Chapitre 11 : De froides retrouvailles

Précédemment dans l’histoire :

 Annie, Franck et les enfants ont été chercher Mamie Henriette à la gare. Ils viennent juste de rentrer. Pendant que Franck s’occupe de décharger le coffre plein à craquer, Moustache détaille l’arrivée des invités.

C’était une vision des plus horribles.

Une petite boule de poils, frisée, toute blanche, sortit de la voiture en gigotant. Ce ne pouvait être que Rousquille, aucun doute !

En bon soldat obéissant, le caniche descendit du véhicule et vint se poster à côté de sa maîtresse. C’est là que ma vue se brouilla. Je fus pris d’un violent vertige, perdis l’équilibre et sentis mon corps basculer dangereusement en arrière… Par chance, un heureux réflexe me fit agripper une branche voisine, évitant ainsi une chute de plusieurs mètres !

Le cœur battant, je remontai péniblement sur mon poste d’observation, et attendis quelques secondes de reprendre calmement mes esprits. Quand je réussis enfin à poser à nouveau mon regard sur elle, mon estomac, déjà noué, se resserra encore davantage.

Ce qui se trouvait sous mes yeux dépassait de loin mes pires cauchemars. Un caniche de petite taille, au dos bien droit, toiletté de frais, à en juger par son poil brillant et bien taillé, se tenait sagement aux pieds de la gorgone*.

La tête bouclée, légèrement oblique, Rousquille attendait patiemment qu’on lui dise quoi faire et où aller. Au premier abord, elle paraissait tout à fait inoffensive… Cependant, son regard ne trompait pas : il étincelait d’arrogance et de fierté !

J’étais paniqué.

Si, de là où je me trouvais, sa simple vue me provoquait déjà une telle émotion, qu’adviendrait-il lorsque nous serions face à face l’un de l’autre ? Sans surprise, une évidence s’imposa à moi : elle n’avait pas posé une patte dans la maison que je la détestais déjà !

Dans tous les lieux que j’avais fréquentés, on clamait haut et fort que les caniches étaient les pires. Et de loin, parmi toutes les races de chiens. Ils étaient insupportables. Malcolm, le chat de Mme Lebrin, en savait quelque chose : une amie du cousin de la tante de la fleuriste en possédait un, c’était dire s’il connaissait le sujet ! Il nous rejoignait parfois le soir, derrière le local poubelle de la mairie, et nous racontait à quoi il assistait.

Il ne mâchait pas ses mots quand il en parlait. Pour lui, les caniches étaient de véritables plaies… Des tortionnaires de l’ouïe, qu’il disait. Je le croyais bien volontiers. Des alarmes ambulantes, qui aboyaient au moindre bruit. Et réputés, par-dessus le marché, pour être aussi gâtés-pourris qu’un nouveau-né ! Manifestement, cela ne s’arrangeait pas avec les années… Ils devenaient de pire en pire, précisait-il, à mesure que leurs maîtres vieillissaient.

Je regardai Henriette, avant de frissonner. Cette vieille mégère était tout sauf le perdreau de l’année…

– Avance ma chérie, commanda-t-elle.

– Oui, laisse-moi juste fermer le coffre et j’arrive, lui répondit sa fille.

– Mais enfin, fit l’autre d’un air consterné, ce n’est pas à toi que je parle, Annie. C’est à Rousquille voyons !

Franck leva le pouce en direction de sa femme, avant de lui sourire. En retour, cette dernière haussa les épaules, une expression fataliste sur le visage. Réussir à communiquer pour elles, c’était un peu comme traverser un carrefour à une heure de pointe : même si l’objectif était simple, des obstacles rendaient toujours la tâche très compliquée.

Pendant ce temps, Caroline et Samuel s’étaient avancés sur le palier. Ils attendaient qu’on leur ouvre la porte. Je les observai, de plus en plus inquiet : tous les deux tiraient des têtes d’enterrement !

