Esquisse#3 : Mike

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Au premier abord, Mike est assez impressionnant, pour ne pas dire terrifiant. Loin d’inspirer aux gens une quelconque sympathie, je l’ai imaginé sale et repoussant.

Mike est un ancien chat de gouttière, né dans la rue, avant d’être abandonné par sa mère. Luttant pour sa survie, il a longtemps erré dans le quartier, glanant ça et là quelques restes à manger.

En fin de journée, il a l’habitude de se rendre à la déchetterie. Là-bas, il trouve en général toujours de quoi se remplir l’estomac. Cependant, il n’est pas tout seul à fréquenter ce lieu, d’autres chats y rôdent régulièrement.

Un soir, Mike fut pris à partie dans une violente bagarre. Malgré le grand courage dont il fit preuve, les autres chats errants décidèrent de se liguer contre lui : ils lui flanquèrent une cinglante dérouillée, avant de s’en aller. Sévèrement meurtri, il resta ainsi toute la nuit, agonisant des heures durant entre un étendoir cassé et un aspirateur à demi-éventré.

Le lendemain matin, Jojoko se rendit à la déchetterie. Elle était à la recherche de quelques objets à réparer et, comme elle vivait seule, ça l’occupait.

Quand elle aperçut sa carcasse mutilée, ce dernier ne respirait presque plus : sans réfléchir, elle courut le confier au bons soins du vétérinaire de Belleville, qui réussit par miracle à le sauver.

Une fois rétabli, il s’empressa de trottiner jusque chez elle. Dans sa vie, jamais quiconque ne s’était soucié de lui. Le geste de la vieille dame l’avait profondément touché, il tenait donc naturellement à la remercier.

Quand il arriva chez elle, il sentit immédiatement que quelque chose clochait. Un représentant était en effet sur le point de l’escroquer… Ce jour-là, ce fut lui qui la tira d’un vilain guêpier.

Ainsi liés, Mike et Jojoko décidèrent de ne plus se quitter. Ils firent vœu, toujours, de se protéger.

Chapitre 7 : L’Annonce

Précédemment dans l’histoire : Mike vient de raconter à Moustache la façon dont il avait fait la rencontre de Jojoko. Il lui donne des conseils pour faire sa place auprès des Malloré, conseils que Moustache s’empresse très vite de mettre en pratique. C’est ainsi que notre petit chat tigré réussit à s’intégrer, devenant, quelques mois plus tard, un membre de la famille à part entière.

Comme tous les matins, nous prenions le petit-déjeuner dans la cuisine. J’étais privilégié : Annie me servait toujours le premier. Pour être honnête, elle n’avait pas vraiment le choix… Comme on dit, ventre affamé n’a pas d’oreilles. Le matin, le mien passait son temps à casser celles des autres !

Dès qu’elle allumait la lumière, je dévalais les escaliers quatre à quatre en miaulant à la mort :

Aaarghhhh… A moi ! J’ai faim ! Je meuuuuurs de faim !

Puis je la pressais, nerveux :

Y’a quoi à manger ? Dis, y’a quoi ? Elles sont où les croquettes ? Hé ! T’as acheté une nouvelle pâtée ?

Pour finir enfin par couiner :

J’ai la tête qui tourne, au secours, je me sens fébrile…

Oui, mon attitude ressemblait de près à du harcèlement. Je n’étais pas patient, l’estomac creux… Je la suivais partout, comme un paparazzi.

Cela n’avait pas l’air de l’alarmer. De son côté, elle prenait soin de m’éviter en souriant, d’un air à moitié désespéré :

– Oui Moustache… j’ai compris, ça arrive…

Elle tentait par tous les moyens de me faire patienter ; elle mesurait certainement mal à quel point je souffrais.

Quand enfin elle déposait ma gamelle sur le carrelage, je me jetais sauvagement dessus et j’allais jusqu’à pousser sa main pour engloutir son contenu au plus vite. Bien que ce ne fût pas le cas, je devais passer pour un ingrat.

– Et voilà pour toi, mon petit cœur…

Et c’est ainsi qu’Annie me ramenait subitement à la vie.

Au fil du temps, ce rituel matinal nous avait rapprochés, elle et moi.

Annie était une très belle femme, brune, mince, au sourire franc, qui mettait instantanément les gens à l’aise. Elle avait de grands yeux marrons, qui pétillaient de joie dès qu’elle se levait, et des joues creuses sous de petites pommettes osseuses. J’adorais les taches de rousseur qu’elle avait sur le visage : son teint pâle les mettait joliment en valeur.

Souvent, un chignon relevait ses cheveux bouclés. Elles les avait longs jusqu’aux épaules. Elle les attachait rarement avec une pince, c’était trop d’organisation. Le plus souvent, elle le faisait avec ce qui lui tombait sous la main, une pince ou un crayon, selon l’inspiration. Elle aimait avoir la nuque dégagée quand elle travaillait, et les cheveux lâchés quand elle se reposait.

Cette femme avait une beauté naturelle à couper le souffle… Et, pour tout vous dire, j’en pinçais méchamment pour elle.

Je la trouvais particulièrement élégante, aujourd’hui, dans son tailleur bleu et blanc subtilement rayé. Elle avait probablement un rendez-vous important.

Le seul obstacle entre elle et moi, finalement, c’était son mari. Je me demandais d’ailleurs souvent ce qu’elle lui trouvait…

Depuis l’histoire de mon prénom, j’avais une dent contre lui. C’était un fait. Mais, au cours de ces derniers mois, j’avais aussi eu l’occasion de l’observer attentivement… Et c’était un homme on ne peut plus ordinaire, croyez-moi !

Franck avait les cheveux châtain, coupés courts, et il était de taille moyenne. Ni grand ni petit. Ni maigre ni gros. Comme je vous le disais, il était quelconque. Désespérément banal… Si commun que rien ne le distinguait particulièrement de ses autres congénères.

