Chapitre 11 : De froides retrouvailles

Précédemment dans l’histoire :

 Annie, Franck et les enfants ont été chercher Mamie Henriette à la gare. Ils viennent juste de rentrer. Pendant que Franck s’occupe de décharger le coffre plein à craquer, Moustache détaille l’arrivée des invités.

C’était une vision des plus horribles.

Une petite boule de poils, frisée, toute blanche, sortit de la voiture en gigotant. Ce ne pouvait être que Rousquille, aucun doute !

En bon soldat obéissant, le caniche descendit du véhicule et vint se poster à côté de sa maîtresse. C’est là que ma vue se brouilla. Je fus pris d’un violent vertige, perdis l’équilibre et sentis mon corps basculer dangereusement en arrière… Par chance, un heureux réflexe me fit agripper une branche voisine, évitant ainsi une chute de plusieurs mètres !

Le cœur battant, je remontai péniblement sur mon poste d’observation, et attendis quelques secondes de reprendre calmement mes esprits. Quand je réussis enfin à poser à nouveau mon regard sur elle, mon estomac, déjà noué, se resserra encore davantage.

Ce qui se trouvait sous mes yeux dépassait de loin mes pires cauchemars. Un caniche de petite taille, au dos bien droit, toiletté de frais, à en juger par son poil brillant et bien taillé, se tenait sagement aux pieds de la gorgone*.

La tête bouclée, légèrement oblique, Rousquille attendait patiemment qu’on lui dise quoi faire et où aller. Au premier abord, elle paraissait tout à fait inoffensive… Cependant, son regard ne trompait pas : il étincelait d’arrogance et de fierté !

J’étais paniqué.

Si, de là où je me trouvais, sa simple vue me provoquait déjà une telle émotion, qu’adviendrait-il lorsque nous serions face à face l’un de l’autre ? Sans surprise, une évidence s’imposa à moi : elle n’avait pas posé une patte dans la maison que je la détestais déjà !

Dans tous les lieux que j’avais fréquentés, on clamait haut et fort que les caniches étaient les pires. Et de loin, parmi toutes les races de chiens. Ils étaient insupportables. Malcolm, le chat de Mme Lebrin, en savait quelque chose : une amie du cousin de la tante de la fleuriste en possédait un, c’était dire s’il connaissait le sujet ! Il nous rejoignait parfois le soir, derrière le local poubelle de la mairie, et nous racontait à quoi il assistait.

Il ne mâchait pas ses mots quand il en parlait. Pour lui, les caniches étaient de véritables plaies… Des tortionnaires de l’ouïe, qu’il disait. Je le croyais bien volontiers. Des alarmes ambulantes, qui aboyaient au moindre bruit. Et réputés, par-dessus le marché, pour être aussi gâtés-pourris qu’un nouveau-né ! Manifestement, cela ne s’arrangeait pas avec les années… Ils devenaient de pire en pire, précisait-il, à mesure que leurs maîtres vieillissaient.

Je regardai Henriette, avant de frissonner. Cette vieille mégère était tout sauf le perdreau de l’année…

– Avance ma chérie, commanda-t-elle.

– Oui, laisse-moi juste fermer le coffre et j’arrive, lui répondit sa fille.

– Mais enfin, fit l’autre d’un air consterné, ce n’est pas à toi que je parle, Annie. C’est à Rousquille voyons !

Franck leva le pouce en direction de sa femme, avant de lui sourire. En retour, cette dernière haussa les épaules, une expression fataliste sur le visage. Réussir à communiquer pour elles, c’était un peu comme traverser un carrefour à une heure de pointe : même si l’objectif était simple, des obstacles rendaient toujours la tâche très compliquée.

Pendant ce temps, Caroline et Samuel s’étaient avancés sur le palier. Ils attendaient qu’on leur ouvre la porte. Je les observai, de plus en plus inquiet : tous les deux tiraient des têtes d’enterrement !

Annie leur adressa un signe de tête, les encourageant du regard à dire un mot à leur grand-mère afin de réchauffer un peu l’atmosphère.

Samuel, qui était le plus conciliant des deux, s’y colla à regrets :

– Alors ? Pas trop fatiguée du voyage, Mamie ? la questionna-t-il sans grand enthousiasme.

Cette dernière les toisa avec la mine d’un banquier qui s’adresserait à des clients à découvert.

– Ma foi, je ne suis pas du genre à me plaindre…

Le frère et la sœur échangèrent un regard complice. J’en compris la nature en entendant la suite, et ne pus m’empêcher de sourire.

– Maintenant qu’on en parle, entre le bruit du train, les arrêts à répétition et les gens pendus au téléphone, ce n’était vraiment pas un parcours de santé…

Il y eut un silence.

– Enfin, je suis arrivée, acheva-t-elle d’une voix lasse, c’est l’essentiel.

– Ouais… Heureusement que tu n’es pas du genre à te plaindre…, lui rétorqua Caroline sans sourciller.

Henriette resta figée un instant, la mine déconfite.

En réaction à l’effronterie de sa petite-fille, elle émit un profond soupir et, juste après, un nouveau silence gêné s’installa dans la tiédeur du soir qui tombait. 

Le malaise était palpable. Annie fusilla sa fille du regard et, tandis que la petite chipie lui retournait un sourire faussement innocent, elle saisit l’occasion d’informer Henriette des dispositions prises quelques heures plus tôt avec son mari :

– Franck va monter tes affaires dans la chambre de Sam. Nous avons pensé que tu serais plus tranquille à l’étage…

– Pourquoi ce changement ? réagit l’autre immédiatement. Le canapé du salon me convenait très bien la dernière fois !

– Je pensais que tu serais mieux installée… Tu disais que les passages te dérangeaient.

Cette réponse sembla vivement la surprendre.

– Cela m’étonnerait !

Elle tira sur sa manche d’un air pincé.

– Je sais parfaitement m’adapter, ce n’est pas la peine de tout chambouler…

Les regards des enfants se croisèrent une seconde, suffisante pour comprendre. A nouveau, je souris.

