Chapitre 14 : Un dîner glacial

Précédemment dans l’histoire :

Les Malloré entendent Henriette descendre les escaliers. Aussitôt, Annie s’affole : elle presse tout le monde et demande à ses enfants de faire un effort pour être agréables. 

Telle une invitée de marque, Mamie Henriette s’était assise en bout de table. Elle présidait le dîner.

Ses épaules, gelées, étaient recouvertes d’un gilet de laine de l’épaisseur de la banquise. Elle avait le visage aussi glacé qu’un thermomètre de Sibérie.

A sa gauche, Samuel et Caroline s’efforçaient de se tenir correctement, le dos bien droit, imitant du mieux possible une posture d’enfants bien élevés. Qu’ils avaient l’air empoté ! Cette petite comédie était distrayante… Attendre ainsi, sagement, d’être servis, cela leur ressemblait si peu. Et en silence, qui plus est ! 

D’ordinaire, les repas se déroulaient dans une ambiance joyeusement animée : les enfants racontaient leur journée à tour de rôle, en se coupant régulièrement la parole. Les couverts s’échappaient à intervalles réguliers de leurs mains affamées. Ils rebondissaient de temps en temps sur le carrelage, provoquant ce bruit métallique, si caractéristique. En fin de journée, la fatigue les rendait toujours plus maladroits.

Quand Annie déposa sur la table la volaille méticuleusement découpée, je vis toutefois leurs narines frémir. L’odeur appétissante des herbes aromatiques qui suivit acheva de les ranimer. Des senteurs de thym, de laurier et de romarin se mirent à flotter dans l’air, faisant immédiatement saliver l’assemblée.

A moi aussi, la chair tendre du poulet me donnait l’eau à la bouche ! Sa peau luisante, dorée à point, avait été arrosée à la perfection durant la cuisson. Au fond de moi, j’espérais qu’ils m’en réserveraient une part pour plus tard…

Annie attrapa une longue fourchette à deux dents, piqua dans le plat pour servir ses convives, puis composa des assiettes anglaises à l’attention de chacun.

Tout y était : quelques pommes de terre grillées d’un côté, un morceau de viande cuit au four de l’autre, un filet d’assaisonnement pour les amateurs. Et de la salade, pour la couleur.

– Bon appétit ! leur souhaita-t-elle de son plus grand sourire.

Les enfants, répondant comme des bêtes sauvages au signal du départ, se ruèrent sur leur plat en avalant goulûment – presque sans les mâcher – les premières bouchées.

Je me mis aussitôt à rire : leur naturel contrarié était revenu au galop ! Annie secoua la tête, impuissante, mais ne les freina pas pour autant.

Elle semblait inquiète, une question lui brûlait les lèvres.

– Alors Maman ? Comment trouves-tu ce plat ?

– Mmm. La cuisson est correcte, fut la seule réponse de sa mère.

– Parfait… répondit aimablement Annie, un peu déçue. Pour l’agrémenter, poursuivit-elle d’un air qui se voulait naturel, il y a de la moutarde ou du sel de Guérande. Il doit aussi rester du gratin de légumes au réfrigérateur si tu préfères, au lieu des pommes de terre.

Cette dernière était à ses petits soins.

Honnêtement, je ne comprenais pas pourquoi. D’autant qu’Henriette semblait se faire un point d’honneur à maintenir une distance vertigineuse entre elles : elle s’évertuait à garder les yeux fixés sur son assiette !

– Ca ira, répondit-elle laconiquement.

Annie sembla hésiter, puis se lança :

– Tu fais toujours… livrer tes repas… par la même entreprise ?

Le sujet avait l’air sensible. Je vis Henriette se renfrogner légèrement, baissant encore davantage le front.

Frank, visiblement très occupé avec sa cuisse de poulet, ne le remarqua pas, et insista :

– Comment s’appelle-t-elle déjà… ? Ah oui ! Cékikitok, s’exclama-t-il soudain, heureux de constater qu’il ne perdait pas encore tout à fait la mémoire.

Ne te réjouis pas trop vite, pensai-je en fixant son crâne dégarni d’un œil amusé. Ta dégénérescence a déjà commencé : regarde un peu tes cheveux, mon vieux !

Contrairement à lui, j’étais dans la force de l’âge, moi : je n’avais jamais eu le poil aussi soyeux !

Henriette semblait un peu gênée. 

– Oui, c’est bien pratique, ma foi…, reconnut-elle, le regard fuyant.

Henriette ne cuisinait plus depuis qu’elle vivait seule. Ses repas étaient préparés par une centrale qui les lui livrait une fois par jour.

Je me fis aussitôt la remarque qu’elle ne devait probablement rien avoir mangé d’aussi savoureux depuis des semaines. Pourtant, elle s’entêtait à arborer un air détaché, goûtant du bout des lèvres, sans grand enthousiasme, ce qu’Annie lui avait servi avec parcimonie, conformément à son souhait.

– Et cela ne vous manque pas ? demanda Franck courtoisement.

Aussitôt, Annie le fusilla du regard.

– Je veux dire, de ne pas cuisiner ! dit-il en se reprenant vivement.

Sa femme parut soulagée. Décidément, ce nigaud n’en ratait pas une !

– Si vous en avez envie, vous pourriez vous y remettre, cette semaine. Les enfants seraient ravis de vous aider. Ils adorent mettre la main à la pâte, n’est-ce pas ? les interpela-t-il.

Je vis que ces derniers commençaient à s’impatienter. Utiliser les couverts les ralentissait. Ils hochèrent poliment la tête, en posant discrètement leurs fourchettes sur le rebord de l’assiette.

– Nous verrons…, déclara Henriette d’un ton neutre.

– Tu cuisinais si bien, à l’époque, l’encouragea Annie.

– Mmm…, grogna-t-elle. C’était dans une autre vie… Je n’ai plus le temps maintenant, dit-elle en redressant subrepticement les muscles de sa colonne vertébrale.

Elle gagna cinq bons centimètres, et, ce faisant, la pièce en perdit à peu près autant en degrés.

Mamie Henriette regardait ses petits-enfants avec incrédulité : ils avaient dépouillé la carcasse du poulet, et s’étaient mis de la sauce partout sur la figure… Même leurs mains étaient luisantes de gras !

Samuel, qui avait déjà englouti son assiette avec voracité, pelait ce qu’il restait de viande sur son os de poulet. Caroline, quant à elle, se forçait à terminer ses dernières pommes de terre, oubliant une fois sur deux de mâcher la bouche fermée. Henriette les dévisageait, consternée.

Puis, sans un mot, cette dernière se mit à tapoter proprement les coins de sa bouche avec sa serviette, avant de la replier lentement et de la poser, bien à plat, sur la table. La leçon était claire : les bonnes manières, elles, ne faisaient pas de bruit !

Annie, qui observait le manège de sa mère du coin de l’œil, comprit immédiatement le sous-entendu.