Cela dit, comme je ressentais un peu de peine pour lui, je faisais peut-être un portrait trop flatteur… En vérité, entre sa calvitie naissante, son ventre rebondi et ses verres progressifs qui lui agrandissaient les yeux outrageusement (quand il les mettait, il ressemblait à un saumon d’élevage), il fallait avouer qu’il avait la quarantaine plutôt ingrate, le pauvre.

De son côté, il feignait une parfaite indifférence à mon égard… Je n’étais pas dupe : mon élégance et ma fougueuse jeunesse devaient fortement l’agacer.

J’avais également étudié les traits de sa personnalité avec attention : bien qu’il occupât la place du chef de famille, il n’était franchement pas à la hauteur de cette fonction.

En premier lieu, il était tête en l’air, et terriblement maladroit. En plus de ça, il était souvent distrait : il n’écoutait que d’une oreille, ce qui obligeait régulièrement la pauvre Annie à se répéter… Je me demandais parfois où elle puisait une telle patience.

Au-delà de ce tempérament étourdi, Franck n’était pas manuel pour un sou. De sa vie, il n’avait jamais réussi à utiliser correctement une visseuse ! Par conséquent, tout ce qu’il bricolait dans la maison pouvait à tout moment vous rester dans les mains. Mieux valait le savoir, question de sécurité.

Pour finir, il était nul au foot, et il ne savait pas non plus raconter les blagues.  Les enfants ne manquaient pas de se moquer de lui à ce sujet. Lui feignait d’en rire, bêtement. Mais, au fond, il devait bien se rendre compte qu’il se ridiculisait…

S’il me faisait pitié, le plus souvent, il m’agaçait aussi parfois prodigieusement : il avait toujours le dernier mot ! Et je ne parvenais pas à comprendre pourquoi. Comme s’il était doté d’une autorité naturelle, que seuls les Malloré pouvaient percevoir. A un moment, je me suis même demandé s’il n’était pas un peu sorcier… Non. Quelque chose m’échappait, mais il n’avait aucun pouvoir magique particulier.

Avec moi, toutefois, cela ne marchait pas. Il ne m’impressionnait absolument pas.

Je me rassurais intérieurement : un jour ou l’autre, Annie ouvrirait fatalement les yeux. J’étais tellement plus attachant que lui ! Tôt ou tard, elle finirait par le quitter… Et, ce jour-là, elle me tomberait dans les pattes, je le savais… Il me suffisait simplement de patienter.

Un bruit sec mit un terme à ces réflexions et me fit lever la tête.

En haut, les portes s’étaient mises à claquer : les autres membres de la famille allaient débarquer, sonnant ainsi la fin de notre tête à tête privilégié.

Généralement, c’était Caroline qui descendait la première. Le matin, ses yeux ressemblaient à deux belles pâquerettes sous l’étendard de ses cheveux en bataille. Elle portait une coupe courte, blonde comme les blés, et avait la peau plus claire que du lait de soja.

Son visage d’ange était un leurre : la petite fille pouvait se transformer en monstre si vous osiez lui parler avant qu’elle ait fini d’avaler son petit-déjeuner !

Tous les matins, Annie la laissait donc se réveiller sans la brusquer, dans le silence le plus complet. De temps à autre, elle jetait un rapide coup d’œil vers sa fille, la regardait discrètement siroter son bol de chocolat chaud, à petites gorgées, les yeux perdus dans le vague.

Si Caroline avait besoin de temps pour émerger, son frère, lui, démarrait au quart de tour. Il filait directement sous la douche et ressortait, deux minutes plus tard, frais comme un gardon !

Il passait ensuite un gros quart d’heure à essayer de discipliner sa mèche brune : elle lui tombait invariablement sur le front tant que le gel n’avait pas séché… Dire qu’il était écrit Fixation extrême, sur le tube.

On entendait l’adolescent de quatorze ans arriver de loin… Il écrasait chaque marche de l’escalier d’un pas lourd et puissant. Il se déplaçait avec l’agilité du lion et la souplesse d’un éléphant en surpoids ! Comment réussissait-il cet exploit ? En toute honnêteté, je l’ignorais. Mais cela m’amusait.

Franck, enfin, venait les rejoindre en dernier. Il faisait généralement son entrée, l’œil rivé sur sa montre, toujours pressé, resserrant un nœud de cravate plus ou moins bâclé selon les jours.

Une fois qu’ils furent tous réunis en bas, Annie et Franck échangèrent un regard puis se retournèrent vers leurs enfants.

Ils avaient une annonce à faire :

– Sam, Caro, vous voulez bien écouter une minute s’il vous plaît ? Nous avons quelque chose de très important à vous dire…

Ils levèrent aussitôt le nez.

De mon côté, je me figeai, oreilles dressées.

Annie prit une profonde inspiration, avant de déclarer :

– Nous avons demandé à Mamie Henriette de venir vous garder cette semaine, balança-t-elle alors d’une traite.

A leurs mines défaites, on aurait dit qu’elle venait de lâcher une bombe.

Aussitôt, de vives protestations s’élevèrent : les enfants n’avaient pas l’air content du tout !

Les conseils sont toujours bons à prendre #2

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J’ai aussi sollicité Virginie, une copine professeure des écoles.  Elle a été l’institutrice d’un de mes enfants et, à force de nous côtoyer, nous sommes devenues amies.

En plus de cuisiner les meilleures quiches de restes de toute l’Occitanie (!), c’est une très grande lectrice :

– Y’avait des fois, franchement, je me marrais toute seule !

J’ai essayé d’améliorer les passages qu’elle préférait pour en faire les moments forts du récit. Ses conseils m’ont également incitée à ajouter encore plus de relief aux personnages.

Carine, de son côté, a de suite tiqué sur le titre :

– Je trouve que ce serait plus accrocheur d’ajouter Moi, juste avant Moustache.

J’ai évalué une poignée de secondes cette possibilité… Moi, Moustache… avant de l’écarter : ça me faisait trop penser à Moi, Christiane F., 13 ans, Droguée, Prostituée. Franchement, je pouvais pas !

