Esquisse#3 : Mike

Mis en avant

Au premier abord, Mike est assez impressionnant, pour ne pas dire terrifiant. Loin d’inspirer aux gens une quelconque sympathie, je l’ai imaginé sale et repoussant.

Mike est un ancien chat de gouttière, né dans la rue, avant d’être abandonné par sa mère. Luttant pour sa survie, il a longtemps erré dans le quartier, glanant ça et là quelques restes à manger.

En fin de journée, il a l’habitude de se rendre à la déchetterie. Là-bas, il trouve en général toujours de quoi se remplir l’estomac. Cependant, il n’est pas tout seul à fréquenter ce lieu, d’autres chats y rôdent régulièrement.

Un soir, Mike fut pris à partie dans une violente bagarre. Malgré le grand courage dont il fit preuve, les autres chats errants décidèrent de se liguer contre lui : ils lui flanquèrent une cinglante dérouillée, avant de s’en aller. Sévèrement meurtri, il resta ainsi toute la nuit, agonisant des heures durant entre un étendoir cassé et un aspirateur à demi-éventré.

Le lendemain matin, Jojoko se rendit à la déchetterie. Elle était à la recherche de quelques objets à réparer et, comme elle vivait seule, ça l’occupait.

Quand elle aperçut sa carcasse mutilée, ce dernier ne respirait presque plus : sans réfléchir, elle courut le confier au bons soins du vétérinaire de Belleville, qui réussit par miracle à le sauver.

Une fois rétabli, il s’empressa de trottiner jusque chez elle. Dans sa vie, jamais quiconque ne s’était soucié de lui. Le geste de la vieille dame l’avait profondément touché, il tenait donc naturellement à la remercier.

Quand il arriva chez elle, il sentit immédiatement que quelque chose clochait. Un représentant était en effet sur le point de l’escroquer… Ce jour-là, ce fut lui qui la tira d’un vilain guêpier.

Ainsi liés, Mike et Jojoko décidèrent de ne plus se quitter. Ils firent vœu, toujours, de se protéger.

Chapitre 6 : Jojoko

– Qu’avait-il de bizarre ? m’étonnai-je, curieux.

– Il était louche, c’est tout.

Je dressai le museau :

– Louche ?

Venant d’un borgne, c’était plutôt drôle !

Je me retins néanmoins de rire : Mike affichait un air sérieux… Je ne voulais pas prendre le risque de le vexer. Le sujet avait l’air sensible.

– Je ne sais pas comment l’expliquer… Il avait un sourire à mille dents accroché au visage, qui m’a semblé faux. D’instinct, j’ai su qu’il préparait un mauvais coup.

Il marqua une pause.

– Alors, plutôt que de partir, j’ai préféré me rapprocher et écouter ce qu’il disait.

Mike se posta à la fenêtre et, discrètement, il les espionna.

L’homme insistait – un peu trop lourdement à son goût – pour vendre à Jojoko une gamme de cosmétiques dont les vertus purifiantes étaient soi-disant spectaculaires.

Mike se fit aussitôt la réflexion qu’il avait eu raison de se méfier… Il en faisait un peu trop pour être sincère : il en déduisit que ses intentions étaient sûrement loin d’être charitables.

Il observa la façon décontractée avec laquelle le représentant s’installait sur une des chaises de la cuisine, comme s’il était chez lui.

Il l’entendit alors dérouler un à un la liste de ses arguments de vente, marquant une pause de temps à autre pour siroter une gorgée du café que la vieille dame lui avait poliment offert. Le vendeur faisait exprès de le boire tout doucement… Il prenait son temps, comme un pêcheur appâterait un hameçon.

– Je me doutais qu’il allait lui jouer un sale tour… J’ai le flair pour ces types-là.

Très vite, Jojoko ne parvint plus à s’en dépêtrer : le représentant, coriace, avait réponse à tout. Il lui suggérait même de souscrire un abonnement mensuel, afin d’être directement livrée par le service postal !

– Grâce à cet avantage unique que nous n’offrons qu’à notre clientèle privilégiée – et vous avez la chance immense d’en faire partie – vous n’aurez même plus à vous déplacer ! N’est-ce pas une nouvelle formidable ?

– Mais enfin… Je n’ai pas besoin de toutes ces crèmes, objectait-elle, désespérée.

– Vous êtes une femme coquette, cela se voit tout de suite, la flattait-il d’une voix mielleuse. Croyez-moi, ces produits-là sont révolutionnaires ! Vous sentirez immédiatement la différence sur votre peau, et ce, dès la première application !