– Sam ! Caroline ! Ca suffit !

Caroline et Sam levèrent la tête, surpris.

– Essayez de manger convenablement, je vous prie. Et en silence ! Nous avons l’impression d’être assis à côté de deux camions-poubelles qui travaillent !

Ils échangèrent un regard avec leur père, qui prit aussitôt leur défense :

– Ne sois pas si sévère, ma chérie… Tu vois bien qu’ils se régalent ! Et puis, il est tellement bon ton poulet… Ce serait une folie de ne pas le rouziguer* !

Mamie Henriette ne lui objecta rien de particulier, mais son visage avait pris la teinte du homard bouilli.

Contrariée, cette dernière saisit alors un os dans son assiette et le tendit gentiment à Rousquille. Immédiatement intéressée, le caniche se redressa et renifla délicatement l’objet.

– Va le boulotter tranquillement dans ta gamelle, déclara Henriette d’une voix ferme et autoritaire.

Sous le regard fier de sa maîtresse, Rousquille s’empara précautionneusement de l’os puis trottina vers la cuisine. A la cour, une princesse n’aurait pas fait moins de manières.

– Au fait, s’étonna Annie, ça me fait penser… Quelqu’un aurait-il vu Moustache ce soir ?

Ce fut les derniers mots qui parvinrent à mes oreilles. Rousquille venait de me repérer à la fenêtre !

La seconde d’après, la pièce entière se mit à basculer et un énorme fracas retentit bruyamment dans toute la maison.

* Rouziguer : expression nîmoise signifiant ronger, grignoter.

Chapitre 12 : Un chat indispensable

Précédemment dans l’histoire :

Moustache peut enfin mettre un visage sur le prénom d’Henriette. Et un museau sur celui de Rousquille ! Dès la première rencontre, elles lui paraissent aussi détestables l’une que l’autre… Tandis qu’il se retrouve seul à l’extérieur, il appréhende les conséquences de leur présence chez les Malloré.

Je sentis qu’une nuit plus fraîche que d’ordinaire venait de tomber sur le quartier des Glycines.

Bien que nous ne fussions qu’au début du mois d’octobre, les journées avaient déjà commencé à raccourcir. Cependant, l’arrivée d’Henriette nous avait définitivement mis un pied dans l’hiver…

Je pris une seconde pour apprécier le calme invisible qui enveloppait à nouveau le jardin. Il serait de courte durée, je le savais. Je décidai tout de même d’en profiter quelques instants. Mon cœur venait de faire une violente embardée, et il me fallait trouver un moyen de l’apaiser.

Je contemplai les arbres autour de moi, peu concernés par ce qu’il venait de se passer. Imperturbables, ils déroulaient leurs sublimes couleurs automnales : de beaux rouges orangés et de magnifiques dégradés de jaunes, à peine brunis, se répondaient sur des branchages un peu déplumés, désespérément immobiles. Ces derniers, indifférents à la légère brise qui faisait bruisser leurs feuilles, ne semblaient pas sentir arriver le danger… Je n’étais pas dupe. Une tempête approchait à grands pas, et elle avait un nom… Henriette.

J’ignorais totalement quand elle allait éclater. En revanche, il y avait une chose que je savais : le jour où elle s’abattrait, je serai le dernier épargné.

Je redescendis de mon poste de garde, faisant bien attention à ne pas trébucher. Malgré mes multiples précautions, je glissai maladroitement et me rattrapai à nouveau à une branche au dernier moment. Décidément, pour un chat, j’étais un bien piètre équilibriste !

La dernière fois, Franck s’était d’ailleurs bien moqué de moi. J’y repensais tandis que je posai la patte sur l’herbe fraîche de la pelouse.

C’était un dimanche. Comme à son habitude, il lisait le journal, m’observant du coin de l’œil. Installé sur une chaise, juste en face lui, je faisais ma toilette. Je me contorsionnais, lissant ma fourrure avec application quand je m’aperçus soudain qu’un nœud me résistait.

J’étais en train de mordiller la base de cet enroulement de poils, j’avais du mal à en venir à bout. Tant et si bien que, juste après l’avoir délogé, je perdis l’équilibre et basculai ridiculement en arrière, avant de tomber brutalement au sol !

Je me redressai aussitôt, stupéfait et honteux. C’était trop tard : Franck, incrédule, avait suivi ma chute tout du long.

Il éclata alors de rire :

– Eh bien, eh bien… Moustache… Que s’est-il passé ? me railla-t-il, taquin. Un faux mouvement ? Une attaque de brigands ?

Cette interpellation me prit au dépourvu.

Vexé, je répondis par un grognement mauvais.

Annie travaillait dans la salle à manger. Intriguée, elle décrocha  le regard de son ordinateur pour s’enquérir de ce qui se passait :

– Tout va bien ? demanda-t-elle.

– Moustache a dégringolé de la chaise en faisant sa toilette ! répondit Franck qui redoubla d’hilarité. Il s’est écroulé par terre comme un bleu* ! T’aurais dû voir ça, c’était ridicule !!!

Il riait tant que des larmes commençaient à lui perler au bord des yeux. De mon côté, je me sentais terriblement humilié.

– Chérie, fit-il en se tenant les côtes, je crois que nous sommes les seuls à posséder un chat dépourvu du sens de l’équilibre !

Au souvenir de ma chute pitoyable, Franck se mit à nouveau à rire.

Annie, compatissante, me gratifia alors d’une caresse avant de rappeler à son mari qu’il n’avait pas vraiment de leçon à donner :

– Et toi ? Combien de fois t’es-tu coupé en te rasant, tu peux me le dire ? Laisse-le un peu tranquille !

A l’énoncé de cette simple vérité, il eut le bec cloué.

Une nouvelle fois, j’eus la conviction qu’un lien fort nous unissait. Elle ne l’avait pas clairement formulé, il lui fallait encore du temps pour se l’avouer. Pour ma part, j’en étais persuadé : Annie et moi étions destinés à nous aimer. Franck dut sentir le vent tourner, il arrêta aussi sec de se moquer !

Je songeais avec émotion au chemin parcouru depuis mon arrivée tandis que je traversais le jardin, ce soir-là.  Excepté Franck, aucun Malloré ne résistait à l’envie de me cajoler. Et je m’y prêtais bien volontiers ! J’étais devenu indispensable à leur bonheur.

Caroline, par exemple, me livrait toujours le contenu de sa journée dès qu’elle rentrait de l’école. Elle me cherchait partout dans la maison, impatiente de me retrouver. J’avoue, le CE2, ce n’était pas vraiment passionnant… Mais qu’importe ! Car ses caresses étaient un don du ciel.

Après le goûter, elle venait systématiquement me grattouiller derrière l’oreille. De mon côté, je ronronnais de bonheur : j’avais le cœur en fête !