Y’a des associations d’idées, comme ça, qui m’interdisent certaines tournures. J’écris « mine de rien » je pense « mine de crayon » dans la foulée. C’est nul mais c’est un réflexe quasi pavlovien. Je n’arrive plus à dire « si tu savais, j’étais dans un état… » : j’imagine aussitôt à quoi ressemble « l’Ohio », avant de reconnaître une fois de plus ô combien c’est débile.

Je fus cependant reconnaissante à Carine pour sa remarque : après y avoir bien réfléchi, j‘en étais arrivée à la conclusion que Moustache se suffisait à lui-même ! A cette idée, je n’ai pu m’empêcher de sourire…

J‘aime profondément  mon personnage principal. Son arrogance est une merveilleuse source d’inspiration. J’imagine souvent quelle serait sa réaction, placé dans telle ou telle situation, toutes plus improbables les unes que les autres. Au fur et à mesure de l’écriture des tomes, j’ai forcé les traits de son caractère et je le pressurisais dès que possible. Le pauvre… Qu’il se rassure, dès que j’ai fini mes corrections il pourra partir en thérapie : j’attends un peu avant de me lancer dans le tome 4.

Par contre, j’ai une confession à vous faire.

J’ai rayé ma copine Séveu de ma liste de lecteurs-tests.

Je l’adore, attention, le problème n’est pas là. Mais depuis vingt ans qu’on se connaît, je n’ai jamais réussi soutirer un avis critique constructif : même si j’avais une gigantesque éruption cutanée sur le visage, un herpès labial qui me déformait la lèvre supérieure et un soudain strabisme convergent, elle serait capable de me dire que j’ai bonne mine ! Et elle le penserait vraiment, en plus (si si !).

Une jour, je m’en souviens, on passait les vacances d’été ensemble et elle a choisi le dernier yaourt sur la table des desserts. Il était à la fraise. Juste après, elle s’est sentie obligée de préciser :

– C’est parce que j’aime la fraise…

Avec Marlène, on a éclaté de rire !

– Arrête de te justifier, Séveu ! qu’elle lui a dit. Mange-le, ton yaourt à la fraise !

Cependant, c’est mon amie depuis la classe prépa, je lui ai quand même fait lire mes livres. Et vous savez quoi ?

Aussi étonnant que cela puisse sembler, elle n’a pris aucunes pincettes pour me balancer qu’elle avait trouvé ça nul… Elle m’a dit que je n’avais absolument aucun talent, et que jamais un best-seller ne sortirait de ma plume. Que je pouvais m’arrêter là : je n’avais pas le niveau, selon elle. Je dois avouer que, venant de sa part, ça m’a quand même fait un truc…

Mais non, voyons, il est bien évident que je plaisante !

Elle n’aurait jamais pu dire cela, pour la simple et bonne raison qu’elle aurait été victime d’une combustion spontanée inexpliquée bien avant que le premier mot ne sorte de sa bouche. En outre, sous l’effet du choc, la Terre se serait probablement fendue en deux, ce qui fait que vous l’auriez senti vous aussi.

En vérité, j’ai ajouté un brin de suspens car ce qu’elle a pensé de mon travail ne va pas beaucoup vous surprendre : elle a a-do-ré, naturellement… et du début à la fin, s’il vous plaît !!! On dira ce qu’on voudra, mais ça fait toujours du bien.

Chapitre 3 : Piégé

Les Malloré habitaient une maison modeste mais très coquette, construite en briques rouges. Elle avait des fenêtres en bois, sur le rebord desquelles étaient suspendues des jardinières de pétunias. Les fleurs embaumaient l’air, dès que le soir tombait…

Dès mon arrivée, ce parfum fut pour moi le symbole de ce que je considérais être mon foyer : il n’avait rien à voir avec l’odeur infecte qui régnait dans ma ferme natale… Je ne regrettai pas une seconde d’avoir laissé le fumier aux poules !

Une allée de graviers et deux petites marches en béton menaient à la porte d’entrée. Je me dirigeais toujours vers l’odeur des pétunias pour rentrer : au fil des années, les Malloré avaient pris l’habitude de laisser la fenêtre ouverte, juste derrière, donnant sur la cuisine. En effet, je les avais bien dressés !

La première fois, cet oubli m’avait fortement contrarié. Pendant trois jours, j’avais boudé, les Malloré étaient partis se coucher avant que je ne sois rentré, j’avais été obligé de passer la nuit sur la terrasse. En vérité, j’aurais dû plutôt les remercier.

Le jardin prolongeait la terrasse en un tapis végétal hirsute, très mal entretenu. Il s’achevait sur une rangée de haies mal taillées. Contrairement à leurs voisins, les Malloré semblaient être fâchés avec la tondeuse !

Cet après-midi-là, donc, je jouais tranquillement dans la pelouse. Je m’amusais à faire des petits bonds, en chassant les moucherons qui vibrionnaient en nuées au milieu des herbes hautes. Ces dernières me chatouillaient le ventre à chaque saut. Ca me faisait rire, mais rire !

Une des constructions des enfants était dissimulée sous une touffe d’herbes. Un cube en bois que je n’avais pas vu. Les enfants non plus, j’imagine, puisqu’ils avaient oublié de le ranger. Je payai leur étourderie au prix fort : au bond suivant, j’atterris tête la première à l’intérieur !

Ce choc inattendu fit basculer la boîte. Elle se renversa, et le plateau du dessus se referma sur moi. La dernière chose que j’entendis fut le bruit sourd du couvercle qui scellait mon sort : l’instant d’après, j’étais piégé.

Avec un peu de recul, il était évident qu’un jour ou l’autre, quelqu’un allait se blesser dans ce jardin. C’était une véritable jungle ! L’idée de leur en toucher deux mots me traversa l’esprit avant que cette dernière ne cède la place à une indescriptible panique : malgré mes efforts, je ne parvenais plus à sortir.

Je poussai des pattes avant sur le dessus : impossible de soulever le couvercle ! Le système de fermeture était grippé. Il avait dû rouiller, avec la chaleur et l’humidité. 

Très vite, je me mis à suffoquer. Palpitations, sueurs froides : je ressentais tous les signes d’angoisse.