Annie leur adressa un signe de tête, les encourageant du regard à dire un mot à leur grand-mère afin de réchauffer un peu l’atmosphère.

Samuel, qui était le plus conciliant des deux, s’y colla à regrets :

– Alors ? Pas trop fatiguée du voyage, Mamie ? la questionna-t-il sans grand enthousiasme.

Cette dernière les toisa avec la mine d’un banquier qui s’adresserait à des clients à découvert.

– Ma foi, je ne suis pas du genre à me plaindre…

Le frère et la sœur échangèrent un regard complice. J’en compris la nature en entendant la suite, et ne pus m’empêcher de sourire.

– Maintenant qu’on en parle, entre le bruit du train, les arrêts à répétition et les gens pendus au téléphone, ce n’était vraiment pas un parcours de santé…

Il y eut un silence.

– Enfin, je suis arrivée, acheva-t-elle d’une voix lasse, c’est l’essentiel.

– Ouais… Heureusement que tu n’es pas du genre à te plaindre…, lui rétorqua Caroline sans sourciller.

Henriette resta figée un instant, la mine déconfite.

En réaction à l’effronterie de sa petite-fille, elle émit un profond soupir et, juste après, un nouveau silence gêné s’installa dans la tiédeur du soir qui tombait. 

Le malaise était palpable. Annie fusilla sa fille du regard et, tandis que la petite chipie lui retournait un sourire faussement innocent, elle saisit l’occasion d’informer Henriette des dispositions prises quelques heures plus tôt avec son mari :

– Franck va monter tes affaires dans la chambre de Sam. Nous avons pensé que tu serais plus tranquille à l’étage…

– Pourquoi ce changement ? réagit l’autre immédiatement. Le canapé du salon me convenait très bien la dernière fois !

– Je pensais que tu serais mieux installée… Tu disais que les passages te dérangeaient.

Cette réponse sembla vivement la surprendre.

– Cela m’étonnerait !

Elle tira sur sa manche d’un air pincé.

– Je sais parfaitement m’adapter, ce n’est pas la peine de tout chambouler…

Les regards des enfants se croisèrent une seconde, suffisante pour comprendre. A nouveau, je souris.

– Si tu préfères le canapé, on est toujours à temps de changer…

– Si c’est que vous avez décidé, je m’y conformerai. Loin de moi l’idée de perturber l’organisation adoptée ! Après tout, pour le temps que je vais rester… Une petite semaine, c’est bien ce que vous avez dit ?

– Oui. Enfin… Si tout se passe comme prévu. Nous partons tôt demain matin.

Annie jeta un bref regard vers ses enfants.

– Nous rentrerons aussi vite que possible, c’est promis.

– Hum… J’espère bien. Il ne manquerait plus que vous profitiez de l’occasion pour partir en vacances ! retourna-t-elle à sa fille, d’un ton ouvertement soupçonneux.

Franck prit une profonde inspiration, rassemblant toute sa patience avant de répondre :

– Si seulement. Cela nous ferait le plus grand bien, croyez-moi !

Henriette fronça ses narines, puis épousseta le dessus de son épaule sur laquelle une poussière imaginaire venait de tomber.

– Voyez-vous, j’ai dû jongler pour me libérer, enchaîna-t-elle dans la foulée, faisant ainsi valoir un emploi du temps chargé.

Je devinai à la tête d’Annie que cette dernière n’en croyait pas un mot. Cependant, elle se garda de tout commentaire, et passa ensuite aux remerciements d’usage :

– En tous cas, nous te remercions d’avoir accepté de garder les enfants cette semaine. Cela leur fait très plaisir de te voir ! dit-elle, adressant un regard suppliant à ces derniers, qui les priait d’acquiescer.

Ce qu’ils firent, de bien mauvaise volonté.

– Nous sommes ravis…, entendis-je Samuel articuler.

On aurait dit que cette phrase avait été prononcée par un automate enrayé.