– Si tu préfères le canapé, on est toujours à temps de changer…

– Si c’est que vous avez décidé, je m’y conformerai. Loin de moi l’idée de perturber l’organisation adoptée ! Après tout, pour le temps que je vais rester… Une petite semaine, c’est bien ce que vous avez dit ?

– Oui. Enfin… Si tout se passe comme prévu. Nous partons tôt demain matin.

Annie jeta un bref regard vers ses enfants.

– Nous rentrerons aussi vite que possible, c’est promis.

– Hum… J’espère bien. Il ne manquerait plus que vous profitiez de l’occasion pour partir en vacances ! retourna-t-elle à sa fille, d’un ton ouvertement soupçonneux.

Franck prit une profonde inspiration, rassemblant toute sa patience avant de répondre :

– Si seulement. Cela nous ferait le plus grand bien, croyez-moi !

Henriette fronça ses narines, puis épousseta le dessus de son épaule sur laquelle une poussière imaginaire venait de tomber.

– Voyez-vous, j’ai dû jongler pour me libérer, enchaîna-t-elle dans la foulée, faisant ainsi valoir un emploi du temps chargé.

Je devinai à la tête d’Annie que cette dernière n’en croyait pas un mot. Cependant, elle se garda de tout commentaire, et passa ensuite aux remerciements d’usage :

– En tous cas, nous te remercions d’avoir accepté de garder les enfants cette semaine. Cela leur fait très plaisir de te voir ! dit-elle, adressant un regard suppliant à ces derniers, qui les priait d’acquiescer.

Ce qu’ils firent, de bien mauvaise volonté.

– Nous sommes ravis…, entendis-je Samuel articuler.

On aurait dit que cette phrase avait été prononcée par un automate enrayé.

Henriette ne releva pas. Elle tira un petit coup sec sur la laisse, puis s’avança vers la maison. Les membres de la famille lui emboîtèrent le pas. Et, une fois les bagages rentrés, Franck referma la porte sur cette nouvelle vie qui s’annonçait.

Le claquement de la porte, qui m’était pourtant si familier, me fit étrangement sursauter. Ma nervosité n’avait cessé d’augmenter depuis leur arrivée.

Maintenant que je les avais observés, j’en étais persuadé : même si je m’y étais préparé, j’avais sous-estimé nos invités. La semaine promettait d’être plus compliquée que je l’imaginais.

* gorgone : créature de la mythologie grecque, elles sont souvent représentées comme des monstres.

Adaptation des droits

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Je finis ma conversation téléphonique.

 Il arrive dans le bureau, surexcité :

– Alors ? Ils ont décidé quoi ?

– Pardon ?

– Comme t’étais occupée, j’avais dit aux studios Pixar de te rappeler. Ils te rachètent les droits ou pas ?

Je soupire, blasée.

– Minou…

– Oui …?

– Plutôt que de t’ennuyer, t’as pas un mur à poncer ?

Chapitre 10 : Le Débarquement

Précédemment dans l’histoire :

Après avoir annoncé aux enfants que leur grand-mère allait venir les garder, les Malloré vont chercher Henriette à la gare. Cependant, à peine arrivée, elle est déjà d’une humeur exécrable.

J’étais déjà installé quand Franck coupa le moteur du monospace. Il venait de se garer dans l’allée. Habilement caché entre les branches du marronnier, j’avais choisi l’endroit parfait pour espionner.

Ma vigie était idéale : elle me plaçait aux premières loges, tout en me dissimulant aux yeux des Malloré. Je trépignais d’impatience. J’étais tellement pressé de mettre un visage sur nos invités !

Rapidement, l’arrivée de Mamie Henriette prit un tour assez cocasse : elle avait un mal fou à s’extraire de la voiture et, bientôt, la scène fut à mourir de rire. Peinant à sortir, elle essayait de prendre appui sur le haut de l’habitacle, grommelant et gesticulant sur son siège d’avant en arrière, comme un gros culbuto !

Franck s’aperçut de ses difficultés. Aimablement, il voulut l’aider. Il lui tendit gentiment la main mais cette dernière la repoussa d’un geste sec avant de s’exclamer, outrée :

– Je suis une dame âgée, mon cher Franck, pas une vieille femme impotente !

La mégère n’avait pas encore posé un pied à terre qu’elle crachait déjà du feu !

Perché sur mon arbre, je me bidonnais en détaillant la mine déconfite du père. Le pauvre… Il était tout penaud.

Bien fait pour toi ! pensai-je, mauvais.

Et, tandis qu’il remballait sa charité mal avisée dans sa poche, je ne pus m’empêcher de sourire. Rancunier j’étais, rancunier je resterai.

– Par contre, poursuivit Henriette en le rappelant d’un ton sec, je vous serais reconnaissante de vous occuper de mes affaires. Faites bien attention à mon sac bleu : il y a à l’intérieur des choses auxquelles je tiens beaucoup !

Elle marqua une courte pause avant d’ajouter :

– N’y allez pas comme une corneille qui abat des noix, Franck. Je vous connais !

Et bim ! Deux à zéro : le match commençait fort.

Franck haussa les sourcils, je vis un sourire crispé se dessiner sur son visage.

– Je ferai de mon mieux pour contenir ma force légendaire, Henriette, répondit-il, ironique, en se courbant légèrement.

Puis il se dirigea vers l’arrière de la voiture, balançant ses longs bras mous d’un air dépité.

A présent qu’elle s’était fâchée, plus personne n’osait lui proposer son aide. Et Henriette dut encore s’y reprendre à trois fois avant de trouver le bon élan.

La mère d’Annie n’avait pourtant pas un physique très imposant : elle n’était pas bien grande, un mètre soixante-cinq tout au plus. De corpulence assez forte, sans être ventripotente pour autant. De loin, elle ressemblait à n’importe quelle dame âgée un peu replète.

Néanmoins, son teint pâle rappelait celui de ceux qui sortent peu de chez eux. Ses cheveux étaient tout blancs. De loin, ils ressemblaient à la crête des montagnes en plein hiver. Pas une mèche ne détonnait… Comme s’ils avaient oublié qu’un jour, ils avaient irradié de couleur… La grisaille elle-même semblait les avoir abandonnés depuis longtemps.