Je me forçai à réfléchir, essayant de calmer ma respiration qui s’emballait. Je saisis ma première idée au vol. Je tentai de faire basculer le cube sur le côté. J’appuyai de toutes mes forces. Quand il se retourna d’un coup, mon estomac lui succéda : cette sensation de déséquilibre m’avait donné une violente nausée, et je faillis rendre mon déjeuner.

Je me mis à gesticuler dans tous les sens. Rien n’y faisait : le couvercle ne bougeait pas d’un poil. Soudain, je sentis un frisson glacial me raidir la nuque. Je dus me rendre à l’évidence : j’étais fait comme un rat !

Durant les heures qui suivirent, j’appelais désespérément à l’aide, encore et encore. Les Malloré ne m’entendirent pas : ma voix fluette de chaton s’évanouissait dans l’air avant même d’avoir atteint la terrasse… Je miaulai ainsi tristement, jusqu’à la nuit tombée, sans succès. Avant de se coucher, le soleil emporta mon dernier geignement. Ensuite, je n’eus plus la force de rien.

J’attendis en silence qu’un éventuel miracle survienne. Quand la nuit fut tout à fait noire, j’avais définitivement perdu tout espoir : j’allais mourir là, abandonné de tous… C’est alors qu’il me sembla entendre le feuillage bruisser légèrement.

Aussitôt, je dressai l’oreille et fit l’effort de bloquer ma respiration. J’écoutai. Le bruit était imperceptible, mais il était là. 

Tout à coup, la possibilité de ne pas finir comme un gâteau sec entre quatre planches de bois me fit sauter de joie ! Je m’empressai de me manifester en criant :

– A l’aide ! S’il vous plaît ! Je suis coincé !

Les lames étroites de ma cellule étaient disjointes par endroits : elles laissaient passer un filet de lumière douce, blanchi par la lune. Je rassemblai mes forces et jetai un coup d’œil au travers. La seconde qui suivit, une brûlante frayeur appuya sur mon abdomen.

Là, tapi dans l’herbe, à quelques centimètres de moi, une mort bien pire que la captivité m’attendait… A cette vue, j’eus le souffle coupé. Je reculai immédiatement me réfugier au fond de la boîte.

Une chose épouvantable brillait dans l’obscurité.

On aurait dit… un œil.

Je veux dire : un œil, seul !

Pareil à un disque de verre, il luisait, là, au milieu les ténèbres. Miroitant à la faveur de la lune, comme s’il flottait dans le vide. Cette vision cauchemardesque envahit mon esprit et me paralysa tout entier : l’instant d’après, je fus tétanisé.

Un affreux dilemme me tortura : valait-il mieux rester là, prisonnier de ce cercueil de bois, en attendant que la mort vienne me cueillir ? Ou bien être dévoré par cette créature maléfique qui m’attendait dehors ? Elle allait me déchiqueter à la première occasion, j’en étais sûr. Elle m’avalerait tout cru. Mon joli pelage lisse et soyeux glisserait sans peine dans son estomac, et c’en serait fini de moi ! Cette perspective me donna des frissons jusqu’au bout de la queue.

Ma cellule me sembla tout à coup terriblement douillette. Je m’y blottis en essayant de me convaincre que ce que j’avais vu n’était qu’une hallucination. La peur me troublait l’esprit, mon imagination s’emballait, voilà tout.

Il y eut un nouveau craquement. La peur fit se resserrer mon cœur un peu plus. Non, dus-je reconnaître, ce n’était pas une invention… Quelqu’un était tout proche. Dans le silence pesant de cette horrible nuit, j’entendis distinctement les bruits de pas reprendre.

La créature se rapprochait. Je sentis mon pouls accélérer encore. Maintenant, elle était tout près : je pouvais sentir le souffle de son haleine fétide derrière les planches de bois.

Soudain, la chose bondit et percuta violemment le cube, provoquant un choc terrible, qui me propulsa en arrière !

Mon assaillant venait de décocher un coup de tête en plein milieu. Le coup fut d’une incroyable sauvagerie, on aurait dit qu’un taureau l’avait chargé !

L’instant d’après, ma cellule de bois roula, fit trois ou quatre tours sur elle-même avant de s’arrêter. Pendant tout le temps que durèrent ces cabrioles, je fus vigoureusement secoué de droite à gauche. Je cognai sur chacune des parois qui m’entouraient sans pouvoir opposer de résistance. 

La créature ne m’offrit que quelques secondes de répit, avant de repartir à l’assaut. Elle bondit sur le haut de la caisse et se mit à asséner des coups d’une extrême violence au-dessus de ma tête, se servant de ses pattes comme s’il s’était agi d’un marteau de plomb : chacun des coups portés fit vibrer mon crâne comme les parois d’un chaudron en fonte ! 

– Au secours ! Laissez-moi tranquille ! hurlai-je sans même avoir conscience des mots qui sortaient de ma gorge.

Ils étaient absurdes. A force de crier, ma gorge elle-même avait perdu sa densité. J’étais à moitié sonné. C’est alors que le couvercle en bois crissa et s’aplatit soudain sur l’herbe.

Trente-six chandelles dansaient encore au-dessus de ma tête, quand je sentis tout à coup l’air frais s’engouffrer dans mes poumons. Je souris bêtement. Cette sensation puissante me ramena vite à la conscience.

La seconde d’après, j’entendis une voix rocailleuse déchirer le silence :

– Hé ben ? T’attends quoi ?

La créature me pressait de sortir. Je m’entêtai à rester immobile, assailli par une peur nouvelle : celle de me retrouver seul, face à elle.

– Sors de là ! éructa-t-il.

J’hésitai un instant, évaluant mes chances de survie. Cette voix n’avait pas l’air très amicale, et son propriétaire venait cruellement de me secouer comme une noix sur un cocotier !

Voyant qu’il ne bougeait pas, je me forçai tout de même à lever la tête, et restai une fraction de seconde ainsi, dévisageant mon prétendu sauveur : une horrible bête étirait son ombre menaçante au-dessus de moi !

Quand elle se pencha vers moi, le museau d’un chat se détacha. Il était là, raide comme un piquet. Dressé sur ses pattes avant, il me fixait sans bouger une oreille. La preuve : son oreille droite était déchirée, et je pouvais voir quelques étoiles briller entre les deux morceaux de cartilage !

