monde, et chacun d’entre nous devra s’en occuper.

Le ton qu’il employa n’admettait aucune objection. 

– Donc, poursuivit-il, inutile de lui attribuer un maître : nous serons tous responsables de lui !

Parfait.

Cet homme comprenait combien j’aimais ma liberté, et je l’en félicitai intérieurement. J’étais convaincu que nous allions bien nous attendre, lui et moi.

– Et puis, pour le prénom, enchaîna-t-il, on ne va pas s’enquiquiner… Un chat c’est quoi ? Deux oreilles, des moustaches et une queue ! On va l’appeler Moustache et puis c’est tout !

Quoiiiiiiiiii ????

Je manquai de m’étrangler et, sous l’effet du choc, mes poils se hérissèrent tout à coup : c’était une véritable douche froide !

Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels mon regard alternait nerveusement de l’un à l’autre : quelqu’un allait forcément s’opposer, il ne pouvait en être autrement !

J’étais incrédule. Pas un n’émettait d’objection !

Excédé, j’eus l’idée de pousser un feulement rageur, pour les faire réagir. Ce qui sortit de ma gorge ressembla à tout sauf à ça… On aurait dit un grincement strident, comme l’aurait fait d’un tiroir métallique grippé par la rouille.

– C’était quoi, ce bruit bizarre ? demanda Caroline, les sourcils froncés. 

J’avais à peine deux mois : ma voix n’avait pas encore mué. Je me sentis soudain profondément ridicule.

Annie, elle, n’avait même pas entendu. Songeuse, je la voyais balader sa main en l’air comme si elle était ailleurs :

– Moustache… Moustache…, répétait-elle à voix basse.

Elle essayait d’apprécier la musicalité du prénom – tout à fait inexistante, selon moi.

– Hum… Oui ! C’est plutôt joli ! déclara-t-elle soudain en souriant.

Pardon ?

Et pourquoi pas oreille ou poil, tant qu’à y être ?

Les enfants, les suppliai-je d’un regard implorant, s’il vous plaît, dites quelque chose !

– Ok, entendis-je, éberlué, Caroline concéder de mauvaise grâce, va pour Moustache !

Comment ça, va pour Moustache ? Mais non ! Va pas pour Moustache du tout !

Mon regard se tourna vers Samuel.

Je t’en prie, mon grand, sois raisonnable…

A présent, il était mon dernier espoir.

Quand je le vis hocher la tête en signe d’approbation, je sus que ma vie entière venait de basculer…

– De toute façon, jugea-t-il bon de préciser, ce n’est pas le plus important.

Je reçus l’argument comme un ultime coup de poignard.

Ben voyons ! Pas le plus important, mon prénom ? Très bien !

A partir d’aujourd’hui, je t’appellerai Narine. Et toi, Caroline, Auriculaire ! Voilà ! Qu’est-ce que vous en dites ? 

Annie émit un soupir de soulagement :

– Parfait ! Maintenant que le dossier est clos, les enfants, dit-elle, vous pouvez retourner jouer dans vos chambres. On vous appellera pour dîner d’ici un quart d’heure…

Avant d’ajouter :

– Et n’oubliez pas de vous laver les mains avant de redescendre !

Mais ils s’étaient déjà engouffrés dans les escaliers en courant.

J’étais tombé dans une famille de dingues ! Quelle humiliation… Mon prénom avait été choisi par hasard. Son importance, balayée d’un revers de main.

Je me mis à réfléchir à toute vitesse, galvanisé par une colère nouvelle qui me tordait douloureusement les nerfs. J’eus soudain de grands projets en tête : j’allais déclencher une révolution, mener mes confrères au soulèvement général ! Demain, nous serions tous en ordre de bataille, prêts à nous battre pour réclamer plus de considération pour notre espèce, et le respect qui lui était dû !

En un mot, je fulminais. Mais personne ne semblait plus se préoccuper de moi.

Annie s’affairait dans la cuisine, pendant que Franck cherchait les couverts pour dresser la table. J’entendais la vaisselle s’entrechoquer dans les placards, la porte du réfrigérateur s’ouvrir et se fermer, l’eau vive couler dans l’évier. On aurait dit qu’ils m’avaient tous oublié… En signe d’indignation, je leur tournai le dos.