Bien entendu, les produits dont il vantait les mérites n’étaient autres que des invendus de magasins discount.

– Monsieur… Regardez par exemple, celle-ci : c’est un masque contre l’acné… A mon âge, je me demande bien ce que j’en ferais.

– Généreuse comme vous êtes, vous n’aurez qu’à l’offrir à l’un de vos petits-enfants, répondit-il, imperturbable.

Un voile gris passa devant les yeux de la vieille dame.

– Malheureusement, c’est impossible… Je n’ai pas de famille, voyez-vous.

Le représentant fit mine de compatir :

– Ah… C’est triste, en effet…

Avant de rebondir, sur un ton presque guilleret :

– Mais vous avez des amis, qui n’en a pas ? Vous ne me ferez pas croire qu’il n’y a aucun adolescent boutonneux dans votre entourage ! Allons donc, je suis sûr qu’en cherchant bien, vous trouverez un petit jeune qui se débat dans les affres de l’âge ingrat… Ce dernier ne pourra que se montrer reconnaissant, croyez-moi !

D’où il se trouvait, Mike ne perdait rien de la scène grotesque qui se jouait sous ses yeux.

Il regardait Jojoko farfouiller nerveusement dans le panier d’échantillons, et commençait sérieusement à bouillir. Il sentait son ventre se tordre de pitié et de colère mêlées tandis que la vieille dame ajustait d’une main tremblotante les demi-lunes de sa paire de lunettes… Ses verres, en plus d’être rayés, ne semblaient plus du tout adaptés à sa vue, ce qui qui la rendit encore plus vulnérable à ses yeux.

– D’accord pour celle-ci, continua-t-elle, peu convaincue, mais que ferais-je donc d’un… « au-to-bron-zant » ? Balbutia-elle, en déchiffrant maladroitement l’inscription collée sur le tube juste à côté.

Selon toute vraisemblance, ce devait être la première fois qu’elle prononçait ce mot.

– Ne vous y trompez pas, cette crème est LE produit-phare de la gamme ! Elle vous donnera un teint hâlé, dit-il, étouffant un petit rire, à faire pâlir d’envie vos amies du club de bridge.

Jojoko semblait moyennement goûter la plaisanterie et les sourcils de la vieille dame, lassée, s’affaissèrent juste après.

– Vous passerez pour une des retraitées les plus chanceuses du quartier ! Celle qui peut s’offrir des vacances toute l’année !

Visiblement, il semblait très satisfait de sa nouvelle parade.

De son côté, Mike vit à nouveau Jojoko souffler. Une terrible colère montait en lui, elle tambourinait dans ses veines si violemment qu’il s’étonna même d’avoir réussi à la contenir jusque-là !

Jojoko n’était inscrite à aucun club, ne partait jamais en vacances et avait malheureusement très peu d’amis, Mike le savait. Elle entretenait des relations courtoises avec les voisins du quartier, mais de là à ce qu’elle les considère comme des amis…

A cet instant précis, Mike vit subitement Jojoko flancher et, l’instant d’après, elle n’eut plus le moindre courage de tenir tête au représentant… Elle n’espérait qu’une chose : qu’il s’en aille, et, de préférence, le plus vite possible.

Ces signes de reddition n’échappèrent pas à son interlocuteur. A sa mine réjouie, Mike supposa qu’il se félicitait d’avoir déniché une proie aussi facile pour refourguer ses abonnements. En effet, cette nouvelle souscription lui générerait une grasse commission, qui lui permettrait même de décrocher la prime du meilleur vendeur à domicile du mois… Il voyait déjà son portrait s’afficher en grand sur le site internet de l’entreprise !

Mike, l’œil révulsé, écouta Jojoko protester une dernière fois, d’une voix désespérée :

– Elles coûtent un prix faramineux… Je n’ai pas les moyens, dit-elle, je suis vraiment désolée…

– Je vous comprends Madame… Heureusement, j’ai la solution ! s’écria-t-il à nouveau d’un ton victorieux.

Mike sentait l’estocade finale se préparer.

– Nous offrons des facilités de paiement, Madame, en trois, cinq ou dix fois ! Et ceci, évidemment, sans frais additionnel !

