Chapitre 12 : Un chat indispensable

Précédemment dans l’histoire :

Moustache peut enfin mettre un visage sur le prénom d’Henriette. Et un museau sur celui de Rousquille ! Dès la première rencontre, elles lui paraissent aussi détestables l’une que l’autre… Tandis qu’il se retrouve seul à l’extérieur, il appréhende les conséquences de leur présence chez les Malloré.

Je sentis qu’une nuit plus fraîche que d’ordinaire venait de tomber sur le quartier des Glycines.

Bien que nous ne fussions qu’au début du mois d’octobre, les journées avaient déjà commencé à raccourcir. Cependant, l’arrivée d’Henriette nous avait définitivement mis un pied dans l’hiver…

Je pris une seconde pour apprécier le calme invisible qui enveloppait à nouveau le jardin. Il serait de courte durée, je le savais. Je décidai tout de même d’en profiter quelques instants. Mon cœur venait de faire une violente embardée, et il me fallait trouver un moyen de l’apaiser.

Je contemplai les arbres autour de moi, peu concernés par ce qu’il venait de se passer. Imperturbables, ils déroulaient leurs sublimes couleurs automnales : de beaux rouges orangés et de magnifiques dégradés de jaunes, à peine brunis, se répondaient sur des branchages un peu déplumés, désespérément immobiles. Ces derniers, indifférents à la légère brise qui faisait bruisser leurs feuilles, ne semblaient pas sentir arriver le danger… Je n’étais pas dupe. Une tempête approchait à grands pas, et elle avait un nom… Henriette.

J’ignorais totalement quand elle allait éclater. En revanche, il y avait une chose que je savais : le jour où elle s’abattrait, je serai le dernier épargné.

Je redescendis de mon poste de garde, faisant bien attention à ne pas trébucher. Malgré mes multiples précautions, je glissai maladroitement et me rattrapai à nouveau à une branche au dernier moment. Décidément, pour un chat, j’étais un bien piètre équilibriste !

La dernière fois, Franck s’était d’ailleurs bien moqué de moi. J’y repensais tandis que je posai la patte sur l’herbe fraîche de la pelouse.

C’était un dimanche. Comme à son habitude, il lisait le journal, m’observant du coin de l’œil. Installé sur une chaise, juste en face lui, je faisais ma toilette. Je me contorsionnais, lissant ma fourrure avec application quand je m’aperçus soudain qu’un nœud me résistait.

J’étais en train de mordiller la base de cet enroulement de poils, j’avais du mal à en venir à bout. Tant et si bien que, juste après l’avoir délogé, je perdis l’équilibre et basculai ridiculement en arrière, avant de tomber brutalement au sol !

Je me redressai aussitôt, stupéfait et honteux. C’était trop tard : Franck, incrédule, avait suivi ma chute tout du long.

Il éclata alors de rire :

– Eh bien, eh bien… Moustache… Que s’est-il passé ? me railla-t-il, taquin. Un faux mouvement ? Une attaque de brigands ?

Cette interpellation me prit au dépourvu.

Vexé, je répondis par un grognement mauvais.

Annie travaillait dans la salle à manger. Intriguée, elle décrocha  le regard de son ordinateur pour s’enquérir de ce qui se passait :

– Tout va bien ? demanda-t-elle.

– Moustache a dégringolé de la chaise en faisant sa toilette ! répondit Franck qui redoubla d’hilarité. Il s’est écroulé par terre comme un bleu* ! T’aurais dû voir ça, c’était ridicule !!!

Il riait tant que des larmes commençaient à lui perler au bord des yeux. De mon côté, je me sentais terriblement humilié.

– Chérie, fit-il en se tenant les côtes, je crois que nous sommes les seuls à posséder un chat dépourvu du sens de l’équilibre !

Au souvenir de ma chute pitoyable, Franck se mit à nouveau à rire.

Annie, compatissante, me gratifia alors d’une caresse avant de rappeler à son mari qu’il n’avait pas vraiment de leçon à donner :

– Et toi ? Combien de fois t’es-tu coupé en te rasant, tu peux me le dire ? Laisse-le un peu tranquille !

A l’énoncé de cette simple vérité, il eut le bec cloué.

Une nouvelle fois, j’eus la conviction qu’un lien fort nous unissait. Elle ne l’avait pas clairement formulé, il lui fallait encore du temps pour se l’avouer. Pour ma part, j’en étais persuadé : Annie et moi étions destinés à nous aimer. Franck dut sentir le vent tourner, il arrêta aussi sec de se moquer !

