Chapitre 09 : Le Bon Repos

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Précédemment dans l’histoire : Les Malloré sont arrivés à l’auberge que leur client leur avait conseillée. Moustache, soulagé de pouvoir à nouveau respirer l’air frais, est cependant inquiet. La région ne lui inspire rien de bon, et l’établissement semble désert.

Si la lanterne extérieure n’avait pas été allumée, on aurait pu croire que l’établissement était fermé. Elle grésillait. L’ampoule vissée à l’intérieur du diffuseur variait sans cesse d’intensité, comme si le courant électrique, fragile, peinait à l’alimenter correctement. Je fronçai les moustaches, irrité. Où étions-nous tombés ?

Le nom de l’auberge avait été gravé sur un panneau en fer. Le panneau était rongé par la rouille. A chaque bourrasque de vent, il grinçait sinistrement. Je le regardai se balancer mollement, d’avant en arrière, suspendu à une barre métallique dont la peinture, boursouflée d’un bout à l’autre de la tige, s’écaillait. Un frisson glacé me parcourut, un son lugubre s’élevait à intervalles réguliers. Je tendis l’oreille. D’où il provenait-il ? Je reportai mon attention sur le panneau, puis compris. C’était ce mouvement lancinant qui produisait le bruit sordide, un bruit semblable à une sorte de long raclement, que le mugissement du vent amplifiait. Instinctivement, je reculai. Si c’était une menace, je me fis la réflexion qu’elle était à peine voilée.

J’étais prêt à décamper, une odeur de cuisine me retint. Elle fit frémir mes narines, je levai la tête. Des volutes de fumée s’échappaient du conduit de cheminée. J’étirai mes babines, ravi. J’avançai d’un pas. Une cuisine au feu de bois ? Tiens donc… Ce serait une première pour moi !

– Mamie, je vous aide ? entendis-je Franck demander à sa belle-mère.

Je tournai la tête vers l’arrière. Elle se débattait une nouvelle fois pour s’extraire de son siège.

– Volontiers…, répondit-elle. Ah, la vieillesse mon pauvre Franck…!

Il arbora son plus beau sourire charmeur.

– On a l’âge de nos artères, Henriette ! Et les vôtres sont en parfaite santé !

Je la vis se raidir puis lui retourner un regard noir.

– Gardez ces flagorneries1 pour vos clients, lui ordonna-t-elle. Contentez-vous de tirer et épargnez-moi vos commentaires, de grâce !

Elle agrippa sèchement la main qu’il lui tendait, la broya au passage, ce qui lui arracha une petite grimace de douleur. Satisfaite de sa mesquinerie, elle accueillit sa réaction avec un sourire fier.

Henriette avait toujours détesté les compliments, elle ne manquait jamais de clouer le bec à quiconque s’y risquait. Franck le savait pertinemment, j’en conclus qu’il devait aimer le son du fouet. Je souris à cette pensée, renouvelant en silence ma promesse de le contenter dès que l’occasion se présenterait.

Annie fit un pas en avant, elle poussa avec prudence la porte de l’établissement. Une clochette tintinnabula au-dessus de sa tête. Hormis ce drôle de carillon et la porte d’entrée qui se refermait lentement en grinçant, l’auberge resta désespérément silencieuse.

A l’intérieur, tout était calme. Nous jetâmes un rapide regard circulaire autour de nous en quête d’un éventuel responsable. Il n’y avait personne. Franck attendit quelques secondes, manifestant ensuite notre présence à haute voix.

– Bonjour ! lança-t-il.

Nous tendîmes d’oreille. Personne ne répondit.

– Il y a quelqu’un ?

Un vieux comptoir en bois trônait au milieu du vestibule. Posée sur le plateau, une modeste pancarte indiquait que des chambres étaient à louer. Intrigué, je dressai le cou. Une série de vieilles clés numérotées pendaient sur des crochets. Pas un jeu ne manquait… Aucun doute, l’hôtel était vide.

J’avançais une patte prudente. Sur la droite, un escalier en bois desservait l’étage.

Il mène certainement aux chambres, pensai-je brièvement en moi-même.

Déduction faite, je clignai des paupières et regardai en direction opposée. A l’autre bout du vestibule, les tables avaient été dressées. La salle du restaurant nous tendait les bras, elle était déserte.