Henriette ne releva pas. Elle tira un petit coup sec sur la laisse, puis s’avança vers la maison. Les membres de la famille lui emboîtèrent le pas. Et, une fois les bagages rentrés, Franck referma la porte sur cette nouvelle vie qui s’annonçait.

Le claquement de la porte, qui m’était pourtant si familier, me fit étrangement sursauter. Ma nervosité n’avait cessé d’augmenter depuis leur arrivée.

Maintenant que je les avais observés, j’en étais persuadé : même si je m’y étais préparé, j’avais sous-estimé nos invités. La semaine promettait d’être plus compliquée que je l’imaginais.

* gorgone : créature de la mythologie grecque, elles sont souvent représentées comme des monstres.

Ah, les beaux jours qui reviennent !

Mis en avant

Ah, les beaux jours qui reviennent !

De mon bureau, je vois le soleil briller depuis ma grande baie vitrée.

Je fais une pause et contemple le paysage au-dehors. J’entends le vent souffler. Je le regarde courir dans le jardin, en appui sur les herbes courbées.

Un bourdon me chatouille l’oreille. Je tourne la tête, je le vois zigzaguer. Il s’approche d’un joli bouton printanier…

Je le regarde qui vient le flairer, l’aile enfiévrée.

– Brrrrrzzzziiiii Brrrrrzzzziiiii… Vos pétales, i’ zouvrent à quelle heure, ma’m’zelle ?

Elle, timide, réserve son mystérieux secret.

Cette rencontre inattendue ravage mon imagination. Une fleur. Un bourdon…

Sous mes yeux, c’est loxymore parfait !

Le silence vrombissant, version végétale ! C’est l‘harmonie du scandale.

C’est le pop corn salé, l‘invention de la glace au Roquefort, la brevétisation du cale-menton (ceux qui ont essayé de dormir dans le métro comprendront).

Le succès de la grenouillère-serpillère, plébiscitée par les jeunes mamans éreintées.

L’industrialisation du savon marron, odeur goudron.

L’idée géniale des pâtes verdâtres, molles comme des calamars (soi-disant, goût épinard).

Vous ne vous êtes jamais demandé, vous-même, comment certaines idées étaient nées ? Là, soudain, j‘entrevois la façon dont le string a un jour été inventé…

Je perçois la poésie qu’il y a, l’été, à porter des sandales ajourées. Leurs menus bras croisés, sur des chaussettes en coton un peu mouillées.

C’est aussi sûrement ainsi, un matin de mai, dans un esprit inspiré, que le premier bijou d’anus est né…

C’est alors que jaillit soudain une fusée ! Surgissant de nulle part, le chat de mon conjoint déboule, l’air passablement énervé. Le voilà qui décoche un sévère coup de patte au bourdon, lui assénant une claque magistrale en plein citron !

J’entends Paf ! puis Bzziouuuuuuuuu… Ensuite, plus rien.

L’inspiration sonnée, je vois le bourdon, assommé, chuter et se planter dans le gazon encore tout frais…

–  Tu crois que ça ennuierait le printemps d’aller sonner à côté ? On s’entend plus ronfler ! semble-t-il m’indiquer, à moitié réveillé.

Chapitre 6 : Jojoko

– Qu’avait-il de bizarre ? m’étonnai-je, curieux.

– Il était louche, c’est tout.

Je dressai le museau :

– Louche ?

Venant d’un borgne, c’était plutôt drôle !

Je me retins néanmoins de rire : Mike affichait un air sérieux… Je ne voulais pas prendre le risque de le vexer. Le sujet avait l’air sensible.

– Je ne sais pas comment l’expliquer… Il avait un sourire à mille dents accroché au visage, qui m’a semblé faux. D’instinct, j’ai su qu’il préparait un mauvais coup.

Il marqua une pause.

– Alors, plutôt que de partir, j’ai préféré me rapprocher et écouter ce qu’il disait.