Au bout d’un moment, Annie s’approcha de moi : elle tenait quelque chose dans sa main :

-Tiens, mon joli cœur, voilà pour toi…

Je restai sur mes gardes, méfiant. Pensait-elle vraiment pourvoir se faire pardonner aussi facilement ?

Non, Madame ! Quelques mots doux n’y suffiront pas ! Feulai-je en tournant le museau vers elle, l’œil mauvais. Il faudra du temps avant que ma blessure ne cicatrise, beaucoup de temps…

Intérieurement, je doutais même qu’elle y parvienne un jour !

Soudain, je sentis un fumet subtil me chatouiller les narines : une alléchante pâtée arrivait droit dans ma gamelle !

Tandis que je me frottais les babines, l’idée que, tout compte fait, le prénom Moustache n’était pas si mal me traversa l’esprit. L’instant d’après, je rendais les armes : la révolution attendrait !

Et puis, si ça leur fait plaisir, concédai-je avec la magnanimité du gourmand, au moment même où j’engloutissais ma première bouchée avec des ronronnements de satisfaction nourris. 

Excellent choix, Annie ! la félicitai-je en tournant rapidement les yeux vers elle. Fondant, savoureux à souhait… Et ce parfum, quelle merveille !

Je vis qu’elle me souriait en retour.

Finalement, ils avaient peut-être du cœur, dans cette famille, me dis-je en reportant à nouveau mon attention vers la pâtée.

En tous cas, ce délicieux émincé de saumon méritait que je creuse quelque peu la question.

Chapitre 1 : L’Adoption

Je suis un chat.

Ne vous y trompez pas : aujourd’hui, il n’y a plus que le soleil au-dessus de moi !

Mais cela n’a malheureusement pas toujours été le cas…

Le jour de ma naissance, par exemple, il pleuvait averse. De gros nuages noirs obscurcissaient le ciel et des gouttes d’eau, épaisses comme le poing, frappaient le sol avec un bruit de martèlement continu… Évidemment, je ne me le rappelle pas, c’est ma mère qui me l’a raconté.

Au beau milieu de ce déluge, cette sublime minette rousse désespérait de réussir à me mettre au monde.

Allongée là, sur une couche de foin sommaire, à l’abri de la pluie, elle venait déjà de donner naissance à trois chatons, et elle était très éprouvée…

Moi, de mon côté, j’attendais mon tour, bien sagement blotti dans son ventre. Je commençai à m’impatienter quand, soudain, la pluie cessa comme par magie.

Un rayon de soleil se posa sur le bout de son museau. L’instant d’après, le ventre de ma mère fut alors traversé par une violente secousse, qu’elle accompagna des maigres forces qu’il lui restait…

C’est ainsi que je glissai parmi vous, fripé et chiffonné, comme une chaussette tout droit sortie de la machine à laver !

J’étais né sous le soleil, au beau milieu d’un jour de pluie, avec pour bonne fée un arc-en-ciel au-dessus de mon berceau ! Enfin… ça, c’est ce que raconte ma mère à qui veut l’entendre… Il ne manquait plus qu’une licorne magique ne passe par là et danse le floss !

La famille adoptive de ma mère passa ensuite des annonces dans la gazette du village, donnant chatons contre bons soins…

Peu de temps après, des gens du nom de Malloré sonnèrent à leur porte.

La concurrence n’était pas rude, entre mes deux frères qui ne pensaient qu’à vider les mamelles de lait de ma mère, et ma sœur qui leur montrait effrontément son derrière !

Bien décidé à vivre ma propre vie, j’adressai à nos visiteurs un regard mielleux, d’une tendresse redoutable … Puis je leur tendis une patte adorable, ouvertement suppliante, qui disait : Pitié, emmenez-moi avec vous, et j’achevai ma prestation en miaulant d’une tendre petite voix éraillée en direction des enfants… Impossible de résister !

Tout le temps que dura le trajet vers ma nouvelle vie, les deux enfants n’eurent d’yeux que pour moi. Malheureusement, je découvris pour la première fois que j’étais malade en voiture ce jour-là…, et je vomis l’essentiel de mon petit-déjeuner dans la caisse de transport.

Une chance qu’ils ne m’aient pas ramené aussi sec : je n’avais aucune envie de passer le reste de ma vie dans une ferme !