Sa coiffure, stricte, était tirée autour d’un chignon. Le volume de ce dernier, hissé très en hauteur, débordait au-dessus de son crâne. Avec un peu de courage, on aurait pu discerner les nombreuses épingles qui l’échafaudaient, bien que cette coiffure fût aussi serrée qu’alambiquée. Il aurait simplement fallu approcher correctement son nez. Secrètement, je priai pour ne jamais avoir à coller ma truffe délicate d’aussi près…

La sienne était elle-même ornée de grosses lunettes d’écailles. La monture, épaisse, lui mangeait le tiers du visage. Je reculai. Avec un attirail pareil, elle aurait été capable de me repérer, perché là-haut, en train de les espionner !

Par réflexe, je me ratatinai derrière les branches du marronnier, et attendis que quelques secondes fussent passées avant d’oser à nouveau hasarder mon museau en direction de l’allée.

Je surpris une nouvelle expression crispée sur son visage. Je supposai à la tête qu’elle faisait que l’air frais du jardin l’importunait.

Je la vis frissonner légèrement, puis renouer son foulard en soie autour de sa nuque. D’un geste sec, elle resserra également la sangle de son imperméable beige. Elle cintra sa taille avec tant de rudesse que son profil, déjà guindé, gagna encore quelques degrés de sévérité : elle était à présent aussi raide qu’un manche à balai !

Avec son air renfrogné, sa longue jupe plissée et ses chaussettes blanches sortant de ses bottines, rigoureusement serrées aux chevilles à hauteur parfaitement identique, Henriette dégageait une apparence particulièrement austère : j’eus un mal fou à m’imaginer sur ses genoux, en train de ronronner, tandis qu’elle visionnait le radio-crochet à moitié somnolente devant la télé… Les enfants avaient raison, sa venue n’augurait rien de bon.

Elle jeta un coup d’œil circulaire aux abords de la maison. Elle scruta méthodiquement les alentours, la bouche pincée. La rue était calme et silencieuse, mais ses traits se contractèrent tout de même. Un léger bruit de pas écrasait le gravier.

C’était ceux de Franck. Il déchargeait les bagages à grand peine, le front luisant de sueur.

Henriette lui jeta un bref coup d’œil, agacée, avant de préférer garder sous silence un commentaire désobligeant qui lui brûlait les lèvres. Le réprimander dut lui sembler inopportun… Elle ne savait pas voyager léger, le coffre était plein à craquer !

Alors que je reportais à nouveau mon regard sur elle, je fus attiré par un détail que, jusque-là, je n’avais pas remarqué. L’instant d’après, je sentis une décharge électrique me traverser.

Dans une main, Henriette serrait fermement son sac en cuir marron. A cela, rien d’alarmant. Dans l’autre, par contre, elle tenait quelque chose qui ressemblait à une fine cordelette…

– Allez ma puce…, dit-elle de sa voix singulière, à la fois douce et diablement autoritaire. Descends de la voiture, nous sommes arrivées.

Elle tira un léger coup sur la laisse.

Ma nuque se raidit brusquement au moment même où je vis cette dernière ramollir. Je sentis mon corps se figer et, l’instant d’après, ce que je découvris acheva de me paralyser tout à fait. 

Chapitre 9 : Rousquille

Précédemment dans l’histoire : les parents de Samuel et Caroline leur annoncent qu’Henriette, leur grand-mère, va venir les garder une semaine. Elle arrivera le soir même, avec une invitée surprise : Rousquille…

Je levai le museau, interpellé.

Rousquille ? Qui c’est, ça, Rousquille ?

– Elle la prend, évidemment. Tu sais bien qu’elles sont inséparables…

Je sentis soudain un étrange malaise croître en moi.

– Comment on va faire avec Moustache ? s’inquiéta Samuel.

Instinctivement, j’eus la certitude que je n’allais pas aimer la suite… Franck, lui, ne semblait pas s’alarmer outre mesure :

– Eh bien, il faudra cohabiter. S’organiser au mieux. Eviter les conflits, comme avec Mamie… Moustache et le caniche de Henriette s’entendront peut-être très bien, qui sait ?

Quoiiiiii ??? Un caniche allait débarquer à la maison ?????

A ces mots je faillis m’étrangler et, juste après, j’eus la désagréable impression que la pièce vacillait.
Il fallait appeler un vétérinaire de toute urgence, j’étais sûrement en train de faire un malaise cardiaque !

Qui sait ? Qui sait ? qu’il demandait… Moi, je savais ! Je n’avais même aucun doute à ce sujet ! Félins et canidés ne se supportaient pas, c’était comme ça. Depuis la nuit des temps, notre espèce et la leur se détestaient cordialement.

– Quel enthousiasme ! ironisa Franck.

Il me décocha un rapide clin d’œil, que j’accueillis comme une gifle. Il ne manquait pas d’air, celui-là ! S’entendre comme chien et chat, ça ne lui disait donc rien ?

Peu après, Franck interrogea d’un regard bref la pendule accrochée au mur, avant de s’affoler :

– Vite les enfants, l’heure tourne ! Avec tout ça, on va encore être à la bourre !

Comme tous les matins, les enfants étaient à deux doigts de rater le bus. Il passait à huit heures exactement, à l’angle de leur rue et de l’allée des Glycines. Il était huit heures moins dix.

De mon côté, je n’en revenais toujours pas…

Un chien allait débarquer chez nous ! Que dis-je, un chien… Plutôt une teigne à quatre pattes, une montagne d’égocentrisme, une alarme anti-sieste, capricieuse et sonore ! Il en était hors de question ! Ah ça non ! Je n’étais pas d’accord !

Mon esprit bouillonnait. Je devais à tout prix trouver un moyen d’empêcher cette catastrophe d’arriver !

Résignés, Caroline et Samuel se levèrent, et achevèrent de se préparer. Deux manteaux et quatre bruits de scratches plus tard, je tournais encore en rond, toujours à la recherche d’une éventuelle solution.