En d’autres circonstances, j’aurais peut-être trouvé cela poétique. Cependant, mes yeux descendirent de quelques centimètres et mes poils se hérissèrent immédiatement. Dans l’obscurité, il était difficile de distinguer mon interlocuteur avec précision, le peu que je vis suffit à me glacer le sang…

Ses deux pattes était striées de cicatrices ! A leur vue, je faillis m’évanouir de frayeur… Il les exhibait fièrement, sur le rebord du cube, comme s’il présentait ses trophées de guerre !

Ma vue se troubla. Son épaisse fourrure noire commença à se dédoubler légèrement. Elle était salement amochée. La même couleur opaque recouvrait son corps tout entier, de la pointe des oreilles au bout de la queue, qui battait bizarrement derrière lui. En la regardant de plus près, je vis qu’elle formait un angle inquiétant : elle avait certainement dû être cassée, et ce, à plusieurs reprises.

Mais tout cela n’était pas le plus effrayant. Ce chat avait le regard le plus glaçant que j’ai vu de toute ma vie : il était borgne. Comble de l’épouvante, il maintenait son œil valide sur moi, comme une provocation. Je fermai les yeux et me mis à prier.

– Ca t’écorcherait le museau de dire merci ? Moi, c’est Mike ! J’imagine que c’est toi, le nouveau voisin ?

Je répondis par un timide miaulement.

– Bon… Je vois qu’on a tiré le gros lot !

Les premiers conseils #1

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C’est Caro (ma copine psy) qui m’a conseillé la première d’ouvrir un blog :

– Faudrait que tu échanges autour de ton travail, ça te permettrait de te faire connaître !

Sa réflexion m’a étonnée… Elle qui déteste aller sur les réseaux sociaux !

Cependant, le conseil était pertinent, j’y repensais régulièrement.

Quand j’ai terminé mon troisième tome, au début du mois de février, je m’y suis collée. Après tout, je n’avais pas grand chose à perdre (si ce n’est d’égratigner un peu ma fierté… et quand bien même, je me suis dit que je m’en relèverais).

C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’ouvrir enfin mon blog.

Ma copine Marlène, elle, est prof de lettres en collège. Elle m’a tout de suite annoncé la couleur :

– Je te préviens, la litté jeunesse, c’est pas ma came ! J’ai même bâillé en lisant Harry Potter, t’imagine !

Du coup, je me doutais qu’elle serait sévère.

Je lui ai quand même transmis mon manuscrit, ça n’a pas loupé : elle s’est ennuyé prodigieusement ! Cela dit, elle m’a corrigé toutes les fautes et m’a fait discrètement passer une fiche récapitulative concernant l’usage du passé simple dans le récit… Je l’en remercie.

Avec le recul, je dois reconnaître qu’en effet, au début, la description de mes actions laissait à désirer. Ses conseils m’ont beaucoup fait progresser !

Marion, mon ancienne collègue documentaliste avec qui j’ai partagé un bureau pendant sept ans, m’a dit qu’on ne pouvait pas cueillir de mûres à l’automne… Finement observé ! ai-je de suite pensé.

Après, elle m’a dit qu’on pouvait toujours les acheter surgelées… Mais j’ai préféré mettre une bonne vieille tarte aux quetsches entre les mains des Marchal.

A la fin de sa lecture, elle m’a dit :

– Le problème, c’est que je n’arrive plus à savoir si un roman est bon ou pas. En trente ans de carrière, j‘en ai tellement lu ! Et faut avouery’avait quand même pas mal de navets… Je me suis souvent demandé pourquoi on éditait celui-ci plutôt que celui-là. Parfois, vraiment, je comprenais pas !

Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. Si on regardait le bon côté des choses, c’était encourageant !

Au final, elle a beaucoup aimé ce premier manuscrit. Elle a enchaîné les deux autres tomes dans la foulée ! Yes !!!

Accepter de prendre des râteaux !

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« Malgré ses qualités, votre roman ne correspond pas à notre ligne éditoriale »… Ca ressemble un peu à cette phrase qu’on a tous entendue dans notre vie (il y a toujours des petits chanceux, c’est vrai) : « je t’aime bien, mais je préfère qu’on reste amis ».

C’est ce qu’on appelle un gros râteau !

Et donc, Moustache : 6ème râteau ce matin…

Arrrrrrrrgh… J’en ai marre, je vais aller élever des chèvres en Patagonie ! Je partirai avec mon vieux pull, elles me prendront pour une cousine !

Bon, calmons-nous et réfléchissons.

Twilight, Stephanie Meyer : 14 refus !

Carrie, Stephen King : 30 refus !

Harry Potter, J. K. Rowling : 12 refus !

Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes, Robert Pirsig : 121 refus ! Oui, 121, vous avez bien lu ! (cela dit, on ne va pas se mentir, c’est vrai que y’a quelque chose avec le titre…)

Allez, on range le pull sous l’oreiller et on se motive !

Chapitre 2 : Le Prénom

Le jour de mon arrivée, les Malloré se réunirent autour de la table pour réfléchir à la question.

De mon côté, je m’attendais à porter un prénom raffiné, poétique, fin et subtil, à l’image du beau spécimen que j’étais… Sans prétention aucune, la nature m’avait plutôt gâté !

J’avais le poil magnifiquement soyeux, une belle robe tigrée, blanche et rousse. Des yeux bleus en forme de noisette, très joliment dessinés. Ce n’était pas mes seules qualités !

J’avais une démarche naturellement chaloupée : je me déplaçais avec grâce, un brin désinvolte, conscient de l’effet hypnotique que je produisais sur ceux qui avaient la chance de croiser mon chemin. Un tel magnétisme était plutôt rare, chez les individus de mon espèce. Depuis ma naissance, je n’avais remarqué aucun félin plus distingué dans mon entourage !

J’étais jeune, soit, mais j’avais déjà quelques certitudes, et celle-ci en faisait partie : j’avais incontestablement quelque chose de singulier ! Je méritais donc un prénom à la hauteur de mon standing.