Mike se posta à la fenêtre et, discrètement, il les espionna.

L’homme insistait – un peu trop lourdement à son goût – pour vendre à Jojoko une gamme de cosmétiques dont les vertus purifiantes étaient soi-disant spectaculaires.

Mike se fit aussitôt la réflexion qu’il avait eu raison de se méfier… Il en faisait un peu trop pour être sincère : il en déduisit que ses intentions étaient sûrement loin d’être charitables.

Il observa la façon décontractée avec laquelle le représentant s’installait sur une des chaises de la cuisine, comme s’il était chez lui.

Il l’entendit alors dérouler un à un la liste de ses arguments de vente, marquant une pause de temps à autre pour siroter une gorgée du café que la vieille dame lui avait poliment offert. Le vendeur faisait exprès de le boire tout doucement… Il prenait son temps, comme un pêcheur appâterait un hameçon.

– Je me doutais qu’il allait lui jouer un sale tour… J’ai le flair pour ces types-là.

Très vite, Jojoko ne parvint plus à s’en dépêtrer : le représentant, coriace, avait réponse à tout. Il lui suggérait même de souscrire un abonnement mensuel, afin d’être directement livrée par le service postal !

– Grâce à cet avantage unique que nous n’offrons qu’à notre clientèle privilégiée – et vous avez la chance immense d’en faire partie – vous n’aurez même plus à vous déplacer ! N’est-ce pas une nouvelle formidable ?

– Mais enfin… Je n’ai pas besoin de toutes ces crèmes, objectait-elle, désespérée.

– Vous êtes une femme coquette, cela se voit tout de suite, la flattait-il d’une voix mielleuse. Croyez-moi, ces produits-là sont révolutionnaires ! Vous sentirez immédiatement la différence sur votre peau, et ce, dès la première application !

Bien entendu, les produits dont il vantait les mérites n’étaient autres que des invendus de magasins discount.

– Monsieur… Regardez par exemple, celle-ci : c’est un masque contre l’acné… A mon âge, je me demande bien ce que j’en ferais.

– Généreuse comme vous êtes, vous n’aurez qu’à l’offrir à l’un de vos petits-enfants, répondit-il, imperturbable.

Un voile gris passa devant les yeux de la vieille dame.

– Malheureusement, c’est impossible… Je n’ai pas de famille, voyez-vous.

Le représentant fit mine de compatir :

– Ah… C’est triste, en effet…

Avant de rebondir, sur un ton presque guilleret :

– Mais vous avez des amis, qui n’en a pas ? Vous ne me ferez pas croire qu’il n’y a aucun adolescent boutonneux dans votre entourage ! Allons donc, je suis sûr qu’en cherchant bien, vous trouverez un petit jeune qui se débat dans les affres de l’âge ingrat… Ce dernier ne pourra que se montrer reconnaissant, croyez-moi !

D’où il se trouvait, Mike ne perdait rien de la scène grotesque qui se jouait sous ses yeux.

Il regardait Jojoko farfouiller nerveusement dans le panier d’échantillons, et commençait sérieusement à bouillir. Il sentait son ventre se tordre de pitié et de colère mêlées tandis que la vieille dame ajustait d’une main tremblotante les demi-lunes de sa paire de lunettes… Ses verres, en plus d’être rayés, ne semblaient plus du tout adaptés à sa vue, ce qui qui la rendit encore plus vulnérable à ses yeux.

– D’accord pour celle-ci, continua-t-elle, peu convaincue, mais que ferais-je donc d’un… « au-to-bron-zant » ? Balbutia-elle, en déchiffrant maladroitement l’inscription collée sur le tube juste à côté.

Selon toute vraisemblance, ce devait être la première fois qu’elle prononçait ce mot.

– Ne vous y trompez pas, cette crème est LE produit-phare de la gamme ! Elle vous donnera un teint hâlé, dit-il, étouffant un petit rire, à faire pâlir d’envie vos amies du club de bridge.