Les yeux du représentant brillaient d’un éclat presque diabolique :

– Vous voyez, nous savons ménager nos clients…, déclara-t-il au moment même où un bulletin d’adhésion et un stylo tout neuf se matérialisaient sur la table, comme par magie. Tenez, dit-il en les lui tendant, ceci est un formulaire d’inscription : vous n’avez plus qu’à signer dans le cadre en bas et après, c’est promis, je vous laisse tranquille…

Jojoko était sur le point de se faire plumer. Pour Mike, c’en était trop !

Il bondit dans la cuisine et se mit furieusement à grogner, feulant méchamment en direction du vendeur et le menaçant de son œil borgne, le poil hérissé de colère ! Sa queue, elle, avait quasiment triplé de volume !

L’autre, surpris, eut aussitôt peine à déglutir… A peine cicatrisé, l’œil de Mike avait un aspect particulièrement effrayant. A cette vue, le représentant étrangla un cri de peur et, l’instant d’après, il en menait beaucoup moins large…

– Il est à vous ce chat ? articula l’escroc en opérant un rapide mouvement de recul. Qu’est-ce qu’il lui prend ?

– Euh… Eh bien…, balbutia Jojoko qui ne savait quoi répondre.

Ce dernier leva l’index en direction de Mike et le replia presque aussitôt, craignant qu’il ne le lui morde.

– Regardez… il bave ! dit-il, les yeux grands ouverts.

Une soudaine panique s’empara de lui.

– On dirait qu’il a la rage !!!

Mike continuait de fixer le représentant avec un regard menaçant, plus noir que ne l’était sa fourrure électrique. Son œil encore valide jetait des éclairs en direction de l’homme, qui ne parvenait plus à dissimuler la peur qui l’étouffait… Le visage de ce dernier, saisi d’effroi, était devenu aussi pâle que la mort.

– Bon, déclara-t-il soudain en se levant, je crois qu’il serait plus raisonnable que je vous laisse réfléchir…

Ce n’était plus qu’une question de temps. D’un instant à l’autre, Mike allait lui sauter à la gorge !

L’homme fit glisser le document sur la table, recula prudemment puis empoigna son attaché-case avant de repousser légèrement la chaise et de tourner les talons directement vers la sortie ! L’instant d’après, il détalait sans demander son reste en faisant claquer bruyamment la porte derrière lui !

– Eh bien… On dirait que je te dois une fière chandelle ! lança Jojoko, interloquée, qui regardait par la fenêtre l’escroc s’engouffrer dans sa voiture à la hâte.

Pour toute réponse, Mike s’approcha et se frotta à ses bas de contention, en ronronnant de satisfaction.

– Mais… je te reconnais ! C’est toi que j’ai trouvé à la déchetterie, n’est-ce pas ?

Il confirma d’un miaulement bref.

Elle sourit.

– Ça te dirait de boire un peu de lait ? lui demanda-t-elle d’une voix douce.

C’est alors que, subitement, elle tourna la tête et se mit à taper dans ses mains :

– Taisez-vous donc ! s’exclama-t-elle, agacée.

Mike marqua un temps d’arrêt, perplexe, se demandant ce qu’il lui prenait.

Il chercha dans la pièce une autre présence que la sienne, en vain.

– Ces orchidées, alors ! Qu’est-ce qu’elles chantent faux, tu ne trouves pas ?

Il dévisagea Jojoko quelques instants, avant de se rappeler qu’il l’avait déjà vue agir ainsi.

Jojoko fit un effort pour se concentrer avant de reprendre là où elle en était, l’air de rien :

– Bon, ne bouge pas… il doit bien me rester quelque chose au frigo.

A partir de ce jour-là, Mike et Jojoko ne s’étaient plus jamais quittés.

Quand Mike eut fini de me raconter cette histoire, il adopta alors une voix aux accents devenus très sages :

– Tu vois Moustache, c’est ça, la clé, pour s’intégrer…

Je le regardai bêtement, ignorant où il voulait en venir.

– Pourquoi crois-tu que je t’ai raconté cette histoire, boy scout ?

Mon expression, figée, ne lui donna d’autre choix que de continuer :

– En vérité, dans un foyer, il n’y a pas de secret… Pour trouver sa place, il faut prendre soin les uns des autres… C’est aussi simple que ça.

Pour que les Malloré prennent soin de moi, il fallait donc également que je prenne soin d’eux ? Ce n’était pas marqué dans le contrat, ça !

– Ils t’ont adopté… Maintenant, c’est sur eux que tu dois veiller.

J’observai trois jours de bouderie, pour la forme, avant de mettre ses conseils en pratique.

