Chapitre 03 : Coup de couteau dans le dos

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Précédemment dans l’histoire : Un matin ordinaire s’était levé sur Belleville. Rien ne laissait présager qu’un terrible drame était sur le point de s’abattre sur Moustache.

Je maudissais mon estomac, qui l’emporta sur mon instinct ce matin-là. Des crampes douloureuses tiraillaient mon ventre. L’hypoglycémie guettait, il y avait urgence ! Je me dirigeai à la hâte vers ma gamelle, les crocs luisants d’anticipation.

Pressé de soulager ma faim, je ne prêtai qu’une courte attention à ce climat suspect : ce fut là ma première erreur.

Les Malloré m’avaient gâté : ma gamelle avait été remplie avec une rare générosité. Naïvement, je m’en délectai, innocent que j’étais… Une deuxième erreur, que j’enchaînai dans la foulée.

Dans mon dos, j’entendais la voix de Franck qui parlait. Pourquoi échangeaient-ils à voix basse ? Surpris, je m’étonnai de cette inhabituelle prudence, et affûtai mon ouïe.

Entre deux chuchotements, je compris qu’un désaccord les divisait. Annie s’opposait à son mari, sans toutefois élever la voix. Ce n’était pas dans ses habitudes, en effet. Dans les conflits, cette femme savait toujours témoigner d’une étonnante diplomatie.

Soudain, j’eus la certitude que Franck était en train de manigancer quelque chose de louche… Depuis le fameux épisode du prénom, je ne lui accordais plus qu’une confiance limitée. J’avais encore un croc contre lui… Et il était long comme un spaghetti.

C’était quand même lui qui avait tranché le débat en décidant comme ça, de but en blanc, de m’appeler Moustache !

– Un chat c’est quoi ? Deux oreilles, une queue et des moustaches ! On va l’appeler Moustache, et puis c’est tout !

Pourquoi se fatiguer inutilement, je vous le demande ?

Ma réaction avait été immédiate : j’avais été mortifié. Mon amour-propre, piétiné. Quelle humiliation… Je me souviens d’avoir entendu un bruit sourd à ce moment-là. Sûrement celui de mon cœur qui se brisait… Cloc. Et puis plus rien… L’affaire fut entendue. Du jour au lendemain, ce ridicule prénom devint le mien.

Ce matin-là, je me rappelle parfaitement m’être dit que, si le projet secret que Franck ourdissait déplaisait autant à Annie, il avait de grandes chances de me déplaire à moi aussi. Cette seule probabilité constituait une raison suffisante de tendre l’oreille… Troisième et dernière erreur.

Celle-ci me fut fatale.

J’aurais dû m’enfuir tant qu’il en était encore temps ! Mais ma curiosité, tenace, m’en empêcha.

Franck bondit sur moi au moment même où je me retournai, m’immobilisant au sol un bref instant et, avant que j’aie pu comprendre ce qu’il m’arrivait, j’étais neutralisé puis balancé de force dans une caisse de transport qui sentait encore le plastique frais, comme une vulgaire paire de baskets usagée !

Franck m’avait kidnappé.

Oui, parfaitement, kidnappé ! Il n’y avait pas d’autre mot ! Le fourbe m’avait fourré dans une boîte aussi large qu’un dé à coudre. Une cellule glauque, qui aurait suscité les plus horribles cauchemars aux moins claustrophobes du globe, tant elle était exiguë ! Prisonnier de ce clapier, j’avais un mal fou à respirer, gesticulant dans tous les sens.

Au moment précis où Franck referma sur moi la barrière chromée, je sus que j’étais piégé : je ne pouvais plus rien faire pour m’échapper !

Impitoyable, il ignora mes miaulements affolés. Je me mis alors à pousser des cris déchirants, de plus en plus forts, allant jusqu’à m’égosiller, paniqué que j’étais.

– A l’aiiiiiiiiiide ! Quelqu’un ! Viiiite ! 

Je beuglai sans discontinuer, poussant mes cordes vocales jusqu’à la rupture !

Personne, pourtant, ne vint à mon secours. Samuel et Caroline dormaient encore à poings fermés… Et que dire de la pauvre Annie… Elle était sous le choc !

– Voilà une bonne chose de faite, lâcha Franck, l’air satisfait.

Derrière ma grille de métal, je le regardai, pupilles dilatées, poils chargés d’électricité. Le traître ! Comment avait-il osé ? pestai-je, à la fois révulsé et inquiet. Quelle autre surprise me réservait-il ?

Le malotru posa sa main sur la poignée de la caisse. L’instant d’après, je sentis le sol se dérober, et je fus soulevé dans les airs comme un gros sac de pommes de terre !

Franck, connu pour être doux comme un marteau-piqueur à l’ouvrage, faisait tanguer la caisse de droite à gauche à mesure qu’il avançait. Quelle délicatesse ! J’avais l’impression d’avoir été jeté dans la cale d’un vieux navire que des vagues déchaînées prenaient d’assaut au beau milieu d’une tempête : l’estomac en capilotade, j’étais ballotté de toutes parts !

Franck carra l’affreuse caisse à l’arrière de la voiture.

Je manquais d’air. Des bouffées de panique continuaient de me faire suffoquer, malgré cette stabilité retrouvée, qui s’avéra de courte durée.

Il alluma le moteur. Où m’emmenait-il donc ?

Il enclencha la première, doigts agrippés au frein à main, prêt, d’une seconde à l’autre, à démarrer.