– Franck, dit Annie en pressant son mari, j’espère que tu n’as pas oublié, nous avons rendez-vous à l’ouverture avec M. et Mme Dubois. La signature du compromis, tu t’en souviens ?

Je miaulai vigoureusement : de quoi parlaient-ils donc ?

Un instant, voulez-vous : nous n’avons pas fini cette discussion !

– Euh… Bien sûr que non ! Le contrat est rédigé, je dois juste remettre la main dessus, dit-il en avalant à la hâte le reste de sa tartine grillée, l’air soudain préoccupé.

A ses pieds, je rageai comme un forcené – toute proportion gardée… C’était surtout ma fureur, qui était colossale. Il fallait bien l’avouer.

Ce dernier m’ignora superbement. Je le vis passer devant moi, sans s’arrêter, puis filer vers le bureau pour plonger son nez dans des dossiers, qu’il se mit à feuilleter nerveusement.

– Le contrat ne doit pas être bien loin…, disait-il en se grattant vigoureusement le front.

Vous m’entendez, nom d’une chouette ? feulai-je, contrarié.

Je suivis les Malloré à tour de rôle, naviguant de l’entrée au bureau, en passant par le salon, opérant mille aller-retours. Je cherchais par tous les moyens à attirer leur attention. Rien n’y faisait : on aurait dit qu’ils s’en fichaient !

Annie attrapa son sac à main et s’empara des clés de la voiture, que Franck n’avait toujours pas trouvées : elle allait partir d’une seconde à l’autre. Mon cœur fit un soudain bond en avant : elle devait absolument m’écouter avant de s’en aller !

– J’y vais. Tu n’as qu’à me rejoindre à l’agence quand tu l’auras retrouvé.

Franck revint quelques secondes après, brandissant victorieusement un dossier froissé :

– Pas la peine ! s’exclama-t-il. Je l’ai !

Diable ! C’était trop demander que de m’écouter ?

La dernière image que j’aperçus avant qu’ils ne s’éclipsent fut celle du sourire d’Annie, quand Franck lui ouvrit – faussement galamment – la porte du garage.

Quelle classe…, pensais-je, mauvais.

Presque en même temps, j’entendis la porte d’entrée claquer dans mon dos. Je me retournai et constatai que les enfants, eux aussi, étaient partis.

J’avais eu beau gesticuler, m’échiner à feuler comme un beau diable, les Malloré m’avaient délibérément planté au milieu du salon.

Je restai là, figé un moment. Ils m’avaient abandonné… Ils m’avaient laissé seul, sans clore la discussion.

J’ignorais ce qui me retenait de déverser ma colère sur ce pauvre porte-parapluie ridicule en forme de hibou posté là, face à moi. Peut-être parce qu’il n’avait rien à voir dans cette histoire… Et encore ! Qui me disait qu’il n’était pas dans le coup, lui-aussi ? A ce moment-là, j’aurais haï la Terre entière !

Je le regardai qui me fixait, l’œil rond. En retour, de rage, je lui crachai au visage… Il dut sentir à qui il avait affaire, je vis qu’il ne bronchait pas.

Copiner avec un chien, on n’avait pas idée…Qu’ils me demandent plutôt de traverser le Nil embarqué dans une péniche pleine à craquer de purin ou de thon périmé, j’accepterais plus volontiers ! Le soir même, Samuel s’empressa de me raconter l’arrivée de la grand-mère.

Le hall de la gare était quasiment désert… Quelques badauds attendaient en silence le seul train annoncé de la soirée.

Sur le quai, un homme lisait le journal, les sourcils froncés : à la Une, un article portant sur une vague de cambriolages faisait les gros titres.

Mamie Henriette descendit de son wagon à 18 heures 57 précises. Elle était déjà raide comme un manche à balai, et d’une humeur détestable. Cela ne me surprit pas…

Je m’étais déjà fait ma petite idée peu de temps après que la voiture se fut garée dans l’allée.

Ca va pas fort, mais faut pas exagérer !

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– Je ne comprends pas… J’ai passé ma journée à travailler. Pourtant, j’ai l’impression d’avoir rien fait…

– Je suis sûr que c’est pas vrai !

– Si !

Je tape du pied (oui, j’ai aussi ce vilain côté).

– En plus, j’ai mal dormi…

Il se remet à bricoler.

– T’as vu le temps qu’il fait… ? C’est horrible : il pleut sans arrêt !

Il sourit.

– Si je comprends bien, y’a rien qui va aujourd’hui.

Comment il sait ?

– Là, même si je te proposais de partir à Bora-Bora, je suis sûr tu ne voudrais pas !

Je le regarde. Il est fou ou quoi ?

– Ouais, dit-il avec un petit sourire amusé. Je me disais, aussi… J’étais peut-être allé un peu loin !

Si tu veux connaître le fond de ma pensée, je dirais plutôt pas assez, en vérité.

Bref.

Je retourne bosser, toujours aussi déprimée. 

Ah, Bora-Bora… Un jour viendra, tu seras à moi… Et ce jour-là, surtout, faites que je ne croise pas un chat !

Esquisse#2 : Moustache Malloré

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 Notre héros est un chat orgueilleux en plus d’être très gourmand. Il a aussi une haute estime de lui-même, ce qui le rend assez susceptible, et je m’amuse beaucoup à jouer de ce trait-là de caractère dans les trois tomes de la saga.

Moustache passe son temps à se mettre en valeur. D’un tempérament coquet, il aime prendre soin de lui. C’est d’ailleurs sa principale activité : toilettes et manucures constituent la majeure partie de son quotidien !

Il souffre toutefois de vertiges chroniques ce qui, pour un chat, est assez étonnant. Comme il est d’un naturel peureux, il panique très vite, contrairement à Mike qui, lui, a rarement froid aux yeux. Leurs caractères étant diamétralement opposés, je trouvais que les lier d’amitié était une bonne idée, et qu’elle rendrait ces deux personnages encore plus attachants. J’espère ne pas m’être trompée.