Jojoko semblait moyennement goûter la plaisanterie et les sourcils de la vieille dame, lassée, s’affaissèrent juste après.

– Vous passerez pour une des retraitées les plus chanceuses du quartier ! Celle qui peut s’offrir des vacances toute l’année !

Visiblement, il semblait très satisfait de sa nouvelle parade.

De son côté, Mike vit à nouveau Jojoko souffler. Une terrible colère montait en lui, elle tambourinait dans ses veines si violemment qu’il s’étonna même d’avoir réussi à la contenir jusque-là !

Jojoko n’était inscrite à aucun club, ne partait jamais en vacances et avait malheureusement très peu d’amis, Mike le savait. Elle entretenait des relations courtoises avec les voisins du quartier, mais de là à ce qu’elle les considère comme des amis…

A cet instant précis, Mike vit subitement Jojoko flancher et, l’instant d’après, elle n’eut plus le moindre courage de tenir tête au représentant… Elle n’espérait qu’une chose : qu’il s’en aille, et, de préférence, le plus vite possible.

Ces signes de reddition n’échappèrent pas à son interlocuteur. A sa mine réjouie, Mike supposa qu’il se félicitait d’avoir déniché une proie aussi facile pour refourguer ses abonnements. En effet, cette nouvelle souscription lui générerait une grasse commission, qui lui permettrait même de décrocher la prime du meilleur vendeur à domicile du mois… Il voyait déjà son portrait s’afficher en grand sur le site internet de l’entreprise !

Mike, l’œil révulsé, écouta Jojoko protester une dernière fois, d’une voix désespérée :

– Elles coûtent un prix faramineux… Je n’ai pas les moyens, dit-elle, je suis vraiment désolée…

– Je vous comprends Madame… Heureusement, j’ai la solution ! s’écria-t-il à nouveau d’un ton victorieux.

Mike sentait l’estocade finale se préparer.

– Nous offrons des facilités de paiement, Madame, en trois, cinq ou dix fois ! Et ceci, évidemment, sans frais additionnel !

Les yeux du représentant brillaient d’un éclat presque diabolique :

– Vous voyez, nous savons ménager nos clients…, déclara-t-il au moment même où un bulletin d’adhésion et un stylo tout neuf se matérialisaient sur la table, comme par magie. Tenez, dit-il en les lui tendant, ceci est un formulaire d’inscription : vous n’avez plus qu’à signer dans le cadre en bas et après, c’est promis, je vous laisse tranquille…

Jojoko était sur le point de se faire plumer. Pour Mike, c’en était trop !

Il bondit dans la cuisine et se mit furieusement à grogner, feulant méchamment en direction du vendeur et le menaçant de son œil borgne, le poil hérissé de colère ! Sa queue, elle, avait quasiment triplé de volume !

L’autre, surpris, eut aussitôt peine à déglutir… A peine cicatrisé, l’œil de Mike avait un aspect particulièrement effrayant. A cette vue, le représentant étrangla un cri de peur et, l’instant d’après, il en menait beaucoup moins large…

– Il est à vous ce chat ? articula l’escroc en opérant un rapide mouvement de recul. Qu’est-ce qu’il lui prend ?

– Euh… Eh bien…, balbutia Jojoko qui ne savait quoi répondre.

Ce dernier leva l’index en direction de Mike et le replia presque aussitôt, craignant qu’il ne le lui morde.

– Regardez… il bave ! dit-il, les yeux grands ouverts.

Une soudaine panique s’empara de lui.

– On dirait qu’il a la rage !!!

Mike continuait de fixer le représentant avec un regard menaçant, plus noir que ne l’était sa fourrure électrique. Son œil encore valide jetait des éclairs en direction de l’homme, qui ne parvenait plus à dissimuler la peur qui l’étouffait… Le visage de ce dernier, saisi d’effroi, était devenu aussi pâle que la mort.