La famille qui m’adopta était installée depuis plusieurs années dans un lotissement calme et sans prétention, au numéro 27, rue des Lilas à Belleville.

Une piste cyclable bordait des rues propres, bien entretenues par la municipalité, ombragées toute l’année par de grands tilleuls et des acacias densément fournis.

J’aimais beaucoup me promener dans le quartier.

Comme la plupart des habitants qui circulaient en voiture, nos voisins retraités M. et Mme Marchal veillaient à ne jamais excéder la vitesse autorisée, limitée à seulement trente kilomètres heure. Je pouvais traverser en toute sécurité, ils ralentissaient à l’approche d’un dos d’âne, freinaient pour laisser traverser les enfants qui rejoignaient l’arrêt de bus, et contournaient prudemment, en anticipant le clignotant longtemps à l’avance, les camions de livraison qui déchargeaient leurs gros cartons le matin…

Mais c’était toujours M. Michelon que je croisais en premier.

Un gentil boulanger grassouillet, qui ouvrait le rideau de sa boutique en sifflotant. A cause de son métier, il se levait très tôt et, au fil des années, il était devenu un peu insomniaque…

Tout le monde le connaissait dans le quartier, il avait lui-même grandi à Belleville et il avait ensuite vadrouillé aux quatre coins de la France comme apprenti. Un jour, enfin, il avait monté son affaire, et n’était plus jamais reparti.

Quand je passais devant sa boulangerie le matin, l’odeur des viennoiseries chatouillait ma truffe. Je voyais les Bellevillois qui s’y pressaient, en file indienne, bien disciplinés, attendant sagement leur tour.

Quelques mètres plus loin, Mme Lebrin m’adressait souvent un mot gentil en sortant sa farandole de fleurs colorées. Son visage dépassait à peine, derrière la montagne de bouquets qu’elle arrangeait avec minutie pour décorer la devanture de son magasin.

Il y avait aussi le boucher, M. Speck, dans cette même rue principale, que l’on appelait Boulevard Central. Ses épais sourcils foncés alourdissaient les contours de son visage rondouillard, et lui donnaient un air injustement sévère…

Chaque matin, l’opticienne rigolote – Mme Leuyade – ne manquait pas de le saluer chaleureusement : fraîche et pétillante, comme un Fanta citron, elle lui souhaitait une bonne journée avec un sourire charmant, et cela suffisait à le mettre en joie pour le reste de la matinée ! Je crois bien qu’il en pinçait pour elle.

Une boutique d’assurance, deux bars-restaurants, une pizzeria et un bureau de poste achevaient de faire battre le cœur tendre de cette bourgade de campagne, active et dynamique comme un yaourt probiotique.

Annie et Franck Malloré, les parents de Caroline et Samuel, coulaient ainsi des jours heureux à Belleville, au milieu de ces gens tellement gentils et si bien élevés.

Ils habitaient dans un quartier résidentiel, à deux pas du centre-ville. Ce qu’ils aimaient par-dessus tout, c’était les choses simples… Mais ne vous y trompez pas, faire simple n’est pas donné à tout le monde !

Regardez autour de vous : combien de personnes achètent vraiment une voiture pour aller d’un endroit à un autre, ou bien une paire de chaussures simplement pour marcher ?

Les gens ne réfléchissaient plus ainsi : ils voulaient tous le téléviseur dernier cri, et des vacances au soleil pour les fêtes de Noël !

Pas les Malloré.

Eux, ils étaient différents.

Dans cette famille, on roulait en monospace, le jardin avait sa propre personnalité et tout le monde portait des baskets à scratches.

Les boissons pétillantes et les sirops étaient réservés pour les jours d’anniversaire, on buvait de l’eau à table et on jouait au ballon avec des cages en bois, fabrication maison…Eh oui… Aussi curieux que cela puisse paraître, Samuel et Caroline aimaient mieux construire des cabanes dans les arbres que jouer aux jeux vidéos !

Le soir, ils tombaient de fatigue, et plongeaient dans une mer pleine de rêves étoilés… Même les marmottes ne dormaient pas aussi profondément, croyez-moi.

Bien sûr, l’adaptation ne fut pas facile, et je dus faire quelques concessions…

La première – et non la moindre – concerna le difficile choix de mon prénom.