Elle me cajolait et me parlait de Nathan, son grand copain, qui faisait deux fois sa taille et semblait déjà avoir fait sa mue. Quand il parlait, sa voix dérapait, suivant la courbe des montagnes russes.

Ils collectionnaient ensemble des tas de choses : des timbres, des cailloux, des pièces de monnaies qui provenaient de tous les pays du monde. Elle adorait me montrer tous ces objets. Moi, soyons honnête, je m’en moquais… Mais je trouvais important que mon oreille bien peignée fasse l’effort de l’écouter. Elle me livrait tous ses secrets, c’était une grande responsabilité !

Elle me racontait Déborah, la peste de sa classe, une petite blonde aux cheveux longs qui, malgré son visage d’ange, passait son temps à lui chercher des poux dans la tête.

Samuel, de son côté, était incontestablement le plus secret des deux… Il n’en demeurait pas moins attachant. Il reprenait souvent sa sœur à l’ordre. Il lui disait de me laisser tranquille, que je n’étais pas un jouet. Même sans parler, lui et moi, on se comprenait…

Il aimait sa liberté, il préservait aussi la mienne.

Chaque soir, à la nuit tombée, je me faufilais par la chatière de l’entrée et filais en direction de l’étage. Je m’arrêtais devant sa chambre, levais la patte et poussais doucement la porte… J’avais beau faire attention, elle grinçait toujours un peu quand elle s’ouvrait. L’instant d’après, j’atterrissais avec légèreté sur sa couette.

C’était toujours le même rituel. Samuel ouvrait un œil pour me saluer, avant de s’écarter, pour que je puisse moi-même correctement m’installer. Je tricotais son pyjama quelques instants en ronronnant, puis je m’allongeais contre lui. Sa respiration avait le don de me bercer. Ainsi pelotonné, je m’endormais comme un bébé !

Aujourd’hui, je le reconnaissais bien volontiers : des jours heureux coulaient pour moi au 27 rue des Lilas.

Tandis que j’y pensais, les propos de Franck me revinrent subitement en mémoire. Alors oui, j’avais effectivement deux oreilles, une queue et des moustaches, mais j’étais devenu Moustache Malloré, le chat adoré de la famille Malloré !

Dans ma tête, tout était clair : cette place, je l’avais gagnée. C’était la mienne. Personne ne me la ravirait, quel que soit le prix à payer !

*bleu : jeune recrue dans l’armée.

Esquisse#4 : Henriette

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Je ne peux pas dévoiler grand-chose de ce personnage, sans spoiler une partie de l’histoire. Pour le moment, ce qu’on sait d’elle ne présente pas ce personnage à son avantage.

Dès les premiers chapitres, je brosse d’elle une image volontairement contraire à l’idée que l’on se fait d’une grand-mère. Les enfants la détestent. Et ils ont de bonnes raisons de le faire : aigrie et acariâtre, elle passe son temps à râler toute la journée !

Elle vit seule depuis des années. Et, quand elle rend visite aux Malloré, elle ne fait aucun effort pour s’adapter.

Pour une cause qu’ils ignorent, Annie, sa fille unique, est la seule qui fait preuve de compréhension à son sujet…

Adaptation des droits

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Je finis ma conversation téléphonique.

 Il arrive dans le bureau, surexcité :

– Alors ? Ils ont décidé quoi ?

– Pardon ?

– Comme t’étais occupée, j’avais dit aux studios Pixar de te rappeler. Ils te rachètent les droits ou pas ?

Je soupire, blasée.

– Minou…

– Oui …?

– Plutôt que de t’ennuyer, t’as pas un mur à poncer ?

Essayer de dessiner (à peu près !)

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– T’en penses quoi minou ? On le reconnaît ?

– Ah oui, tu l’as vraiment bien fait…

Avant de s’étonner :

– C’est quand même une drôle d’idée…

– Quoi donc… ?

– Ben… de lui avoir donné des mouches à manger !

Esquisse#2 : Moustache Malloré

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 Notre héros est un chat orgueilleux en plus d’être très gourmand. Il a aussi une haute estime de lui-même, ce qui le rend assez susceptible, et je m’amuse beaucoup à jouer de ce trait-là de caractère dans les trois tomes de la saga.

Moustache passe son temps à se mettre en valeur. D’un tempérament coquet, il aime prendre soin de lui. C’est d’ailleurs sa principale activité : toilettes et manucures constituent la majeure partie de son quotidien !

Il souffre toutefois de vertiges chroniques ce qui, pour un chat, est assez étonnant. Comme il est d’un naturel peureux, il panique très vite, contrairement à Mike qui, lui, a rarement froid aux yeux. Leurs caractères étant diamétralement opposés, je trouvais que les lier d’amitié était une bonne idée, et qu’elle rendrait ces deux personnages encore plus attachants. J’espère ne pas m’être trompée.

On dit souvent qui se ressemblent s’assemblent. Ce n’est pas toujours vrai.

Moustache tombe rapidement amoureux d’Annie. C’est elle qui lui donne à manger le matin alors forcément, ça crée des liens. Par opposition, il développera vite une forme de rivalité avec Franck, que j’ai voulu plutôt touchante.

Loin d’être en admiration devant lui, Franck est en effet le seul qui considère Moustache pour ce qu’il est, à savoir un chat. N’en déplaise à ce dernier, c’est la stricte réalité.

Dans l’histoire, Franck occupe une véritable place de chef de famille. Moustache est donc souvent contraint de lui obéir, ce qui n’est pas sans l’agacer. Il ne se gêne d’ailleurs pas pour le lui signifier dès qu’il en a la possibilité.

Pour s’adapter à sa nouvelle vie, notre héros devra donc voir plus loin que son nombril, et ce ne sera pas toujours facile… Cependant c’est le prix à payer quand on veut faire partie d’une famille aimante et soudée, qui est celle formée par Malloré.

Chapitre 7 : L’Annonce

Précédemment dans l’histoire : Mike vient de raconter à Moustache la façon dont il avait fait la rencontre de Jojoko. Il lui donne des conseils pour faire sa place auprès des Malloré, conseils que Moustache s’empresse très vite de mettre en pratique. C’est ainsi que notre petit chat tigré réussit à s’intégrer, devenant, quelques mois plus tard, un membre de la famille à part entière.

Comme tous les matins, nous prenions le petit-déjeuner dans la cuisine. J’étais privilégié : Annie me servait toujours le premier. Pour être honnête, elle n’avait pas vraiment le choix… Comme on dit, ventre affamé n’a pas d’oreilles. Le matin, le mien passait son temps à casser celles des autres !

Dès qu’elle allumait la lumière, je dévalais les escaliers quatre à quatre en miaulant à la mort :

Aaarghhhh… A moi ! J’ai faim ! Je meuuuuurs de faim !

Puis je la pressais, nerveux :

Y’a quoi à manger ? Dis, y’a quoi ? Elles sont où les croquettes ? Hé ! T’as acheté une nouvelle pâtée ?