– Bon, déclara-t-il soudain en se levant, je crois qu’il serait plus raisonnable que je vous laisse réfléchir…

Ce n’était plus qu’une question de temps. D’un instant à l’autre, Mike allait lui sauter à la gorge !

L’homme fit glisser le document sur la table, recula prudemment puis empoigna son attaché-case avant de repousser légèrement la chaise et de tourner les talons directement vers la sortie ! L’instant d’après, il détalait sans demander son reste en faisant claquer bruyamment la porte derrière lui !

– Eh bien… On dirait que je te dois une fière chandelle ! lança Jojoko, interloquée, qui regardait par la fenêtre l’escroc s’engouffrer dans sa voiture à la hâte.

Pour toute réponse, Mike s’approcha et se frotta à ses bas de contention, en ronronnant de satisfaction.

– Mais… je te reconnais ! C’est toi que j’ai trouvé à la déchetterie, n’est-ce pas ?

Il confirma d’un miaulement bref.

Elle sourit.

– Ça te dirait de boire un peu de lait ? lui demanda-t-elle d’une voix douce.

C’est alors que, subitement, elle tourna la tête et se mit à taper dans ses mains :

– Taisez-vous donc ! s’exclama-t-elle, agacée.

Mike marqua un temps d’arrêt, perplexe, se demandant ce qu’il lui prenait.

Il chercha dans la pièce une autre présence que la sienne, en vain.

– Ces orchidées, alors ! Qu’est-ce qu’elles chantent faux, tu ne trouves pas ?

Il dévisagea Jojoko quelques instants, avant de se rappeler qu’il l’avait déjà vue agir ainsi.

Jojoko fit un effort pour se concentrer avant de reprendre là où elle en était, l’air de rien :

– Bon, ne bouge pas… il doit bien me rester quelque chose au frigo.

A partir de ce jour-là, Mike et Jojoko ne s’étaient plus jamais quittés.

Quand Mike eut fini de me raconter cette histoire, il adopta alors une voix aux accents devenus très sages :

– Tu vois Moustache, c’est ça, la clé, pour s’intégrer…

Je le regardai bêtement, ignorant où il voulait en venir.

– Pourquoi crois-tu que je t’ai raconté cette histoire, boy scout ?

Mon expression, figée, ne lui donna d’autre choix que de continuer :

– En vérité, dans un foyer, il n’y a pas de secret… Pour trouver sa place, il faut prendre soin les uns des autres… C’est aussi simple que ça.

Pour que les Malloré prennent soin de moi, il fallait donc également que je prenne soin d’eux ? Ce n’était pas marqué dans le contrat, ça !

– Ils t’ont adopté… Maintenant, c’est sur eux que tu dois veiller.

J’observai trois jours de bouderie, pour la forme, avant de mettre ses conseils en pratique.

Je passais alors la majeure partie de mon temps auprès des Malloré : je les écoutais, les accompagnais partout où ils allaient. Je m’empressais de les cajoler quand ils rentraient, fatigués.

C’est ainsi que, comme ce dernier me l’avait annoncé, je fus un jour considéré comme un membre de la famille à part entière : je ne trouvai plus jamais la fenêtre de la cuisine fermée !

Et très vite, je sus que Mike deviendrait… mon meilleur ami.

Chapitre 4 : Mike

Pendant quelques instants, aucun de nous deux ne bougea.

Au bout d’un moment, Mike s’impatienta et ses babines se retroussèrent :

– On ne va pas y passer la nuit ! Sors de là, t’as l’air ridicule !

Piqué au vif, je dressai les moustaches.

– On dirait un hérisson qui fait du naturisme, ajouta-t-il en me voyant, roulé en boule au fond de la boîte.

Pardon ? Quelle familiarité ! En plus d’avoir un physique ingrat, l’énergumène était mal élevé. Il n’avait aucun sens des convenances !