Tigrou, par exemple, n’aurait jamais fait l’affaire : beaucoup trop ordinaire ! Et surtout très fade, comme une purée de choux-fleurs. Non, je valais beaucoup mieux que ça !

Heureusement, tout le monde autour de la table semblait de cet avis, à en juger par la façon dont ils se concentraient pour me trouver un prénom original.

De mon côté, je les écoutais, l’air de rien, tout en m’amusant à faire rebondir un bouchon en liège dans tous les angles de la cuisine. Je ne voulais pas les stresser davantage, j’essayais de rester le plus discret possible.

Quand j’entendis la voix d’Annie lancer sa première idée, le bouchon partit d’un coup sec et vint se coincer directement derrière le réfrigérateur !

– Pourquoi pas Ron ? proposa-t-elle innocemment, comme elle connaissait la passion de ses enfants pour la célèbre saga anglaise.

Ca ne va pas, non ? pensai-je en levant subitement le museau. C’est complètement nul, ce prénom !!!

Ronald, c’était le prénom du meilleur copain d’Harry Potter. Vous savez, le petit rouquin un peu balourd, aussi adroit qu’un prêtre normand, avec sa baguette toute cabossée. De mémoire, il avait même de l’acné, dans l’épisode trois…

Je soufflai, excédé, et me rapprochai du meuble en râlant. J’espérais qu’ils passeraient vite à autre chose, et flanquai quelques coups de patte pour tenter de déloger mon jouet.

– Encore faudrait-il qu’il ait des pouvoirs magiques…, répondit Samuel avec une imparable logique.

Si seulement, regrettai-je en moi-même, tandis que je continuai de taper frénétiquement sur le bouchon pour le faire bouger… Ce maudit cylindre ne m’aurait pas résisté très longtemps !

Mais il était toujours bloqué derrière le pied du réfrigérateur. Je m’échinai tant bien que mal à vouloir le ramener vers moi, sans succès. Franck m’observait, perplexe.

Au bout d’un moment, peiné, il se leva pour me prêter main forte. D’un simple crochet de l’index, il décoinça le bouchon et, l’instant d’après, ce dernier atterrit directement entre mes pattes !

Merci, miaulai-je, reconnaissant.

– Apparemment, ce n’est pas le cas, nota-t-il simplement en se redressant, l’air désabusé.

J’y serais arrivé tout seul, précisai-je, un peu vexé par sa remarque.

J’hésitai avant de relancer mon jouet vers l’avant, redoutant un nouvel incident. Finalement, je pris le parti de le laisser de côté, et décidai de lustrer mon poil.

L’assemblée passa rapidement à l’idée suivante :

– Pourquoi pas Carotte ? demanda alors Caroline de sa petite voix aigue.

A nouveau, je levai le museau, stupéfait. Elle voulait probablement faire mouche, la pauvre, avec son idée saugrenue… C’était raté !

Tu n’as rien trouvé de plus ridicule, jeune fille ? demandai-je d’un miaulement incrédule. Un nom de légume ? Tu es sérieuse ?

Elle me regarda, le visage rayonnant de fierté : je la défiai ouvertement en retour.

Alors oui, Caroline était vraiment à croquer, comme on dit, avec ses fossettes aux coins des lèvres et sa frimousse de poupée Corolle… Cependant, à ce moment-là, j’étais convaincu que deux fils s’étaient touchés par mégarde dans son cerveau !

Il était hors de question que je mette une patte dehors avec un prénom pareil ! Je ne me gênai pas pour le lui faire savoir, émettant un feulement de protestation qui fut sans équivoque.  

– T’es complètement folle, ma pauvre ! s’écria Samuel, outré. Tu veux qu’il devienne la risée du quartier ?

Bien dit, l’ami !

J’étais ravi de constater que Samuel était de mon côté.

– Ton idée, c’est carrément de la maltraitance !

Interpelé, je marquai un temps d’arrêt.

Ah bon ? Tant que ça ?

C’est vrai que c’était osé, mais de là à parler de maltraitance… Il n’y allait pas avec le dos de la cuillère !

– Quand la SPA viendra sonner à la porte, tu feras moins la maligne !

– N’importe quoi ! objecta-t-elle. Tu veux pas que ce soit MON prénom qui soit choisi, c’est tout ! T’es jaloux parce que j’ai de meilleures idées que toi !

Il allait rétorquer, quand leur mère s’interposa :

– Ma chérie…, opposa Annie pour tenter de calmer les deux mulets qui s’affrontaient, je ne crois pas que ce soit cela le problème… Ce que ton frère essaye de te dire, très  maladroitement, d’ailleurs, fit-elle en adressant à son fils un regard réprobateur, c’est que ce n’est peut-être pas le prénom le plus judicieux pour un adorable chaton comme lui !

Je hochai la tête, l’air entendu, et me fis la remarque que cette femme avait, indubitablement, un goût certain. Caroline eut beau taper du pied, sa proposition fut déboutée. Je pensais l’avoir échappé belle… J’allais vite déchanter.

Le ton montait : chaque enfant voulait être mon maître officiel, et leurs idées ne faisaient jamais l’unanimité. La discussion s’envenimait, les esprits s’échauffaient quand, brusquement, Franck se leva et tapa des deux mains sur la table.

D’un geste éloquent, il coupa court aux effusions de voix et un étrange silence s’abattit alors dans la pièce.

Je dressai le museau, oreilles aux aguets :

-Tout d’abord, fit-il d’une voix grave, ce chat est à tout le monde, et chacun d’entre nous devra s’en occuper.

Le ton qu’il employa n’admettait aucune objection. 

– Donc, poursuivit-il, inutile de lui attribuer un maître : nous serons tous responsables de lui !

Parfait.

Cet homme comprenait combien j’aimais ma liberté, et je l’en félicitai intérieurement. J’étais convaincu que nous allions bien nous attendre, lui et moi.

– Et puis, pour le prénom, enchaîna-t-il, on ne va pas s’enquiquiner… Un chat c’est quoi ? Deux oreilles, des moustaches et une queue ! On va l’appeler Moustache et puis c’est tout !