Pour finir enfin par couiner :

J’ai la tête qui tourne, au secours, je me sens fébrile…

Oui, mon attitude ressemblait de près à du harcèlement. Je n’étais pas patient, l’estomac creux… Je la suivais partout, comme un paparazzi.

Cela n’avait pas l’air de l’alarmer. De son côté, elle prenait soin de m’éviter en souriant, d’un air à moitié désespéré :

– Oui Moustache… j’ai compris, ça arrive…

Elle tentait par tous les moyens de me faire patienter ; elle mesurait certainement mal à quel point je souffrais.

Quand enfin elle déposait ma gamelle sur le carrelage, je me jetais sauvagement dessus et j’allais jusqu’à pousser sa main pour engloutir son contenu au plus vite. Bien que ce ne fût pas le cas, je devais passer pour un ingrat.

– Et voilà pour toi, mon petit cœur…

Et c’est ainsi qu’Annie me ramenait subitement à la vie.

Au fil du temps, ce rituel matinal nous avait rapprochés, elle et moi.

Annie était une très belle femme, brune, mince, au sourire franc, qui mettait instantanément les gens à l’aise. Elle avait de grands yeux marrons, qui pétillaient de joie dès qu’elle se levait, et des joues creuses sous de petites pommettes osseuses. J’adorais les taches de rousseur qu’elle avait sur le visage : son teint pâle les mettait joliment en valeur.

Souvent, un chignon relevait ses cheveux bouclés. Elles les avait longs jusqu’aux épaules. Elle les attachait rarement avec une pince, c’était trop d’organisation. Le plus souvent, elle le faisait avec ce qui lui tombait sous la main, une pince ou un crayon, selon l’inspiration. Elle aimait avoir la nuque dégagée quand elle travaillait, et les cheveux lâchés quand elle se reposait.

Cette femme avait une beauté naturelle à couper le souffle… Et, pour tout vous dire, j’en pinçais méchamment pour elle.

Je la trouvais particulièrement élégante, aujourd’hui, dans son tailleur bleu et blanc subtilement rayé. Elle avait probablement un rendez-vous important.

Le seul obstacle entre elle et moi, finalement, c’était son mari. Je me demandais d’ailleurs souvent ce qu’elle lui trouvait…

Depuis l’histoire de mon prénom, j’avais une dent contre lui. C’était un fait. Mais, au cours de ces derniers mois, j’avais aussi eu l’occasion de l’observer attentivement… Et c’était un homme on ne peut plus ordinaire, croyez-moi !

Franck avait les cheveux châtain, coupés courts, et il était de taille moyenne. Ni grand ni petit. Ni maigre ni gros. Comme je vous le disais, il était quelconque. Désespérément banal… Si commun que rien ne le distinguait particulièrement de ses autres congénères.

Cela dit, comme je ressentais un peu de peine pour lui, je faisais peut-être un portrait trop flatteur… En vérité, entre sa calvitie naissante, son ventre rebondi et ses verres progressifs qui lui agrandissaient les yeux outrageusement (quand il les mettait, il ressemblait à un saumon d’élevage), il fallait avouer qu’il avait la quarantaine plutôt ingrate, le pauvre.

De son côté, il feignait une parfaite indifférence à mon égard… Je n’étais pas dupe : mon élégance et ma fougueuse jeunesse devaient fortement l’agacer.

J’avais également étudié les traits de sa personnalité avec attention : bien qu’il occupât la place du chef de famille, il n’était franchement pas à la hauteur de cette fonction.

En premier lieu, il était tête en l’air, et terriblement maladroit. En plus de ça, il était souvent distrait : il n’écoutait que d’une oreille, ce qui obligeait régulièrement la pauvre Annie à se répéter… Je me demandais parfois où elle puisait une telle patience.

Au-delà de ce tempérament étourdi, Franck n’était pas manuel pour un sou. De sa vie, il n’avait jamais réussi à utiliser correctement une visseuse ! Par conséquent, tout ce qu’il bricolait dans la maison pouvait à tout moment vous rester dans les mains. Mieux valait le savoir, question de sécurité.

Pour finir, il était nul au foot, et il ne savait pas non plus raconter les blagues.  Les enfants ne manquaient pas de se moquer de lui à ce sujet. Lui feignait d’en rire, bêtement. Mais, au fond, il devait bien se rendre compte qu’il se ridiculisait…

S’il me faisait pitié, le plus souvent, il m’agaçait aussi parfois prodigieusement : il avait toujours le dernier mot ! Et je ne parvenais pas à comprendre pourquoi. Comme s’il était doté d’une autorité naturelle, que seuls les Malloré pouvaient percevoir. A un moment, je me suis même demandé s’il n’était pas un peu sorcier… Non. Quelque chose m’échappait, mais il n’avait aucun pouvoir magique particulier.

Avec moi, toutefois, cela ne marchait pas. Il ne m’impressionnait absolument pas.

Je me rassurais intérieurement : un jour ou l’autre, Annie ouvrirait fatalement les yeux. J’étais tellement plus attachant que lui ! Tôt ou tard, elle finirait par le quitter… Et, ce jour-là, elle me tomberait dans les pattes, je le savais… Il me suffisait simplement de patienter.

Un bruit sec mit un terme à ces réflexions et me fit lever la tête.

En haut, les portes s’étaient mises à claquer : les autres membres de la famille allaient débarquer, sonnant ainsi la fin de notre tête à tête privilégié.

Généralement, c’était Caroline qui descendait la première. Le matin, ses yeux ressemblaient à deux belles pâquerettes sous l’étendard de ses cheveux en bataille. Elle portait une coupe courte, blonde comme les blés, et avait la peau plus claire que du lait de soja.

Son visage d’ange était un leurre : la petite fille pouvait se transformer en monstre si vous osiez lui parler avant qu’elle ait fini d’avaler son petit-déjeuner !

Tous les matins, Annie la laissait donc se réveiller sans la brusquer, dans le silence le plus complet. De temps à autre, elle jetait un rapide coup d’œil vers sa fille, la regardait discrètement siroter son bol de chocolat chaud, à petites gorgées, les yeux perdus dans le vague.

Si Caroline avait besoin de temps pour émerger, son frère, lui, démarrait au quart de tour. Il filait directement sous la douche et ressortait, deux minutes plus tard, frais comme un gardon !

Il passait ensuite un gros quart d’heure à essayer de discipliner sa mèche brune : elle lui tombait invariablement sur le front tant que le gel n’avait pas séché… Dire qu’il était écrit Fixation extrême, sur le tube.

On entendait l’adolescent de quatorze ans arriver de loin… Il écrasait chaque marche de l’escalier d’un pas lourd et puissant. Il se déplaçait avec l’agilité du lion et la souplesse d’un éléphant en surpoids ! Comment réussissait-il cet exploit ? En toute honnêteté, je l’ignorais. Mais cela m’amusait.