Cependant, il ne semblait pas me vouloir de mal ; si cela avait été le cas, il aurait eu tout le temps de me sauter à la gorge pendant que j’attendais là, sous ses yeux, ne sachant quoi faire, à la fois paralysé et tremblant de peur.

A cette pensée, j’émis un soupir de soulagement.

Il recula pour me laisser le champ libre et je m’extirpai de ma cellule, heureux de retrouver ma liberté.

Il inclina légèrement son museau tandis que je m’ébrouai :

– J’ai peut-être qu’un œil, gamin, mais j’ai encore une paire d’oreilles bien affûtées !

Je marquai un temps d’arrêt.

Gaminme répétai-je dans la tête.

Je fis mine d’ignorer sa réflexion : il venait quand même de me tirer d’un sacré bourbier.

– Merci, fis-je en m’efforçant d’afficher un air détaché.

J’essayai de reprendre contenance, mal à l’aise de m’être retrouvé dans une telle situation.

Comme s’il lisait dans mes pensées, il ne put s’empêcher de me railler :

– Je te raccompagne jusqu’à chez toi ? Faudrait pas qu’un papillon de nuit ait soudain l’idée de te charger !

Je lui jetai un regard mauvais en prenant bien soin d’y mettre la température d’un congélateur.

Il éclata soudain de rire ! Je le regardai, médusé :

– Ça va, dit-il, je plaisante, boy scout, détends-toi !

Moi ? Un… boy scout ? Non mais je crois rêver !

Je détournai le museau, essayant de préserver ce qui restait de ma dignité :

– J’ai pas encore mes repères, c’est tout ! Figure-toi que je viens juste d’emménager, claquai-je, vexé.

– J’imagine que je dois te souhaiter la bienvenue, alors !

Je grognai en retour, avant de l’écouter me raconter d’où il venait lui-même.

Ce vieux traîne-misère habitait la rue des Romarins, juste à côté. Au numéro 12. Chez une dame âgée du nom de Josiane Kravchenko. Tous les soirs, il faisait son petit tour dans le quartier ; c’était comme ça qu’il était tombé sur moi, il m’avait entendu pleurnicher par hasard.

– Josiane Kravchenko ? Connais pas…, fis-je valoir pour m’excuser en finissant d’épousseter mon pelage.

Une bonne toilette s’impose, me dis-je passant trois coups de langue rapides sur ma robe. Je détestai être aussi négligé : elle était pleine de brins d’herbe !

– C’est normal : tout le monde ici l’appelle Jojoko, m’informa-t-il. C’est une femme assez étrange, mais elle a bon cœur… Tu la reconnaîtras vite, dit-il d’un air amusé. Dans tout Belleville, c’est la seule qui sonne les cloches à ses plantes vertes !

– Quoi ? fis-je en tournant soudain le museau vers lui, surpris.

Je craignis un instant d’avoir mal compris.

– Elle les trouve trop bruyantes ! rit-il. Elle dit qu’elles parlent sans arrêt, et que ça lui donne mal à la tête. Tu imagines un peu ? Depuis le temps, nos voisins ont l’habitude : ils ne s’étonnent même plus de l’entendre taper dans ses mains pour les faire taire ! 

Je ne relevai pas.

– Elle a aussi la manie d’ouvrir et de fermer plusieurs fois par jour tous les placards de la maison. Des marottes comme ça, elle en a des tas !

Au fond de moi, j’étais persuadé qu’ils s’étaient bien trouvés.

Comme je restais silencieux, il dut penser que j’attendais la suite et continua de me brosser son portrait.

C’est ainsi que j’eus vent d’une information cruciale : avant d’aller se coucher, Jojoko mettait toujours ses vieilles charentaises écossaises dans le frigo !

– Elle adore sentir le froid sur ses pieds, le matin. Elle dit que ça lui rappelle sa Russie natale !

Je l’entendis rire de bon cœur ! Apparemment, les excentricités de Jojoko l’amusaient beaucoup tandis que moi, personnellement, elles ne me faisaient ni chaud ni froid.