Mon regard, aimanté par sa couleur criarde, fut attiré au sol sans le vouloir. Une épaisse moquette rouge vif étendait ses rubans de part et d’autre. Je secouai le museau. Je n’avais aucun doute quant à son utilité, pour en avoir déjà vu chez des personnes âgées… Cette moquette faisait office de cache-misère, à l’image d’un tapis gigantesque, déroulé dans le but de cacher les marques d’usure qui défiguraient le parquet.

Du coin de l’œil, j’observai les lames encore visibles. Leur couleur d’origine avait viré, elles étaient presque noires, comme si une couche de crasse les recouvrait.

Un claquement de porte résonna depuis l’étage, suivi d’une série de pas pressés. Elle fit craquer le plancher. Je dressai les moustaches, quelqu’un se hâtait. Une poignée de secondes plus tard, une jeune femme à la silhouette fluette, vêtue d’un ample pull à col roulé et d’un pantalon large qui faisait deux fois sa taille descendit les marches de l’escalier avec rapidité.

Apparemment navrée, la jeune hôtesse se confondait en excuses à mesure qu’elle dévalait l’escalier. 

– Veuillez me pardonner, je ne vous avais pas entendus entrer. Il y a longtemps que vous attendez ?

Les deux couettes qu’elle s’était nouées sur la tête tressautaient, comme deux pompons blonds que sa démarche agitait avec nervosité.

– Non non, ne vous inquiétez pas, mentit Annie pour la rassurer, nous venons juste d’arriver !

Ses joues, légèrement rosies par l’empressement, s’étirèrent immédiatement en un grand sourire avenant. L’hôtesse adressa un regard aimable à chacun des Malloré le temps de reprendre son souffle.

– Nous accueillons si peu de monde en ce moment, se justifia-t-elle, j’en profite pour tout nettoyer…

Elle opéra ensuite un léger tour de bras, accompagnant son geste d’une mimique amusante et d’un petit rire à la sincérité désarmante :

– Comme vous pouvez le constater, ce n’est pas le travail qui manque !

Ayant assez peu d’humour en matière de propreté, je tiquai. Je baissai le museau et reniflai suspicieusement les lames de bois autour de moi. En effet, les passages successifs n’expliquaient pas l’état déplorable dans lequel elles se trouvaient. Au fur et à mesure des années, le manque d’entretien avait achevé de les détériorer. Une saleté grasse s’était incrustée dans les rainures du parquet. La seconde d’après, j’éternuai. Cette pauvre femme devait avoir du pain sur la planche… Il y avait de la poussière partout ! Par sécurité, je rapprochai mes pattes les unes des autres puis soupirai, blasé. Cette auberge ne correspondait pas du tout à mon standing ! 

– Alors ? reprit-elle. Que puis-je faire pour vous ? Vous souhaitez réserver des chambres ?

Annie la gratifia d’un sourire courtois.

– Nous voudrions simplement déjeuner. Croyez-vous que cela soit possible ?

– Mais certainement ! 

L’autre hocha la tête avec conviction, puis nous compta mentalement.

– Trois adultes et deux enfants ?

Froissé, je miaulai.

Et nous alors ? 

Je sollicitai Rousquille de la patte. Elle réagit à son tour.

Qu’est-ce que ça signifie ? renchérit-elle en aboyant plusieurs fois. On compte pour du beurre ?

Henriette apaisa son caniche d’un « chut » entendu.

– Et si vous pouviez porter deux gamelles d’eau… Je crois que ces deux-là vous en seraient très reconnaissants !

Etonnée, l’hôtesse marqua un temps d’arrêt, s’accroupissant pour nous détailler de près.

– Oh ! Mais… Je ne vous avais pas vus vous deux ! 

Vexé, j’échangeai avec Rousquille un regard désabusé, puis réfléchis. La concernant, je pouvais comprendre. Mais moi ? Comment avait-elle fait pour ne pas me remarquer ? Incrédule, je pestai puis vis l’hôtesse allonger son bras, paume ouverte en direction du restaurant.

– Je vous laisse vous installer… Vous avez le choix des tables, ajouta-elle avec un nouveau petit rire.

Cette fois-ci, son rire sonna néanmoins plus triste.

– Elles sont toutes libres. Les touristes se font rares… Autant que vous en profitiez !

Franck inclina poliment la tête.

– Merci infiniment, répondit-t-il.