On dit souvent qui se ressemblent s’assemblent. Ce n’est pas toujours vrai.

Moustache tombe rapidement amoureux d’Annie. C’est elle qui lui donne à manger le matin alors forcément, ça crée des liens. Par opposition, il développera vite une forme de rivalité avec Franck, que j’ai voulu plutôt touchante.

Loin d’être en admiration devant lui, Franck est en effet le seul qui considère Moustache pour ce qu’il est, à savoir un chat. N’en déplaise à ce dernier, c’est la stricte réalité.

Dans l’histoire, Franck occupe une véritable place de chef de famille. Moustache est donc souvent contraint de lui obéir, ce qui n’est pas sans l’agacer. Il ne se gêne d’ailleurs pas pour le lui signifier dès qu’il en a la possibilité.

Pour s’adapter à sa nouvelle vie, notre héros devra donc voir plus loin que son nombril, et ce ne sera pas toujours facile… Cependant c’est le prix à payer quand on veut faire partie d’une famille aimante et soudée, qui est celle formée par Malloré.

Chapitre 8 : Henriette

Précédemment dans l’histoire : les parents de Samuel et Caroline annoncent à leurs enfants qu’ils ont donc demandé à leur grand-mère, Henriette, de venir les garder. Ces derniers ne sont pas du tout enchantés…

– Quoi ? s’exclama alors Caroline. C’est une blague ?

– Votre père et moi avons beaucoup de travail à l’agence, fit valoir Annie qui semblait se justifier. Nous avons accepté de suivre un gros dossier, on vous en a parlé il y a quelques semaines déjà…

Annie avait ouvert avec son mari une agence immobilière juste après la naissance de Samuel, voilà près de treize ans. Aujourd’hui, leur petite entreprise marchait plutôt bien. L’agence avait acquis une solide notoriété au village et beaucoup de Bellevillois leur faisaient confiance pour vendre ou acquérir un bien.

Leur organisation était simple. Annie était chargée de la clientèle ; Franck, lui, s’occupait plus spécifiquement de la gestion administrative de l’agence.

– Son instruction nous oblige à partir quelques jours en déplacement, poursuivit son époux. C’est la solution la plus simple pour éviter que vous ne manquiez l’école.

Samuel se remit à touiller son bol de céréales :

– Super, la double peine.

Annie fit mine d’ignorer son commentaire.

– Mamie ne vient pas beaucoup nous voir…, regretta-t-elle avec un petit sourire navré, et c’est bien dommage.

Le silence borné des enfants vint se heurter à la moue faussement réjouie d’Annie. Elle cherchait à dissimuler un malaise qui semblait pourtant évident. D’ailleurs, elle se pinça l’arête du nez juste après.

C’était un geste embarrassé. Je la connaissais. Elle appréhendait clairement la suite de la conversation, je compris rapidement pourquoi.

– Son train arrive en gare de Belleville, ce soir…

Effectivement, Samuel et sa sœur bondirent immédiatement.

Ils tournèrent vivement la tête vers elle, et je vis l’incrédulité se peindre sur leurs visages défaits.

– Quoi ? Ce soir ? répétèrent-ils en se redressant d’un coup, refusant d’y croire.

Ils écarquillaient des yeux ronds comme des billes, visiblement choqués.

Annie se contenta de confirmer d’un bref mouvement de tête, avant de fixer ses pieds. Elle garda les yeux baissés quelques secondes, comme si elle redoutait d’avoir à affronter les regards courroucés qu’ils lui jetteraient.

Franck décida de prendre le relais, s’empressant ainsi d’ajouter :

– Nous irons la chercher à 19 heures. Tous ensemble !

Caroline allait parler quand il leva la main pour l’interrompre :

– Ce n’est pas la peine d’essayer de négocier, votre présence à nos côtés ce soir est obligatoire !

De rage, elle tapa dans un pied de chaise, et le regretta aussitôt. Intérieurement, je souriais. Ce n’était pas faute de lui répéter, elle ne voulait jamais porter de pantoufles à ses pieds. Têtue, je la vis serrer fièrement les dents.

De son côté, Samuel avait sur le visage l’expression d’un collégien informé un quatre juillet d’un report imprévu des vacances d’été.

– Et vous avez attendu le dernier moment pour nous le dire, bien sûr ! gronda la petite fille.

Caroline avait l’air particulièrement excédée. Cela dit, le reproche n’était pas volé.

Malgré la réponse négative auquel il s’attendait, Samuel tenta tout de même de suggérer une autre idée :

– Pour une fois, on ne pourrait pas rester seuls à la maison ? On fera bien attention, on suivra toutes vos recommandations à la lettre !

– Non, il en est hors de question ! On ne sait jamais ce qui peut arriver, fit-il d’une voix affirmée.

Caroline et Samuel échangèrent un regard déçu, avant qu’une affreuse grimace ne vînt déformer leurs traits.

Pour ma part, je trouvais leurs réactions assez surprenantes, ce qui me conduisit à m’interroger.

Toutes les mamies que je connaissais autour de moi étaient foncièrement gentilles. Plutôt calmes. Et d’un naturel bienveillant. Elles avaient une patience étonnante, surtout en compagnie des enfants.

Quand elles étendaient leur linge, j’aimais passer sous leurs fils, et renifler l’odeur de la lessive qui s’en dégageait. Elle sentait bon les souvenirs d’enfance. Leurs draps, eux, avaient toujours une odeur de pin frais ou de lavande.

Je les voyais souvent faire, quand je me promenais devant leurs fenêtres : elles chantaient en se dandinant, plumeau à la main, époussetant le haut de leurs placards en écoutant de la musique rétro à la radio. Elles fredonnaient des airs vieux comme le monde. Des airs oubliés, que plus personne, à part elles, ne connaissaient.

Ca me plaisait de les voir ainsi se trémousser. Je venais souvent les observer. J’aimais les entendre s’activer, dès les premières heures de la journée.

La plupart du temps, un grand sourire égayait leurs traits. Et, quand elles me voyaient miauler, elles me donnaient toujours quelque chose à manger.