– Au début, tu t’en doutes, tout cela m’a un peu surpris, avoua-t-il tandis que nous cheminions côte à côte pour rentrer. Et puis, au fur et à mesure, je m’y suis habitué.

Arrivés devant la baie vitrée, je le remerciai une nouvelle fois pour son intervention.

En vérité, j’avais hâte de mettre fin à cette conversation : on ne pouvait pas dire que je m’étais présenté à mon avantage lors de cette rencontre, et cela me contrariait fortement.

Quel imbécile… Me retrouver coincé ainsi, bêtement, dans un des jouets des enfants !

J’espérais secrètement oublier cela une fois l’estomac plein : une belle gamelle m’attendait certainement à la cuisine…

– Je passerai te voir à l’occasion ! achevai-je d’un salut de la patte, soulagé de pouvoir enfin me débarrasser de lui. 

L’instant d’après, je cognai lamentablement sur la porte-fenêtre du salon et restai un instant sonné.

Un accès de rage me fit alors exploser :

– Ne me dis pas qu’ils ont fermé la porte !

Je me sentais comme une huître oubliée sur la table du réveillon. J’allais devoir passer la nuit dehors !

Mike, lui, ne semblait pas particulièrement choqué :

– C’est agréable, tu sais, de dormir à la belle étoile. T’as jamais essayé ?

Un sentiment de profonde indignation s’empara de moi :

– Pardon ? Certainement pas ! dis-je avant de poursuivre, le museau outré :

– Les Malloré sont complètement irresponsables ! Adopter un chat, c’est une affaire sérieuse ! Tu crois qu’ils auraient changé leurs habitudes pour moi ? Bien sûr que non, ils sont bien trop égoïstes !

Il sourit, et je vis une lueur moqueuse s’allumer dans son regard :

– Quoi ? Tu n’es pas d’accord qu’ils doivent s’adapter, maintenant que je suis là ?

– Si. Bien sûr que si.

Je perçus immédiatement l’ironie dans sa voix.

– Dis-donc, je te signale que ce sont EUX qui sont venus me chercher ! Je n’avais rien demandé, MOI ! 

J’écartai le souvenir de ma patte tendue vers eux qui me revint en mémoire, suppliante.

Il me sourit un peu bizarrement :

– Je n’ai rien prévu ce soir. Si tu veux, on peut continuer à tailler la bavette, proposa-t-il.

Je notai l’effort louable pour mettre de la douceur dans ses mots, malgré sa voix grave.

Je pivotai alors vers lui et souris tristement avant de m’apercevoir qu’à présent, il ne me faisait plus peur du tout.

Il avait le poil crasseux, certes, et ses crocs jaunes militaient pour une hygiène douteuse, mais il n’avait pas l’air si méchant que ça.

– Merci, fis-je. Ta proposition me touche.

Je posai mon train arrière sur le sol avec un air abattu.

De son côté, je le voyais qui furetait un peu partout sur la terrasse. Il reniflait les objets éparpillés, çà et là, comme l’aurait fait un setter anglais. Puis il leva le museau, et s’étonna de voir les torchons pendus aux branches des arbres.

L’air incrédule, il s’attarda un instant, avant de laisser son regard glisser vers une bâche plastique en décomposition qui gisait là, en plein milieu du jardin.

Je le renseignai avant que lui-même ne m’interroge :

– Les restes du camp militaire des enfants, l’été dernier…

Le jour de mon arrivé, ils avaient pris soin de me raconter que les Indiens avaient mis leurs soldats en déroute juste après, ce qui expliquait le bazar.

Mike eut l’air d’apprécier, et sourit.

Je regardais sa gueule cassée et la curiosité vint à nouveau me chatouiller les méninges :

– Dis, Mike… Je peux te poser une question ?

Il grogna. Je pris cela comme une invitation à poursuivre.

– Tu l’as perdu comment, ton œil ?