Franck, enfin, venait les rejoindre en dernier. Il faisait généralement son entrée, l’œil rivé sur sa montre, toujours pressé, resserrant un nœud de cravate plus ou moins bâclé selon les jours.

Une fois qu’ils furent tous réunis en bas, Annie et Franck échangèrent un regard puis se retournèrent vers leurs enfants.

Ils avaient une annonce à faire :

– Sam, Caro, vous voulez bien écouter une minute s’il vous plaît ? Nous avons quelque chose de très important à vous dire…

Ils levèrent aussitôt le nez.

De mon côté, je me figeai, oreilles dressées.

Annie prit une profonde inspiration, avant de déclarer :

– Nous avons demandé à Mamie Henriette de venir vous garder cette semaine, balança-t-elle alors d’une traite.

A leurs mines défaites, on aurait dit qu’elle venait de lâcher une bombe.

Aussitôt, de vives protestations s’élevèrent : les enfants n’avaient pas l’air content du tout !

Chapitre 6 : Jojoko

– Qu’avait-il de bizarre ? m’étonnai-je, curieux.

– Il était louche, c’est tout.

Je dressai le museau :

– Louche ?

Venant d’un borgne, c’était plutôt drôle !

Je me retins néanmoins de rire : Mike affichait un air sérieux… Je ne voulais pas prendre le risque de le vexer. Le sujet avait l’air sensible.

– Je ne sais pas comment l’expliquer… Il avait un sourire à mille dents accroché au visage, qui m’a semblé faux. D’instinct, j’ai su qu’il préparait un mauvais coup.

Il marqua une pause.

– Alors, plutôt que de partir, j’ai préféré me rapprocher et écouter ce qu’il disait.

Mike se posta à la fenêtre et, discrètement, il les espionna.

L’homme insistait – un peu trop lourdement à son goût – pour vendre à Jojoko une gamme de cosmétiques dont les vertus purifiantes étaient soi-disant spectaculaires.

Mike se fit aussitôt la réflexion qu’il avait eu raison de se méfier… Il en faisait un peu trop pour être sincère : il en déduisit que ses intentions étaient sûrement loin d’être charitables.

Il observa la façon décontractée avec laquelle le représentant s’installait sur une des chaises de la cuisine, comme s’il était chez lui.

Il l’entendit alors dérouler un à un la liste de ses arguments de vente, marquant une pause de temps à autre pour siroter une gorgée du café que la vieille dame lui avait poliment offert. Le vendeur faisait exprès de le boire tout doucement… Il prenait son temps, comme un pêcheur appâterait un hameçon.

– Je me doutais qu’il allait lui jouer un sale tour… J’ai le flair pour ces types-là.

Très vite, Jojoko ne parvint plus à s’en dépêtrer : le représentant, coriace, avait réponse à tout. Il lui suggérait même de souscrire un abonnement mensuel, afin d’être directement livrée par le service postal !

– Grâce à cet avantage unique que nous n’offrons qu’à notre clientèle privilégiée – et vous avez la chance immense d’en faire partie – vous n’aurez même plus à vous déplacer ! N’est-ce pas une nouvelle formidable ?

– Mais enfin… Je n’ai pas besoin de toutes ces crèmes, objectait-elle, désespérée.

– Vous êtes une femme coquette, cela se voit tout de suite, la flattait-il d’une voix mielleuse. Croyez-moi, ces produits-là sont révolutionnaires ! Vous sentirez immédiatement la différence sur votre peau, et ce, dès la première application !

Bien entendu, les produits dont il vantait les mérites n’étaient autres que des invendus de magasins discount.

– Monsieur… Regardez par exemple, celle-ci : c’est un masque contre l’acné… A mon âge, je me demande bien ce que j’en ferais.

– Généreuse comme vous êtes, vous n’aurez qu’à l’offrir à l’un de vos petits-enfants, répondit-il, imperturbable.

Un voile gris passa devant les yeux de la vieille dame.

– Malheureusement, c’est impossible… Je n’ai pas de famille, voyez-vous.

Le représentant fit mine de compatir :

– Ah… C’est triste, en effet…

Avant de rebondir, sur un ton presque guilleret :

– Mais vous avez des amis, qui n’en a pas ? Vous ne me ferez pas croire qu’il n’y a aucun adolescent boutonneux dans votre entourage ! Allons donc, je suis sûr qu’en cherchant bien, vous trouverez un petit jeune qui se débat dans les affres de l’âge ingrat… Ce dernier ne pourra que se montrer reconnaissant, croyez-moi !

D’où il se trouvait, Mike ne perdait rien de la scène grotesque qui se jouait sous ses yeux.

Il regardait Jojoko farfouiller nerveusement dans le panier d’échantillons, et commençait sérieusement à bouillir. Il sentait son ventre se tordre de pitié et de colère mêlées tandis que la vieille dame ajustait d’une main tremblotante les demi-lunes de sa paire de lunettes… Ses verres, en plus d’être rayés, ne semblaient plus du tout adaptés à sa vue, ce qui qui la rendit encore plus vulnérable à ses yeux.

– D’accord pour celle-ci, continua-t-elle, peu convaincue, mais que ferais-je donc d’un… « au-to-bron-zant » ? Balbutia-elle, en déchiffrant maladroitement l’inscription collée sur le tube juste à côté.

Selon toute vraisemblance, ce devait être la première fois qu’elle prononçait ce mot.

– Ne vous y trompez pas, cette crème est LE produit-phare de la gamme ! Elle vous donnera un teint hâlé, dit-il, étouffant un petit rire, à faire pâlir d’envie vos amies du club de bridge.

Jojoko semblait moyennement goûter la plaisanterie et les sourcils de la vieille dame, lassée, s’affaissèrent juste après.

– Vous passerez pour une des retraitées les plus chanceuses du quartier ! Celle qui peut s’offrir des vacances toute l’année !

Visiblement, il semblait très satisfait de sa nouvelle parade.

De son côté, Mike vit à nouveau Jojoko souffler. Une terrible colère montait en lui, elle tambourinait dans ses veines si violemment qu’il s’étonna même d’avoir réussi à la contenir jusque-là !

Jojoko n’était inscrite à aucun club, ne partait jamais en vacances et avait malheureusement très peu d’amis, Mike le savait. Elle entretenait des relations courtoises avec les voisins du quartier, mais de là à ce qu’elle les considère comme des amis…

A cet instant précis, Mike vit subitement Jojoko flancher et, l’instant d’après, elle n’eut plus le moindre courage de tenir tête au représentant… Elle n’espérait qu’une chose : qu’il s’en aille, et, de préférence, le plus vite possible.

Ces signes de reddition n’échappèrent pas à son interlocuteur. A sa mine réjouie, Mike supposa qu’il se félicitait d’avoir déniché une proie aussi facile pour refourguer ses abonnements. En effet, cette nouvelle souscription lui générerait une grasse commission, qui lui permettrait même de décrocher la prime du meilleur vendeur à domicile du mois… Il voyait déjà son portrait s’afficher en grand sur le site internet de l’entreprise !