Les Malloré s’avancèrent, laissant leurs regards se promener dans la pièce. La lumière du jour, blafarde, filtrait à travers les fenêtres. Des lustres imposants, en perles de verre, étaient suspendus au plafond, soutenus par de solides maillages en fer. 

D’un commun accord, les Malloré choisirent de s’attabler en plein milieu de la pièce. Je les connaissais par cœur. Ce choix, dicté par l’envie de profiter pleinement du cadre, ne m’étonna guère.

Ils s’assirent l’un après l’autre. Spontanément, Annie soupesa la nappe blanche, la caressa un instant, laissant glisser ses doigts jusqu’à l’ourlet piqueté. Elle semblait apprécier la qualité du linge, sa finition soignée. J’interceptai le regard, agréablement surpris, qu’elle adressa à son mari. Le tissu, doux et épais, était d’une propreté irréprochable. Annie se sentit immédiatement rassurée à son contact.

Elle observa les couverts bordant les assiettes. Ils étincelaient de brillance. Des serviettes aux couleurs coordonnées avaient été disposées au creux des verres à pied. Annie sourit, charmée par cette décoration simple, mais raffinée. Elle parcourut du regard le chemin de table en dentelle, gris clair, qu’on avait agrémenté de petits bouquets de fleurs champêtres, puis leva son visage admiratif en direction des plafonds. Je l’imitai, fasciné par son intérêt.

Ces derniers, démesurément hauts, étaient barrés de solives en bois. Leur facture artisanale, semblable à celles des auberges d’antan, ajoutait une chaleur supplémentaire à l’ensemble du lieu. Je ne pus m’empêcher de penser que, là aussi, un bon coup de peinture n’aurait pas été du luxe…

Je m’interrogeai. L‘auberge semblait avoir été figée dans le temps. A cette idée, le visage de l’hôtesse me revint en mémoire. Je fus étonné de penser que la jeune femme, fraîche et dynamique, ne devait pas avoir plus de trente ans.

Un gargouillement familier s’échappa de mon estomac. Mes maux de ventre avaient disparu, et je m’aperçus soudain que j’avais faim. Et ce n’était pas un petit creux : j’avais une faim de loup. Mon estomac criait famine. Il suppliait, comme s’il n’avait rien avalé depuis des années ! Tout heureux d’avoir enfin retrouvé mon appétit légendaire, je miaulai de joie. Les festivités pouvaient commencer… J’étais prêt à dévorer l’intégralité du menu, strudel inclus !

1 Flagorneur : se dit de quelqu’un qui flatte bassement

Chapitre 07 : Georges Wingard

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Précédemment dans l’histoire : Les Malloré roulent en direction du manoir. Moustache, qui ne supporte pas les trajets en voiture, est pelotonné sur les genoux de Samuel. Il fait son possible pour se retenir de vomir, maudissant Mike pour sa traîtrise.

La voiture s’enfonçait dans la campagne obscure. Un épais manteau vert sombre recouvrait les collines alentour telle une couverture matelassée, protégeant leurs flancs du vent froid qui les fouettait. 

A leur sommet, d’immenses forêts de pins s’étendaient à perte de vue. Leurs cimes, invisibles, disparaissaient dans une couche de nuages grisâtre.

Je me sentais mal. Mon estomac se tordait davantage à mesure que nous roulions. Des crampes de plus en plus aiguës le tiraillaient. Des relents acides me brûlaient la gorge. Il ne manquait plus qu’un orage éclate et mon bonheur serait complet !

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Chapitre 05 : Un nouveau challenge

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Précédemment dans l’histoire : Moustache a été vacciné. Cet épisode, à l’origine d’une de ses plus grandes frayeurs, n’a fait que raviver sa colère contre Franck. Notre héros ne lui pardonne pas cette seconde trahison, dont il tient le chef de famille pour seul responsable. Déterminé, il jure de se venger tôt ou tard. En quête d’une occasion favorable, l’annonce d’un départ en vacances lui coupe soudain l’herbe sous le pied.

Cette année, les vacances d’hiver tombaient au début du mois de mars. Les parents de Caroline et Samuel leur avaient réservé une surprise : ils allaient passer deux semaines dans un manoir, perdus en pleine campagne !

Le couple Malloré avait été mandaté dans le cadre d’une succession familiale, dont l’unique héritier, M. Krol, vivait à l’étranger. Il souhaitait déléguer l’affaire à des agents immobiliers de proximité, et avait le plus grand mal à trouver des professionnels compétents. Continuer la lecture