Elles savouraient l’instant présent, et étaient toujours d’une humeur enjouée. Si elles se plaignaient parfois, cela ne durait jamais… Elles préféraient voir le bon côté de la vie.  Au fond d’elles, elles avaient peut-être conscience qu’elles avaient de la chance d’être encore en bonne santé, et elles se forçaient à profiter du temps qu’il leur restait. 

Et leurs petits plats… Oh mon Dieu… Leurs bons petits plats ! Qu’est-ce que j’en raffolais ! Leurs pâtisseries, particulièrement, étaient à tomber.

– Je comprends que vous ne soyez pas enchantés, reprit Annie. Néanmoins, j’aimerais que vous fassiez des efforts. La dernière fois, si vous aviez daigné un peu plus lui parler, son séjour aurait été plus agréable pour tout le monde. Je suis d’ailleurs surprise qu’elle ait accepté de revenir vous garder.

Caroline, aussitôt, s’insurgea :

– On peut savoir ce qu’on a fait ?

Aussitôt, les traits de Franck se crispèrent. Apparemment, les dernières fêtes de Noël leur avait laissé des souvenirs divergents :

– Vous voulez que je vous rafraîchisse la mémoire ? répondit-il, sourcils froncés. Vous ne lui avez presque pas adressé la parole ! Comme toujours, vous n’en avez fait qu’à votre tête. Souvenez-vous : vous sautiez partout, sans arrêt ! Je vous soupçonnerais même de l’avoir fait exprès, juste pour l’embêter ! Elle n’a pas réussi à faire la sieste une seule fois, la pauvre, et elle est repartie avec une migraine énorme !

– Bien fait pour elle !

– Caroline ! la reprit son père.

L’instant d’après, les épaules de la petite fille s’affaissèrent.

– Mais elle est pas drôle, Mamie…, grommela-t-elle. Elle est tout le temps de mauvaise humeur. J’ai pas envie d’être gentille avec elle !

Sam hocha la tête pour valider.

– Elle ne nous décroche pas un mot, sauf pour nous donner des ordres, ajouta-t-il. Elle passe son temps à tout nous interdire… On n’a pas le droit de faire du vélo : ça la stresse ! Pas le droit de sauter : ça la fatigue ! Pas le droit de regarder la télé : elle ne supporte pas de rater ses programmes préférés !

Caroline émit un profond soupir.

– En fait, je crois qu’elle nous déteste.

Je surpris Franck et Annie échanger un regard interloqué.

– Ce n’est absolument pas vrai, ma chérie…

Manifestement, cette dernière n’était pas convaincue.

– Et c’est réciproque. Nous aussi on la déteste ! On va devoir s’enfermer dans notre chambre toute la semaine… Avec elle, c’est le seul moyen d’avoir la paix !

Samuel tapa du poing sur la table.

– Il n’en est pas question !

Je vis Caroline le regarder, avant de réagir, et de se lever.

– T’as raison ! On va pas se laisser faire. On est chez nous !

La rébellion était sur le point d’éclater, mais Franck leur coupa immédiatement l’herbe sous le pied : il les somma de se calmer immédiatement, sous peine d’une punition.

Samuel obtempéra le premier et, d’une voix plus tempérée, essaya de lui expliquer :

– On dirait que vous ne comprenez pas…

Il ouvrit ses mains en signe d’impuissance, puis, d’un air désolé, souffla.

– Quand elle est là, on a l’impression d’être au bagne… 

– C’est quoi, le bagne ? demanda Caroline d’un air ignorant.

– Une prison, la renseigna aussitôt son frère d’un ton sec.

Je m’aperçus alors que le visage de ce dernier avait perdu toute sa gaieté. D’ordinaire si rieur, il s’était fermé. Des heures plus sombres s’annonçaient, et on aurait dit que, déjà, il se projetait.

Caroline prit le temps de plisser ses paupières, avant de feindre l’illumination soudaine.

– C’est exactement ça ! Il a raison, c’est le bagne quand elle est là !

Franck secoua la tête.

– Les enfants, vous exagérez !

Annie semblait du même avis, ce qui lui donna envie de les réprimander elle aussi.

– Vous êtes trop sévères avec elle. Mamie Henriette est âgée, leur rappela-t-elle, et elle vit seule depuis des années… Changer ses habitudes n’est pas facile pour elle.

J’entendis Samuel souffler à nouveau, l’air profondément contrarié :

– On sait… N’empêche qu’on en a marre. Elle ne fait que râler, et c’est toujours à nous de faire des efforts !

A ces mots, je souris. Ils étaient effectivement de la même lignée, cela ne faisait aucun doute !

– Elle me dit sans arrêt que je dois surveiller mes manières ! Que j’arrête pas de crier, que je suis toujours mal coiffée !

Caroline laissa passer une courte pause.

– C’est même pas vrai…, poursuivit-elle, comme personne ne daignait répondre.

Et, tandis qu’elle bougonnait, elle glissa machinalement son doigt dans une des narines qui la chatouillait. Je regardais Samuel qui la fixait, amusé.

Elle continuait de fourrager son nez, et le visage du garçon se fendit d’un grand sourire l’instant d’après, comme son regard se déplaçait sur les épis de sa chevelure ébouriffée.

– Qu’est-ce que t’as à me regarder ?

De mon côté, je replongeai le museau dans mes croquettes.

Je devais avouer qu’après tout ce que j’avais entendu, je n’avais pas hâte de faire sa connaissance non plus.

– C’est vrai qu’elle peut paraître un peu dure, des fois…, dit Franck en avalant d’un trait sa dernière gorgée de café. Vous réprimander, c’est sa façon à elle – un peu maladroite – de s’occuper de vous… Mais c’est votre grand-mère, acheva-t-il, et vous lui devez le respect !

Il y eut un moment de silence, seulement troublé par le bruit de la tasse qu’il posa bruyamment dans l’évier.