Mike, l’œil révulsé, écouta Jojoko protester une dernière fois, d’une voix désespérée :

– Elles coûtent un prix faramineux… Je n’ai pas les moyens, dit-elle, je suis vraiment désolée…

– Je vous comprends Madame… Heureusement, j’ai la solution ! s’écria-t-il à nouveau d’un ton victorieux.

Mike sentait l’estocade finale se préparer.

– Nous offrons des facilités de paiement, Madame, en trois, cinq ou dix fois ! Et ceci, évidemment, sans frais additionnel !

Les yeux du représentant brillaient d’un éclat presque diabolique :

– Vous voyez, nous savons ménager nos clients…, déclara-t-il au moment même où un bulletin d’adhésion et un stylo tout neuf se matérialisaient sur la table, comme par magie. Tenez, dit-il en les lui tendant, ceci est un formulaire d’inscription : vous n’avez plus qu’à signer dans le cadre en bas et après, c’est promis, je vous laisse tranquille…

Jojoko était sur le point de se faire plumer. Pour Mike, c’en était trop !

Il bondit dans la cuisine et se mit furieusement à grogner, feulant méchamment en direction du vendeur et le menaçant de son œil borgne, le poil hérissé de colère ! Sa queue, elle, avait quasiment triplé de volume !

L’autre, surpris, eut aussitôt peine à déglutir… A peine cicatrisé, l’œil de Mike avait un aspect particulièrement effrayant. A cette vue, le représentant étrangla un cri de peur et, l’instant d’après, il en menait beaucoup moins large…

– Il est à vous ce chat ? articula l’escroc en opérant un rapide mouvement de recul. Qu’est-ce qu’il lui prend ?

– Euh… Eh bien…, balbutia Jojoko qui ne savait quoi répondre.

Ce dernier leva l’index en direction de Mike et le replia presque aussitôt, craignant qu’il ne le lui morde.

– Regardez… il bave ! dit-il, les yeux grands ouverts.

Une soudaine panique s’empara de lui.

– On dirait qu’il a la rage !!!

Mike continuait de fixer le représentant avec un regard menaçant, plus noir que ne l’était sa fourrure électrique. Son œil encore valide jetait des éclairs en direction de l’homme, qui ne parvenait plus à dissimuler la peur qui l’étouffait… Le visage de ce dernier, saisi d’effroi, était devenu aussi pâle que la mort.

– Bon, déclara-t-il soudain en se levant, je crois qu’il serait plus raisonnable que je vous laisse réfléchir…

Ce n’était plus qu’une question de temps. D’un instant à l’autre, Mike allait lui sauter à la gorge !

L’homme fit glisser le document sur la table, recula prudemment puis empoigna son attaché-case avant de repousser légèrement la chaise et de tourner les talons directement vers la sortie ! L’instant d’après, il détalait sans demander son reste en faisant claquer bruyamment la porte derrière lui !

– Eh bien… On dirait que je te dois une fière chandelle ! lança Jojoko, interloquée, qui regardait par la fenêtre l’escroc s’engouffrer dans sa voiture à la hâte.

Pour toute réponse, Mike s’approcha et se frotta à ses bas de contention, en ronronnant de satisfaction.

– Mais… je te reconnais ! C’est toi que j’ai trouvé à la déchetterie, n’est-ce pas ?

Il confirma d’un miaulement bref.

Elle sourit.

– Ça te dirait de boire un peu de lait ? lui demanda-t-elle d’une voix douce.

C’est alors que, subitement, elle tourna la tête et se mit à taper dans ses mains :

– Taisez-vous donc ! s’exclama-t-elle, agacée.

Mike marqua un temps d’arrêt, perplexe, se demandant ce qu’il lui prenait.

Il chercha dans la pièce une autre présence que la sienne, en vain.

– Ces orchidées, alors ! Qu’est-ce qu’elles chantent faux, tu ne trouves pas ?

Il dévisagea Jojoko quelques instants, avant de se rappeler qu’il l’avait déjà vue agir ainsi.

Jojoko fit un effort pour se concentrer avant de reprendre là où elle en était, l’air de rien :

– Bon, ne bouge pas… il doit bien me rester quelque chose au frigo.

A partir de ce jour-là, Mike et Jojoko ne s’étaient plus jamais quittés.

Quand Mike eut fini de me raconter cette histoire, il adopta alors une voix aux accents devenus très sages :

– Tu vois Moustache, c’est ça, la clé, pour s’intégrer…

Je le regardai bêtement, ignorant où il voulait en venir.

– Pourquoi crois-tu que je t’ai raconté cette histoire, boy scout ?

Mon expression, figée, ne lui donna d’autre choix que de continuer :

– En vérité, dans un foyer, il n’y a pas de secret… Pour trouver sa place, il faut prendre soin les uns des autres… C’est aussi simple que ça.

Pour que les Malloré prennent soin de moi, il fallait donc également que je prenne soin d’eux ? Ce n’était pas marqué dans le contrat, ça !

– Ils t’ont adopté… Maintenant, c’est sur eux que tu dois veiller.

J’observai trois jours de bouderie, pour la forme, avant de mettre ses conseils en pratique.

Je passais alors la majeure partie de mon temps auprès des Malloré : je les écoutais, les accompagnais partout où ils allaient. Je m’empressais de les cajoler quand ils rentraient, fatigués.

C’est ainsi que, comme ce dernier me l’avait annoncé, je fus un jour considéré comme un membre de la famille à part entière : je ne trouvai plus jamais la fenêtre de la cuisine fermée !

Et très vite, je sus que Mike deviendrait… mon meilleur ami.

Chapitre 5 : La Rixe

Au souvenir de cet épisode, Mike soupira et leva la tête :

– Oh… C’était il y a longtemps…, répondit-il avant de revenir s’installer sur un des fauteuils de la terrasse.

– Je me doute, rétorquai-je du tac au tac.

Il tourna soudainement son museau vers moi, comme si un taon l’avait piqué :

– Pourquoi ? Tu trouves que je suis vieux ?

Son regard était aussi luisant que celui d’un rapace.

– Euh, non ! Pas du tout ! m’excusai-je immédiatement en rentrant instinctivement la tête dans les épaules, tel une tortue se réfugiant dans sa carapace.

Je m’empressai de me justifier, craignant de l’avoir offensé :

T’as l’air d’avoir de l’expérience, c’est ce que je voulais dire… ça se voit tout de suite.

Il me jaugea un instant en silence, ce dernier seulement troublé par le bruit d’une voiture qui passait au loin dans une rue du quartier.

Il prit le parti d’ignorer ma remarque, et émit un léger grognement :

La vie ne m’a pas fait de cadeaux, déclara-t-il alors, tandis que je reprenais ma respiration.