Quoiiiiiiiiii ????

Je manquai de m’étrangler et, sous l’effet du choc, mes poils se hérissèrent tout à coup : c’était une véritable douche froide !

Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels mon regard alternait nerveusement de l’un à l’autre : quelqu’un allait forcément s’opposer, il ne pouvait en être autrement !

J’étais incrédule. Pas un n’émettait d’objection !

Excédé, j’eus l’idée de pousser un feulement rageur, pour les faire réagir. Ce qui sortit de ma gorge ressembla à tout sauf à ça… On aurait dit un grincement strident, comme l’aurait fait d’un tiroir métallique grippé par la rouille.

– C’était quoi, ce bruit bizarre ? demanda Caroline, les sourcils froncés. 

J’avais à peine deux mois : ma voix n’avait pas encore mué. Je me sentis soudain profondément ridicule.

Annie, elle, n’avait même pas entendu. Songeuse, je la voyais balader sa main en l’air comme si elle était ailleurs :

– Moustache… Moustache…, répétait-elle à voix basse.

Elle essayait d’apprécier la musicalité du prénom – tout à fait inexistante, selon moi.

– Hum… Oui ! C’est plutôt joli ! déclara-t-elle soudain en souriant.

Pardon ?

Et pourquoi pas oreille ou poil, tant qu’à y être ?

Les enfants, les suppliai-je d’un regard implorant, s’il vous plaît, dites quelque chose !

– Ok, entendis-je, éberlué, Caroline concéder de mauvaise grâce, va pour Moustache !

Comment ça, va pour Moustache ? Mais non ! Va pas pour Moustache du tout !

Mon regard se tourna vers Samuel.

Je t’en prie, mon grand, sois raisonnable…

A présent, il était mon dernier espoir.

Quand je le vis hocher la tête en signe d’approbation, je sus que ma vie entière venait de basculer…

– De toute façon, jugea-t-il bon de préciser, ce n’est pas le plus important.

Je reçus l’argument comme un ultime coup de poignard.

Ben voyons ! Pas le plus important, mon prénom ? Très bien !

A partir d’aujourd’hui, je t’appellerai Narine. Et toi, Caroline, Auriculaire ! Voilà ! Qu’est-ce que vous en dites ? 

Annie émit un soupir de soulagement :

– Parfait ! Maintenant que le dossier est clos, les enfants, dit-elle, vous pouvez retourner jouer dans vos chambres. On vous appellera pour dîner d’ici un quart d’heure…

Avant d’ajouter :

– Et n’oubliez pas de vous laver les mains avant de redescendre !

Mais ils s’étaient déjà engouffrés dans les escaliers en courant.

J’étais tombé dans une famille de dingues ! Quelle humiliation… Mon prénom avait été choisi par hasard. Son importance, balayée d’un revers de main.

Je me mis à réfléchir à toute vitesse, galvanisé par une colère nouvelle qui me tordait douloureusement les nerfs. J’eus soudain de grands projets en tête : j’allais déclencher une révolution, mener mes confrères au soulèvement général ! Demain, nous serions tous en ordre de bataille, prêts à nous battre pour réclamer plus de considération pour notre espèce, et le respect qui lui était dû !

En un mot, je fulminais. Mais personne ne semblait plus se préoccuper de moi.

Annie s’affairait dans la cuisine, pendant que Franck cherchait les couverts pour dresser la table. J’entendais la vaisselle s’entrechoquer dans les placards, la porte du réfrigérateur s’ouvrir et se fermer, l’eau vive couler dans l’évier. On aurait dit qu’ils m’avaient tous oublié… En signe d’indignation, je leur tournai le dos.

Au bout d’un moment, Annie s’approcha de moi : elle tenait quelque chose dans sa main :

-Tiens, mon joli cœur, voilà pour toi…

Je restai sur mes gardes, méfiant. Pensait-elle vraiment pourvoir se faire pardonner aussi facilement ?

Non, Madame ! Quelques mots doux n’y suffiront pas ! Feulai-je en tournant le museau vers elle, l’œil mauvais. Il faudra du temps avant que ma blessure ne cicatrise, beaucoup de temps…

Intérieurement, je doutais même qu’elle y parvienne un jour !

Soudain, je sentis un fumet subtil me chatouiller les narines : une alléchante pâtée arrivait droit dans ma gamelle !

Tandis que je me frottais les babines, l’idée que, tout compte fait, le prénom Moustache n’était pas si mal me traversa l’esprit. L’instant d’après, je rendais les armes : la révolution attendrait !

Et puis, si ça leur fait plaisir, concédai-je avec la magnanimité du gourmand, au moment même où j’engloutissais ma première bouchée avec des ronronnements de satisfaction nourris. 

Excellent choix, Annie ! la félicitai-je en tournant rapidement les yeux vers elle. Fondant, savoureux à souhait… Et ce parfum, quelle merveille !

Je vis qu’elle me souriait en retour.

Finalement, ils avaient peut-être du cœur, dans cette famille, me dis-je en reportant à nouveau mon attention vers la pâtée.

En tous cas, ce délicieux émincé de saumon méritait que je creuse quelque peu la question.

Chapitre 1 : L’Adoption

Je suis un chat.

Ne vous y trompez pas : aujourd’hui, il n’y a plus que le soleil au-dessus de moi !

Mais cela n’a malheureusement pas toujours été le cas…

Le jour de ma naissance, par exemple, il pleuvait averse. De gros nuages noirs obscurcissaient le ciel et des gouttes d’eau, épaisses comme le poing, frappaient le sol avec un bruit de martèlement continu… Évidemment, je ne me le rappelle pas, c’est ma mère qui me l’a raconté.

Au beau milieu de ce déluge, cette sublime minette rousse désespérait de réussir à me mettre au monde.

Allongée là, sur une couche de foin sommaire, à l’abri de la pluie, elle venait déjà de donner naissance à trois chatons, et elle était très éprouvée…

Moi, de mon côté, j’attendais mon tour, bien sagement blotti dans son ventre. Je commençai à m’impatienter quand, soudain, la pluie cessa comme par magie.