Je le vis s’agiter, signe qu’il était temps d’enchaîner sur la journée. Ce dernier se mit en quête de son trousseau de clés, qu’il venait à nouveau d’égarer. Pour ma part, je pensais naïvement que la conversation était close.

Je m’apprêtais à poursuivre ma toilette, essayant de me rappeler où j’en étais resté… Ah oui, ma manucure… Il me fallait impérativement la finir avant de pouvoir sortir.

Je me reculai un instant pour admirer le travail : mes griffes étaient superbes ! Il ne manquait qu’un coup de lime, et elles seraient parfaites !

J’allais m’exécuter lorsque j’entendis Caroline poser une dernière question.

Curieusement, celle-ci me fit dresser les oreilles, sans que j’en comprenne véritablement la raison :

– Qu’est-ce qu’elle compte faire de Rousquille ?

En effet, ce prénom m’était totalement inconnu. A son évocation, pourtant, je sentis mon pelage s’animer d’un étrange frisson…

Esquisse#1 : Jojoko

Mis en avant

En ce moment, je suis en train de chercher la tête de mes personnages.

La première, ou du moins celle que je vous présente aujourd’hui, c’est Jojoko.

Jojoko est un personnage loufoque, d’une tendresse sans borne. Je trouvais amusant que dans mon roman l’un de mes personnages se perde un peu les chèvres… Si on regarde bien, on a tous une Jojoko autour de nous.

Jojoko parle à ses plantes vertes, elle ouvre et ferme les portes des placards plusieurs fois par jour. Elle met toujours ses vieilles charentaises au réfrigérateur, le soir, avant de se coucher. C’est vrai qu’elle aime sentir le frais réveiller ses pieds… Elle dit que ça lui rappelle un peu sa Russie Natale.

Il n’y avait qu’un personnage aussi déjanté capable de recueillir Mike à la déchetterie. Elle y était venue chercher quelques canards à cinq pattes, c’est finalement avec lui qu’elle est repartie… Elle lui a sauvé la vie.

On le sait tous, des familles, il en existe de deux types. Les familles de sang, et des familles de cœur. Celles imposées par la naissance, et celles qu’on a choisies.

Mike et Jojoko sont des figures très fortes de solitude et d’indépendance. Deux âmes cabossées, à la noblesse rare, que le destin fera se rencontrer et qui ne se quitteront plus jamais.

Chapitre 7 : L’Annonce

Précédemment dans l’histoire : Mike vient de raconter à Moustache la façon dont il avait fait la rencontre de Jojoko. Il lui donne des conseils pour faire sa place auprès des Malloré, conseils que Moustache s’empresse très vite de mettre en pratique. C’est ainsi que notre petit chat tigré réussit à s’intégrer, devenant, quelques mois plus tard, un membre de la famille à part entière.

Comme tous les matins, nous prenions le petit-déjeuner dans la cuisine. J’étais privilégié : Annie me servait toujours le premier. Pour être honnête, elle n’avait pas vraiment le choix… Comme on dit, ventre affamé n’a pas d’oreilles. Le matin, le mien passait son temps à casser celles des autres !

Dès qu’elle allumait la lumière, je dévalais les escaliers quatre à quatre en miaulant à la mort :

Aaarghhhh… A moi ! J’ai faim ! Je meuuuuurs de faim !

Puis je la pressais, nerveux :

Y’a quoi à manger ? Dis, y’a quoi ? Elles sont où les croquettes ? Hé ! T’as acheté une nouvelle pâtée ?

Pour finir enfin par couiner :

J’ai la tête qui tourne, au secours, je me sens fébrile…

Oui, mon attitude ressemblait de près à du harcèlement. Je n’étais pas patient, l’estomac creux… Je la suivais partout, comme un paparazzi.

Cela n’avait pas l’air de l’alarmer. De son côté, elle prenait soin de m’éviter en souriant, d’un air à moitié désespéré :

– Oui Moustache… j’ai compris, ça arrive…

Elle tentait par tous les moyens de me faire patienter ; elle mesurait certainement mal à quel point je souffrais.

Quand enfin elle déposait ma gamelle sur le carrelage, je me jetais sauvagement dessus et j’allais jusqu’à pousser sa main pour engloutir son contenu au plus vite. Bien que ce ne fût pas le cas, je devais passer pour un ingrat.

– Et voilà pour toi, mon petit cœur…

Et c’est ainsi qu’Annie me ramenait subitement à la vie.

Au fil du temps, ce rituel matinal nous avait rapprochés, elle et moi.

Annie était une très belle femme, brune, mince, au sourire franc, qui mettait instantanément les gens à l’aise. Elle avait de grands yeux marrons, qui pétillaient de joie dès qu’elle se levait, et des joues creuses sous de petites pommettes osseuses. J’adorais les taches de rousseur qu’elle avait sur le visage : son teint pâle les mettait joliment en valeur.

Souvent, un chignon relevait ses cheveux bouclés. Elles les avait longs jusqu’aux épaules. Elle les attachait rarement avec une pince, c’était trop d’organisation. Le plus souvent, elle le faisait avec ce qui lui tombait sous la main, une pince ou un crayon, selon l’inspiration. Elle aimait avoir la nuque dégagée quand elle travaillait, et les cheveux lâchés quand elle se reposait.

Cette femme avait une beauté naturelle à couper le souffle… Et, pour tout vous dire, j’en pinçais méchamment pour elle.

Je la trouvais particulièrement élégante, aujourd’hui, dans son tailleur bleu et blanc subtilement rayé. Elle avait probablement un rendez-vous important.

Le seul obstacle entre elle et moi, finalement, c’était son mari. Je me demandais d’ailleurs souvent ce qu’elle lui trouvait…

Depuis l’histoire de mon prénom, j’avais une dent contre lui. C’était un fait. Mais, au cours de ces derniers mois, j’avais aussi eu l’occasion de l’observer attentivement… Et c’était un homme on ne peut plus ordinaire, croyez-moi !

Franck avait les cheveux châtain, coupés courts, et il était de taille moyenne. Ni grand ni petit. Ni maigre ni gros. Comme je vous le disais, il était quelconque. Désespérément banal… Si commun que rien ne le distinguait particulièrement de ses autres congénères.