Je passais alors la majeure partie de mon temps auprès des Malloré : je les écoutais, les accompagnais partout où ils allaient. Je m’empressais de les cajoler quand ils rentraient, fatigués.

C’est ainsi que, comme ce dernier me l’avait annoncé, je fus un jour considéré comme un membre de la famille à part entière : je ne trouvai plus jamais la fenêtre de la cuisine fermée !

Et très vite, je sus que Mike deviendrait… mon meilleur ami.

Chapitre 4 : Mike

Pendant quelques instants, aucun de nous deux ne bougea.

Au bout d’un moment, Mike s’impatienta et ses babines se retroussèrent :

– On ne va pas y passer la nuit ! Sors de là, t’as l’air ridicule !

Piqué au vif, je dressai les moustaches.

– On dirait un hérisson qui fait du naturisme, ajouta-t-il en me voyant, roulé en boule au fond de la boîte.

Pardon ? Quelle familiarité ! En plus d’avoir un physique ingrat, l’énergumène était mal élevé. Il n’avait aucun sens des convenances !

Cependant, il ne semblait pas me vouloir de mal ; si cela avait été le cas, il aurait eu tout le temps de me sauter à la gorge pendant que j’attendais là, sous ses yeux, ne sachant quoi faire, à la fois paralysé et tremblant de peur.

A cette pensée, j’émis un soupir de soulagement.

Il recula pour me laisser le champ libre et je m’extirpai de ma cellule, heureux de retrouver ma liberté.

Il inclina légèrement son museau tandis que je m’ébrouai :

– J’ai peut-être qu’un œil, gamin, mais j’ai encore une paire d’oreilles bien affûtées !

Je marquai un temps d’arrêt.

Gaminme répétai-je dans la tête.

Je fis mine d’ignorer sa réflexion : il venait quand même de me tirer d’un sacré bourbier.

– Merci, fis-je en m’efforçant d’afficher un air détaché.

J’essayai de reprendre contenance, mal à l’aise de m’être retrouvé dans une telle situation.

Comme s’il lisait dans mes pensées, il ne put s’empêcher de me railler :

– Je te raccompagne jusqu’à chez toi ? Faudrait pas qu’un papillon de nuit ait soudain l’idée de te charger !

Je lui jetai un regard mauvais en prenant bien soin d’y mettre la température d’un congélateur.

Il éclata soudain de rire ! Je le regardai, médusé :

– Ça va, dit-il, je plaisante, boy scout, détends-toi !

Moi ? Un… boy scout ? Non mais je crois rêver !

Je détournai le museau, essayant de préserver ce qui restait de ma dignité :

– J’ai pas encore mes repères, c’est tout ! Figure-toi que je viens juste d’emménager, claquai-je, vexé.

– J’imagine que je dois te souhaiter la bienvenue, alors !

Je grognai en retour, avant de l’écouter me raconter d’où il venait lui-même.

Ce vieux traîne-misère habitait la rue des Romarins, juste à côté. Au numéro 12. Chez une dame âgée du nom de Josiane Kravchenko. Tous les soirs, il faisait son petit tour dans le quartier ; c’était comme ça qu’il était tombé sur moi, il m’avait entendu pleurnicher par hasard.

– Josiane Kravchenko ? Connais pas…, fis-je valoir pour m’excuser en finissant d’épousseter mon pelage.

Une bonne toilette s’impose, me dis-je passant trois coups de langue rapides sur ma robe. Je détestai être aussi négligé : elle était pleine de brins d’herbe !

– C’est normal : tout le monde ici l’appelle Jojoko, m’informa-t-il. C’est une femme assez étrange, mais elle a bon cœur… Tu la reconnaîtras vite, dit-il d’un air amusé. Dans tout Belleville, c’est la seule qui sonne les cloches à ses plantes vertes !

– Quoi ? fis-je en tournant soudain le museau vers lui, surpris.

Je craignis un instant d’avoir mal compris.

– Elle les trouve trop bruyantes ! rit-il. Elle dit qu’elles parlent sans arrêt, et que ça lui donne mal à la tête. Tu imagines un peu ? Depuis le temps, nos voisins ont l’habitude : ils ne s’étonnent même plus de l’entendre taper dans ses mains pour les faire taire ! 

Je ne relevai pas.

– Elle a aussi la manie d’ouvrir et de fermer plusieurs fois par jour tous les placards de la maison. Des marottes comme ça, elle en a des tas !

Au fond de moi, j’étais persuadé qu’ils s’étaient bien trouvés.