Un rayon de soleil se posa sur le bout de son museau. L’instant d’après, le ventre de ma mère fut alors traversé par une violente secousse, qu’elle accompagna des maigres forces qu’il lui restait…

C’est ainsi que je glissai parmi vous, fripé et chiffonné, comme une chaussette tout droit sortie de la machine à laver !

J’étais né sous le soleil, au beau milieu d’un jour de pluie, avec pour bonne fée un arc-en-ciel au-dessus de mon berceau ! Enfin… ça, c’est ce que raconte ma mère à qui veut l’entendre… Il ne manquait plus qu’une licorne magique ne passe par là et danse le floss !

La famille adoptive de ma mère passa ensuite des annonces dans la gazette du village, donnant chatons contre bons soins…

Peu de temps après, des gens du nom de Malloré sonnèrent à leur porte.

La concurrence n’était pas rude, entre mes deux frères qui ne pensaient qu’à vider les mamelles de lait de ma mère, et ma sœur qui leur montrait effrontément son derrière !

Bien décidé à vivre ma propre vie, j’adressai à nos visiteurs un regard mielleux, d’une tendresse redoutable … Puis je leur tendis une patte adorable, ouvertement suppliante, qui disait : Pitié, emmenez-moi avec vous, et j’achevai ma prestation en miaulant d’une tendre petite voix éraillée en direction des enfants… Impossible de résister !

Tout le temps que dura le trajet vers ma nouvelle vie, les deux enfants n’eurent d’yeux que pour moi. Malheureusement, je découvris pour la première fois que j’étais malade en voiture ce jour-là…, et je vomis l’essentiel de mon petit-déjeuner dans la caisse de transport.

Une chance qu’ils ne m’aient pas ramené aussi sec : je n’avais aucune envie de passer le reste de ma vie dans une ferme !

La famille qui m’adopta était installée depuis plusieurs années dans un lotissement calme et sans prétention, au numéro 27, rue des Lilas à Belleville.

Une piste cyclable bordait des rues propres, bien entretenues par la municipalité, ombragées toute l’année par de grands tilleuls et des acacias densément fournis.

J’aimais beaucoup me promener dans le quartier.

Comme la plupart des habitants qui circulaient en voiture, nos voisins retraités M. et Mme Marchal veillaient à ne jamais excéder la vitesse autorisée, limitée à seulement trente kilomètres heure. Je pouvais traverser en toute sécurité, ils ralentissaient à l’approche d’un dos d’âne, freinaient pour laisser traverser les enfants qui rejoignaient l’arrêt de bus, et contournaient prudemment, en anticipant le clignotant longtemps à l’avance, les camions de livraison qui déchargeaient leurs gros cartons le matin…

Mais c’était toujours M. Michelon que je croisais en premier.

Un gentil boulanger grassouillet, qui ouvrait le rideau de sa boutique en sifflotant. A cause de son métier, il se levait très tôt et, au fil des années, il était devenu un peu insomniaque…

Tout le monde le connaissait dans le quartier, il avait lui-même grandi à Belleville et il avait ensuite vadrouillé aux quatre coins de la France comme apprenti. Un jour, enfin, il avait monté son affaire, et n’était plus jamais reparti.

Quand je passais devant sa boulangerie le matin, l’odeur des viennoiseries chatouillait ma truffe. Je voyais les Bellevillois qui s’y pressaient, en file indienne, bien disciplinés, attendant sagement leur tour.

Quelques mètres plus loin, Mme Lebrin m’adressait souvent un mot gentil en sortant sa farandole de fleurs colorées. Son visage dépassait à peine, derrière la montagne de bouquets qu’elle arrangeait avec minutie pour décorer la devanture de son magasin.

Il y avait aussi le boucher, M. Speck, dans cette même rue principale, que l’on appelait Boulevard Central. Ses épais sourcils foncés alourdissaient les contours de son visage rondouillard, et lui donnaient un air injustement sévère…

Chaque matin, l’opticienne rigolote – Mme Leuyade – ne manquait pas de le saluer chaleureusement : fraîche et pétillante, comme un Fanta citron, elle lui souhaitait une bonne journée avec un sourire charmant, et cela suffisait à le mettre en joie pour le reste de la matinée ! Je crois bien qu’il en pinçait pour elle.

Une boutique d’assurance, deux bars-restaurants, une pizzeria et un bureau de poste achevaient de faire battre le cœur tendre de cette bourgade de campagne, active et dynamique comme un yaourt probiotique.

Annie et Franck Malloré, les parents de Caroline et Samuel, coulaient ainsi des jours heureux à Belleville, au milieu de ces gens tellement gentils et si bien élevés.

Ils habitaient dans un quartier résidentiel, à deux pas du centre-ville. Ce qu’ils aimaient par-dessus tout, c’était les choses simples… Mais ne vous y trompez pas, faire simple n’est pas donné à tout le monde !

Regardez autour de vous : combien de personnes achètent vraiment une voiture pour aller d’un endroit à un autre, ou bien une paire de chaussures simplement pour marcher ?

Les gens ne réfléchissaient plus ainsi : ils voulaient tous le téléviseur dernier cri, et des vacances au soleil pour les fêtes de Noël !

Pas les Malloré.

Eux, ils étaient différents.

Dans cette famille, on roulait en monospace, le jardin avait sa propre personnalité et tout le monde portait des baskets à scratches.

Les boissons pétillantes et les sirops étaient réservés pour les jours d’anniversaire, on buvait de l’eau à table et on jouait au ballon avec des cages en bois, fabrication maison…Eh oui… Aussi curieux que cela puisse paraître, Samuel et Caroline aimaient mieux construire des cabanes dans les arbres que jouer aux jeux vidéos !

Le soir, ils tombaient de fatigue, et plongeaient dans une mer pleine de rêves étoilés… Même les marmottes ne dormaient pas aussi profondément, croyez-moi.

Bien sûr, l’adaptation ne fut pas facile, et je dus faire quelques concessions…

La première – et non la moindre – concerna le difficile choix de mon prénom.