Cela dit, comme je ressentais un peu de peine pour lui, je faisais peut-être un portrait trop flatteur… En vérité, entre sa calvitie naissante, son ventre rebondi et ses verres progressifs qui lui agrandissaient les yeux outrageusement (quand il les mettait, il ressemblait à un saumon d’élevage), il fallait avouer qu’il avait la quarantaine plutôt ingrate, le pauvre.

De son côté, il feignait une parfaite indifférence à mon égard… Je n’étais pas dupe : mon élégance et ma fougueuse jeunesse devaient fortement l’agacer.

J’avais également étudié les traits de sa personnalité avec attention : bien qu’il occupât la place du chef de famille, il n’était franchement pas à la hauteur de cette fonction.

En premier lieu, il était tête en l’air, et terriblement maladroit. En plus de ça, il était souvent distrait : il n’écoutait que d’une oreille, ce qui obligeait régulièrement la pauvre Annie à se répéter… Je me demandais parfois où elle puisait une telle patience.

Au-delà de ce tempérament étourdi, Franck n’était pas manuel pour un sou. De sa vie, il n’avait jamais réussi à utiliser correctement une visseuse ! Par conséquent, tout ce qu’il bricolait dans la maison pouvait à tout moment vous rester dans les mains. Mieux valait le savoir, question de sécurité.

Pour finir, il était nul au foot, et il ne savait pas non plus raconter les blagues.  Les enfants ne manquaient pas de se moquer de lui à ce sujet. Lui feignait d’en rire, bêtement. Mais, au fond, il devait bien se rendre compte qu’il se ridiculisait…

S’il me faisait pitié, le plus souvent, il m’agaçait aussi parfois prodigieusement : il avait toujours le dernier mot ! Et je ne parvenais pas à comprendre pourquoi. Comme s’il était doté d’une autorité naturelle, que seuls les Malloré pouvaient percevoir. A un moment, je me suis même demandé s’il n’était pas un peu sorcier… Non. Quelque chose m’échappait, mais il n’avait aucun pouvoir magique particulier.

Avec moi, toutefois, cela ne marchait pas. Il ne m’impressionnait absolument pas.

Je me rassurais intérieurement : un jour ou l’autre, Annie ouvrirait fatalement les yeux. J’étais tellement plus attachant que lui ! Tôt ou tard, elle finirait par le quitter… Et, ce jour-là, elle me tomberait dans les pattes, je le savais… Il me suffisait simplement de patienter.

Un bruit sec mit un terme à ces réflexions et me fit lever la tête.

En haut, les portes s’étaient mises à claquer : les autres membres de la famille allaient débarquer, sonnant ainsi la fin de notre tête à tête privilégié.

Généralement, c’était Caroline qui descendait la première. Le matin, ses yeux ressemblaient à deux belles pâquerettes sous l’étendard de ses cheveux en bataille. Elle portait une coupe courte, blonde comme les blés, et avait la peau plus claire que du lait de soja.

Son visage d’ange était un leurre : la petite fille pouvait se transformer en monstre si vous osiez lui parler avant qu’elle ait fini d’avaler son petit-déjeuner !

Tous les matins, Annie la laissait donc se réveiller sans la brusquer, dans le silence le plus complet. De temps à autre, elle jetait un rapide coup d’œil vers sa fille, la regardait discrètement siroter son bol de chocolat chaud, à petites gorgées, les yeux perdus dans le vague.

Si Caroline avait besoin de temps pour émerger, son frère, lui, démarrait au quart de tour. Il filait directement sous la douche et ressortait, deux minutes plus tard, frais comme un gardon !

Il passait ensuite un gros quart d’heure à essayer de discipliner sa mèche brune : elle lui tombait invariablement sur le front tant que le gel n’avait pas séché… Dire qu’il était écrit Fixation extrême, sur le tube.

On entendait l’adolescent de quatorze ans arriver de loin… Il écrasait chaque marche de l’escalier d’un pas lourd et puissant. Il se déplaçait avec l’agilité du lion et la souplesse d’un éléphant en surpoids ! Comment réussissait-il cet exploit ? En toute honnêteté, je l’ignorais. Mais cela m’amusait.

Franck, enfin, venait les rejoindre en dernier. Il faisait généralement son entrée, l’œil rivé sur sa montre, toujours pressé, resserrant un nœud de cravate plus ou moins bâclé selon les jours.

Une fois qu’ils furent tous réunis en bas, Annie et Franck échangèrent un regard puis se retournèrent vers leurs enfants.

Ils avaient une annonce à faire :

– Sam, Caro, vous voulez bien écouter une minute s’il vous plaît ? Nous avons quelque chose de très important à vous dire…

Ils levèrent aussitôt le nez.

De mon côté, je me figeai, oreilles dressées.

Annie prit une profonde inspiration, avant de déclarer :

– Nous avons demandé à Mamie Henriette de venir vous garder cette semaine, balança-t-elle alors d’une traite.

A leurs mines défaites, on aurait dit qu’elle venait de lâcher une bombe.

Aussitôt, de vives protestations s’élevèrent : les enfants n’avaient pas l’air content du tout !

Ca ne marchera jamais…!

Mis en avant

– Minou… Parfois, ce blog, je me dis que c’est une idée débile… Ce que je raconte n’a absolument aucun intérêt !

Pause.

– Bon, tu me diras, est-ce qu’un petit parasol en bois sur une boule de glace a de l’intérêt ? Non. Et pourtant, l’idée a eu du succès.

Nouvelle pause.

– Un jour, y’a quand même un gars qui a inventé le saladier troué… Un autre, les boules carrées… Quand même, ça donne à méditer !

A la troisième pause, je le vois qui hoche la tête.

– Ah ça, mon cœur, y’a des tas d’idées ridicules qui ont marché… T‘as même pas besoin de chercher aussi loin : regarde, par exemple, notre relation ! Si ça, c’est pas une idée à la con !

Quand je suis stressée, il trouve toujours les mots pour me réconforter !