Même si nous avions établi le contact, l’animal n’avait pas l’air commode : je le soupçonnais de pouvoir dégoupiller à tout instant. Mieux valait rester sur mes gardes.

– En ce temps-là, je vivais dans la rue… Je ne dormais que d’un œil, à cause de cette satanée fourrière.

Une chance qu’il ait pu conserver ses habitudes, pensai-je en prenant soin de garder cette réflexion hautement pertinente sous silence.

– Les habitants du quartier sollicitaient les policiers jour et nuit. Qu’est-ce qu’ils ont pu me courir après, ces branquignols, avec leurs filets à la main ! dit-il en se fendant d’un rire gras.

Il marqua une pause et s’allongea sur la terrasse en bois, les pattes croisées.

– A cette époque, poursuivit-il, j’allais tous les soirs à la déchetterie pour me ravitailler. Je n’étais pas difficile… Je me contentais de ce que je trouvais. En ce temps-là, un vieux morceau de poulet ou une arête de sardine faisaient très bien l’affaire… L’essentiel était d’avoir quelque chose à manger.

J’eus un violent haut-le-cœur, et chassai immédiatement ces images de mets infects de ma pensée. Je concentrai alors mon attention sur le souvenir de la pâtée de bœuf que m’avait servie Annie, le matin même, avant de me dire qu’en fin de compte je n’étais pas si mal loti.

– Cependant, l’endroit était mal fréquenté… Et je n’étais pas seul à me battre pour survivre.

Je l’écoutai d’une oreille nettement plus compatissante à présent.

Il afficha un air plus grave, avant de continuer :

– En ce temps-là, vois-tu, je n’étais qu’un vulgaire chat de gouttière. Je faisais peur à tout le monde avec ma dégaine ! Les autres n’osaient pas se frotter à moi et, en général, ils me laissaient tranquille.

Soudain, il fit une étrange grimace. On aurait dit qu’il venait d’avaler du jus de citron… Pur.

– Un soir, je fus pris à parti dans une violente bagarre…

Son œil s’anima alors d’une lueur étrange : manifestement, le souvenir de cet épisode lui était encore douloureux.

– J’ai foncé dans le tas, prêt à en découdre avec chacun des zonards qui tentait de me faire la peau… Ah ça, ils ne m’ont pas raté ! J’ai rendu coup pour coup, tu peux me croire, aussi longtemps que je le pouvais !

Il me regardait droit dans les yeux, et je vis une flamme nouvelle s’y allumer soudain.

– Plus jeune, j’étais une vraie tête-brûlée !

L’instant d’après, un voile de tristesse retomba sur son museau, qui fit soudain baisser son regard comme s’il se sentait honteux.

– Mais ils étaient trop nombreux… Très vite, ils sont parvenus à prendre le dessus.

Il observa un instant de silence.

– Ces crapules m’ont laissé à moitié inconscient, là, au milieu de toute cette puanteur. Je suis resté comme ça, toute la nuit, à attendre la mort… J’agonisais entre un étendoir à linge cassé et un aspirateur à demi-éventré, j’avais du sang partout sur le corps…

Je repensai à mon cube de bois et, pour la seconde fois, je me fis la réflexion qu’en vérité, j’étais incroyablement chanceux.

Mike eut ensuite une absence soudaine, et je vis son regard se perdre dans le vague… J’étais impatient de savoir comment il avait réussi à s’en sortir, je jugeai néanmoins préférable de le laisser se recueillir un moment.

Au bout d’un certain temps, je risquai timidement une relance :

– Et… que s’est-il passé, ensuite… ?

Cette question le fit aussitôt revenir à lui. Il m’adressa un grand sourire puis déclara simplement :

– Jojoko m’a sauvé la vie.

C’était donc ainsi qu’ils s’étaient rencontrés, pensai-je.

– Elle passe souvent à la déchetterie pour y récupérer des vieilleries… C’est là qu’elle m’a trouvé, le lendemain matin. J’étais dans un état lamentable… Mes chances de survie étaient très faibles. Mais elle, elle ne s’est pas posé la moindre question : elle m’a immédiatement conduit chez le vétérinaire de Belleville…

Il fit une pause.

– Je serais mort, ce jour-là, sans son intervention…

Nous échangeâmes un regard. Tout à coup, Mike me parut plus fragile.

Il se dégageait de lui une tristesse profonde, toute-puissante… terriblement touchante.

Mike avait une personnalité à part. Son caractère respirait la solitude et le renfermé, mais il témoignait aussi d’une farouche combativité. Sa détermination, forte, faisait vibrer quelque chose de très pur en lui : c’était sans doute cela, l’élégance de la fierté…

Bon, d’accord, cette élégance s’arrêtait là. Mais rares étaient ceux en avaient autant dans le ventre, songeai-je tandis que je repensais à mes réactions premières de poule mouillée. Quelques minutes auparavant, j’avais été moi-même un parfait trouillard, il était inutile de le nier.

L’instant d’après, il reprenait son histoire et je rivai sur lui un regard neuf, empreint d’une sincère admiration :

– J’avais une dette envers elle. Une fois remis sur pied, j’ai donc voulu aller la remercier… C’était la moindre des choses, non ?

Je fis un mouvement de tête en signe d’approbation.

– Au moment où je suis arrivé, elle ouvrait la porte à un représentant. Au départ, j’ai pensé qu’il valait mieux repasser, mais quelque chose dans l’attitude du vendeur a immédiatement retenu mon attention…

Chapitre 4 : Mike

Pendant quelques instants, aucun de nous deux ne bougea.

Au bout d’un moment, Mike s’impatienta et ses babines se retroussèrent :

– On ne va pas y passer la nuit ! Sors de là, t’as l’air ridicule !

Piqué au vif, je dressai les moustaches.

– On dirait un hérisson qui fait du naturisme, ajouta-t-il en me voyant, roulé en boule au fond de la boîte.

Pardon ? Quelle familiarité ! En plus d’avoir un physique ingrat, l’énergumène était mal élevé. Il n’avait aucun sens des convenances !

Cependant, il ne semblait pas me vouloir de mal ; si cela avait été le cas, il aurait eu tout le temps de me sauter à la gorge pendant que j’attendais là, sous ses yeux, ne sachant quoi faire, à la fois paralysé et tremblant de peur.

A cette pensée, j’émis un soupir de soulagement.

Il recula pour me laisser le champ libre et je m’extirpai de ma cellule, heureux de retrouver ma liberté.

Il inclina légèrement son museau tandis que je m’ébrouai :

– J’ai peut-être qu’un œil, gamin, mais j’ai encore une paire d’oreilles bien affûtées !

Je marquai un temps d’arrêt.

Gaminme répétai-je dans la tête.

Je fis mine d’ignorer sa réflexion : il venait quand même de me tirer d’un sacré bourbier.

– Merci, fis-je en m’efforçant d’afficher un air détaché.

J’essayai de reprendre contenance, mal à l’aise de m’être retrouvé dans une telle situation.