Comme je restais silencieux, il dut penser que j’attendais la suite et continua de me brosser son portrait.

C’est ainsi que j’eus vent d’une information cruciale : avant d’aller se coucher, Jojoko mettait toujours ses vieilles charentaises écossaises dans le frigo !

– Elle adore sentir le froid sur ses pieds, le matin. Elle dit que ça lui rappelle sa Russie natale !

Je l’entendis rire de bon cœur ! Apparemment, les excentricités de Jojoko l’amusaient beaucoup tandis que moi, personnellement, elles ne me faisaient ni chaud ni froid.

– Au début, tu t’en doutes, tout cela m’a un peu surpris, avoua-t-il tandis que nous cheminions côte à côte pour rentrer. Et puis, au fur et à mesure, je m’y suis habitué.

Arrivés devant la baie vitrée, je le remerciai une nouvelle fois pour son intervention.

En vérité, j’avais hâte de mettre fin à cette conversation : on ne pouvait pas dire que je m’étais présenté à mon avantage lors de cette rencontre, et cela me contrariait fortement.

Quel imbécile… Me retrouver coincé ainsi, bêtement, dans un des jouets des enfants !

J’espérais secrètement oublier cela une fois l’estomac plein : une belle gamelle m’attendait certainement à la cuisine…

– Je passerai te voir à l’occasion ! achevai-je d’un salut de la patte, soulagé de pouvoir enfin me débarrasser de lui. 

L’instant d’après, je cognai lamentablement sur la porte-fenêtre du salon et restai un instant sonné.

Un accès de rage me fit alors exploser :

– Ne me dis pas qu’ils ont fermé la porte !

Je me sentais comme une huître oubliée sur la table du réveillon. J’allais devoir passer la nuit dehors !

Mike, lui, ne semblait pas particulièrement choqué :

– C’est agréable, tu sais, de dormir à la belle étoile. T’as jamais essayé ?

Un sentiment de profonde indignation s’empara de moi :

– Pardon ? Certainement pas ! dis-je avant de poursuivre, le museau outré :

– Les Malloré sont complètement irresponsables ! Adopter un chat, c’est une affaire sérieuse ! Tu crois qu’ils auraient changé leurs habitudes pour moi ? Bien sûr que non, ils sont bien trop égoïstes !

Il sourit, et je vis une lueur moqueuse s’allumer dans son regard :

– Quoi ? Tu n’es pas d’accord qu’ils doivent s’adapter, maintenant que je suis là ?

– Si. Bien sûr que si.

Je perçus immédiatement l’ironie dans sa voix.

– Dis-donc, je te signale que ce sont EUX qui sont venus me chercher ! Je n’avais rien demandé, MOI ! 

J’écartai le souvenir de ma patte tendue vers eux qui me revint en mémoire, suppliante.

Il me sourit un peu bizarrement :

– Je n’ai rien prévu ce soir. Si tu veux, on peut continuer à tailler la bavette, proposa-t-il.

Je notai l’effort louable pour mettre de la douceur dans ses mots, malgré sa voix grave.

Je pivotai alors vers lui et souris tristement avant de m’apercevoir qu’à présent, il ne me faisait plus peur du tout.

Il avait le poil crasseux, certes, et ses crocs jaunes militaient pour une hygiène douteuse, mais il n’avait pas l’air si méchant que ça.

– Merci, fis-je. Ta proposition me touche.

Je posai mon train arrière sur le sol avec un air abattu.

De son côté, je le voyais qui furetait un peu partout sur la terrasse. Il reniflait les objets éparpillés, çà et là, comme l’aurait fait un setter anglais. Puis il leva le museau, et s’étonna de voir les torchons pendus aux branches des arbres.

L’air incrédule, il s’attarda un instant, avant de laisser son regard glisser vers une bâche plastique en décomposition qui gisait là, en plein milieu du jardin.

Je le renseignai avant que lui-même ne m’interroge :

– Les restes du camp militaire des enfants, l’été dernier…

Le jour de mon arrivé, ils avaient pris soin de me raconter que les Indiens avaient mis leurs soldats en déroute juste après, ce qui expliquait le bazar.

Mike eut l’air d’apprécier, et sourit.

Je regardais sa gueule cassée et la curiosité vint à nouveau me chatouiller les méninges :

– Dis, Mike… Je peux te poser une question ?

Il grogna. Je pris cela comme une invitation à poursuivre.

– Tu l’as perdu comment, ton œil ?