Tout à coup, la portière arrière du monospace s’ouvrit à la volée :

– Papa, attends s’il te plaît !

C’était Samuel.

A sa vue, mon cœur fondit. Mon sauveur ! pensai-je.

Je bénissais son visage d’ange, que j’estimais prompt à me libérer sans plus tarder. 

– Laisse-moi lui dire un dernier mot…

« Un dernier mot » ? Avais-je bien entendu ?

– Hey… Salut Mous, me dit-il d’une voix étrange, qui se voulait un peu trop rassurante pour y parvenir réellement. Ne t’inquiète pas mon pote, tout se passera bien…

Comment ça, tout se passera bien ? Mais de quoi parlait-il ?

La peur quitta subitement mon corps. A sa place, une terreur atroce s’empara de moi, d’une intensité telle qu’elle me glaça les os…

– Aide-moi, Sam ! avais-je miaulé, suppliant mon ami de me libérer. Prends le volant, tout de suite !

Le fait qu’il lui manquât quatre ans avant de passer son permis et qu’il touchât à peine les pédales me parut, à cet instant précis, tout à fait secondaire…

– Tu es un chat très courageux, poursuivit-il, tu l’as suffisamment prouvé par le passé.

Je secouai le museau frénétiquement.

– Mais non, pas du tout ! rétorquai-je d’un miaulement apeuré. C’est totalement faux ! L’inconscience de la jeunesse, tu connais ? Tu veux savoir la vérité ? Je suis un pétochard de première ! J’ai même la trouille quand une sauterelle traverse le jardin ! Et lorsque ta mère passe l’aspirateur, je file me cacher sous le canapé en tremblant comme une feuille !

Je marquai une courte pause, à peine suffisante pour reprendre mon souffle.

– Sam, j’ignore où Franck m’emmène, mais il y a une chose dont je suis sûr : je ne veux pas y aller ! Sors-moi de là, l’implorai-je. Je t’en prie !

– Je voulais juste te dire que je penserai fort à toi aujourd’hui.

Quoi ?… Que… Quoi ? C’est tout ?

Une terrible angoisse m’étreignit.

Grands dieux, pensai-je. Etait-il possible que les Malloré ne veuillent plus de moi ? Qu’ils aient tout à coup décidé de se débarrasser de leur adorable chat ? C’était impensable ! Je n’étais pas une vieille chaussette trouée, j’étais Moustache Malloré ! L’intrépide félin de Belleville ! Son héros réputé !

Depuis lors, il est vrai, je m’étais quelque peu reposé sur mes lauriers… Mais de là à me renvoyer, c’était proprement disproportionné. Une chaussette, ça se reprise tout de même !

J’entendis Samuel me souhaiter bonne chance, puis claquer la porte d’un geste sec. Un puissant sentiment d’abandon balaya soudain la tension qui me vrillait les nerfs un instant auparavant, me vidant de mes dernières forces. Je faillis tourner de l’œil, mais Franck enclencha si délicatement la marche avant que je cognai la tête contre la paroi arrière. Ce choc, d’une violence inouïe, eut le mérite de me remettre aussitôt les idées en place !

Où avait-il donc appris à conduire, ce barbare ? De la souplesse, Franck, de la souplesse en passant les vitesses !

La route ne calma pas mes craintes, bien au contraire. A l’arrivée, j’avais vomi l’intégralité de mon petit-déjeuner.

En découvrant le carnage, un voile verdâtre recouvrit son visage. Ce dernier hoqueta plusieurs fois et, devant sa mine déconfite, je ne pus m’empêcher de sourire.

– Bien fait pour toi, vieux chameau !

Il se boucha le nez, prenant son courage à deux mains pour soulever l’infâme caisse dans laquelle il me retenait prisonnier, puis baissa la poignée d’une porte vitrée avant de s’excuser, confus de déposer une livraison aussi nauséabonde au cabinet.

Cette fois-ci, c’est la bonne !

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– Bonjour, c’est Pauline des Editions *** à l’appareil !

Arnaque ? Mauvaise blague ? Canular ?

Pendant plusieurs jours, je suis passée par tous les états. La jeune femme, apparemment très intéressée, m’a demandé de lui envoyer les tomes suivants.

– Imagine Minou, elle lit les deux autres tomes et elle les déteste… Elle ne voudra plus publier le premier non plus…

L’angoisse dure plusieurs jours.

Second coup de fil. Verdict : la série, dans son intégralité, lui plaît !

Puis Pauline, c’est tellement joli… (en la circonstance, elle se serait appelée Mauricette ou Gertrude, j’aurais certainement trouvé ça tout aussi mignon, soit).

– Je vous envoie le contrat très vite…

24 heures après.

– Pourquoi t’es habillée tout en noir on dirait un corbeau ?

– J’attends le contrat… Elle m’a dit « très vite ». Moi, quand on me dit « très vite », ben ça veut dire « très vite »… Sinon faut dire « bientôt »… Ou je sais pas moi, « sous quelques jours »… Elle m’a dit « très vite ». Et j’ai toujours rien reçu. A tous les coups elle va changer d’avis…

– Ou alors elle va publier que les pages paires du bouquin !! Arrête un peu ton délire.

Nouvelle nuit blanche.

Le matin suivant, j’ai reçu le contrat… Assorti d’un petit mot gentil.

Je le regarde.

– Mais alors… alors… c’est vrai ? Moustache va être édité ?

Il me sourit.

– Félicitations, Mademoiselle M !

J’aurais juré voir un peu trop ses yeux briller…