Comme s’il lisait dans mes pensées, il ne put s’empêcher de me railler :

– Je te raccompagne jusqu’à chez toi ? Faudrait pas qu’un papillon de nuit ait soudain l’idée de te charger !

Je lui jetai un regard mauvais en prenant bien soin d’y mettre la température d’un congélateur.

Il éclata soudain de rire ! Je le regardai, médusé :

– Ça va, dit-il, je plaisante, boy scout, détends-toi !

Moi ? Un… boy scout ? Non mais je crois rêver !

Je détournai le museau, essayant de préserver ce qui restait de ma dignité :

– J’ai pas encore mes repères, c’est tout ! Figure-toi que je viens juste d’emménager, claquai-je, vexé.

– J’imagine que je dois te souhaiter la bienvenue, alors !

Je grognai en retour, avant de l’écouter me raconter d’où il venait lui-même.

Ce vieux traîne-misère habitait la rue des Romarins, juste à côté. Au numéro 12. Chez une dame âgée du nom de Josiane Kravchenko. Tous les soirs, il faisait son petit tour dans le quartier ; c’était comme ça qu’il était tombé sur moi, il m’avait entendu pleurnicher par hasard.

– Josiane Kravchenko ? Connais pas…, fis-je valoir pour m’excuser en finissant d’épousseter mon pelage.

Une bonne toilette s’impose, me dis-je passant trois coups de langue rapides sur ma robe. Je détestai être aussi négligé : elle était pleine de brins d’herbe !

– C’est normal : tout le monde ici l’appelle Jojoko, m’informa-t-il. C’est une femme assez étrange, mais elle a bon cœur… Tu la reconnaîtras vite, dit-il d’un air amusé. Dans tout Belleville, c’est la seule qui sonne les cloches à ses plantes vertes !

– Quoi ? fis-je en tournant soudain le museau vers lui, surpris.

Je craignis un instant d’avoir mal compris.

– Elle les trouve trop bruyantes ! rit-il. Elle dit qu’elles parlent sans arrêt, et que ça lui donne mal à la tête. Tu imagines un peu ? Depuis le temps, nos voisins ont l’habitude : ils ne s’étonnent même plus de l’entendre taper dans ses mains pour les faire taire ! 

Je ne relevai pas.

– Elle a aussi la manie d’ouvrir et de fermer plusieurs fois par jour tous les placards de la maison. Des marottes comme ça, elle en a des tas !

Au fond de moi, j’étais persuadé qu’ils s’étaient bien trouvés.

Comme je restais silencieux, il dut penser que j’attendais la suite et continua de me brosser son portrait.

C’est ainsi que j’eus vent d’une information cruciale : avant d’aller se coucher, Jojoko mettait toujours ses vieilles charentaises écossaises dans le frigo !

– Elle adore sentir le froid sur ses pieds, le matin. Elle dit que ça lui rappelle sa Russie natale !

Je l’entendis rire de bon cœur ! Apparemment, les excentricités de Jojoko l’amusaient beaucoup tandis que moi, personnellement, elles ne me faisaient ni chaud ni froid.

– Au début, tu t’en doutes, tout cela m’a un peu surpris, avoua-t-il tandis que nous cheminions côte à côte pour rentrer. Et puis, au fur et à mesure, je m’y suis habitué.

Arrivés devant la baie vitrée, je le remerciai une nouvelle fois pour son intervention.

En vérité, j’avais hâte de mettre fin à cette conversation : on ne pouvait pas dire que je m’étais présenté à mon avantage lors de cette rencontre, et cela me contrariait fortement.

Quel imbécile… Me retrouver coincé ainsi, bêtement, dans un des jouets des enfants !

J’espérais secrètement oublier cela une fois l’estomac plein : une belle gamelle m’attendait certainement à la cuisine…

– Je passerai te voir à l’occasion ! achevai-je d’un salut de la patte, soulagé de pouvoir enfin me débarrasser de lui. 

L’instant d’après, je cognai lamentablement sur la porte-fenêtre du salon et restai un instant sonné.

Un accès de rage me fit alors exploser :

– Ne me dis pas qu’ils ont fermé la porte !

Je me sentais comme une huître oubliée sur la table du réveillon. J’allais devoir passer la nuit dehors !

Mike, lui, ne semblait pas particulièrement choqué :

– C’est agréable, tu sais, de dormir à la belle étoile. T’as jamais essayé ?

Un sentiment de profonde indignation s’empara de moi :

– Pardon ? Certainement pas ! dis-je avant de poursuivre, le museau outré :

– Les Malloré sont complètement irresponsables ! Adopter un chat, c’est une affaire sérieuse ! Tu crois qu’ils auraient changé leurs habitudes pour moi ? Bien sûr que non, ils sont bien trop égoïstes !

Il sourit, et je vis une lueur moqueuse s’allumer dans son regard :

– Quoi ? Tu n’es pas d’accord qu’ils doivent s’adapter, maintenant que je suis là ?

– Si. Bien sûr que si.

Je perçus immédiatement l’ironie dans sa voix.

– Dis-donc, je te signale que ce sont EUX qui sont venus me chercher ! Je n’avais rien demandé, MOI ! 

J’écartai le souvenir de ma patte tendue vers eux qui me revint en mémoire, suppliante.

Il me sourit un peu bizarrement :

– Je n’ai rien prévu ce soir. Si tu veux, on peut continuer à tailler la bavette, proposa-t-il.

Je notai l’effort louable pour mettre de la douceur dans ses mots, malgré sa voix grave.

Je pivotai alors vers lui et souris tristement avant de m’apercevoir qu’à présent, il ne me faisait plus peur du tout.

Il avait le poil crasseux, certes, et ses crocs jaunes militaient pour une hygiène douteuse, mais il n’avait pas l’air si méchant que ça.

– Merci, fis-je. Ta proposition me touche.

Je posai mon train arrière sur le sol avec un air abattu.

De son côté, je le voyais qui furetait un peu partout sur la terrasse. Il reniflait les objets éparpillés, çà et là, comme l’aurait fait un setter anglais. Puis il leva le museau, et s’étonna de voir les torchons pendus aux branches des arbres.

L’air incrédule, il s’attarda un instant, avant de laisser son regard glisser vers une bâche plastique en décomposition qui gisait là, en plein milieu du jardin.

Je le renseignai avant que lui-même ne m’interroge :

– Les restes du camp militaire des enfants, l’été dernier…

Le jour de mon arrivé, ils avaient pris soin de me raconter que les Indiens avaient mis leurs soldats en déroute juste après, ce qui expliquait le bazar.

Mike eut l’air d’apprécier, et sourit.

Je regardais sa gueule cassée et la curiosité vint à nouveau me chatouiller les méninges :

– Dis, Mike… Je peux te poser une question ?

Il grogna. Je pris cela comme une invitation à poursuivre.

– Tu l’as perdu comment, ton œil ?