Je songeais avec émotion au chemin parcouru depuis mon arrivée tandis que je traversais le jardin, ce soir-là.  Excepté Franck, aucun Malloré ne résistait à l’envie de me cajoler. Et je m’y prêtais bien volontiers ! J’étais devenu indispensable à leur bonheur.

Caroline, par exemple, me livrait toujours le contenu de sa journée dès qu’elle rentrait de l’école. Elle me cherchait partout dans la maison, impatiente de me retrouver. J’avoue, le CE2, ce n’était pas vraiment passionnant… Mais qu’importe ! Car ses caresses étaient un don du ciel.

Après le goûter, elle venait systématiquement me grattouiller derrière l’oreille. De mon côté, je ronronnais de bonheur : j’avais le cœur en fête !

Elle me cajolait et me parlait de Nathan, son grand copain, qui faisait deux fois sa taille et semblait déjà avoir fait sa mue. Quand il parlait, sa voix dérapait, suivant la courbe des montagnes russes.

Ils collectionnaient ensemble des tas de choses : des timbres, des cailloux, des pièces de monnaies qui provenaient de tous les pays du monde. Elle adorait me montrer tous ces objets. Moi, soyons honnête, je m’en moquais… Mais je trouvais important que mon oreille bien peignée fasse l’effort de l’écouter. Elle me livrait tous ses secrets, c’était une grande responsabilité !

Elle me racontait Déborah, la peste de sa classe, une petite blonde aux cheveux longs qui, malgré son visage d’ange, passait son temps à lui chercher des poux dans la tête.

Samuel, de son côté, était incontestablement le plus secret des deux… Il n’en demeurait pas moins attachant. Il reprenait souvent sa sœur à l’ordre. Il lui disait de me laisser tranquille, que je n’étais pas un jouet. Même sans parler, lui et moi, on se comprenait…

Il aimait sa liberté, il préservait aussi la mienne.

Chaque soir, à la nuit tombée, je me faufilais par la chatière de l’entrée et filais en direction de l’étage. Je m’arrêtais devant sa chambre, levais la patte et poussais doucement la porte… J’avais beau faire attention, elle grinçait toujours un peu quand elle s’ouvrait. L’instant d’après, j’atterrissais avec légèreté sur sa couette.

C’était toujours le même rituel. Samuel ouvrait un œil pour me saluer, avant de s’écarter, pour que je puisse moi-même correctement m’installer. Je tricotais son pyjama quelques instants en ronronnant, puis je m’allongeais contre lui. Sa respiration avait le don de me bercer. Ainsi pelotonné, je m’endormais comme un bébé !

Aujourd’hui, je le reconnaissais bien volontiers : des jours heureux coulaient pour moi au 27 rue des Lilas.

Tandis que j’y pensais, les propos de Franck me revinrent subitement en mémoire. Alors oui, j’avais effectivement deux oreilles, une queue et des moustaches, mais j’étais devenu Moustache Malloré, le chat adoré de la famille Malloré !

Dans ma tête, tout était clair : cette place, je l’avais gagnée. C’était la mienne. Personne ne me la ravirait, quel que soit le prix à payer !

*bleu : jeune recrue dans l’armée.

Esquisse#2 : Moustache Malloré

Mis en avant

 Notre héros est un chat orgueilleux en plus d’être très gourmand. Il a aussi une haute estime de lui-même, ce qui le rend assez susceptible, et je m’amuse beaucoup à jouer de ce trait-là de caractère dans les trois tomes de la saga.

Moustache passe son temps à se mettre en valeur. D’un tempérament coquet, il aime prendre soin de lui. C’est d’ailleurs sa principale activité : toilettes et manucures constituent la majeure partie de son quotidien !

Il souffre toutefois de vertiges chroniques ce qui, pour un chat, est assez étonnant. Comme il est d’un naturel peureux, il panique très vite, contrairement à Mike qui, lui, a rarement froid aux yeux. Leurs caractères étant diamétralement opposés, je trouvais que les lier d’amitié était une bonne idée, et qu’elle rendrait ces deux personnages encore plus attachants. J’espère ne pas m’être trompée.

On dit souvent qui se ressemblent s’assemblent. Ce n’est pas toujours vrai.

Moustache tombe rapidement amoureux d’Annie. C’est elle qui lui donne à manger le matin alors forcément, ça crée des liens. Par opposition, il développera vite une forme de rivalité avec Franck, que j’ai voulu plutôt touchante.

Loin d’être en admiration devant lui, Franck est en effet le seul qui considère Moustache pour ce qu’il est, à savoir un chat. N’en déplaise à ce dernier, c’est la stricte réalité.

Dans l’histoire, Franck occupe une véritable place de chef de famille. Moustache est donc souvent contraint de lui obéir, ce qui n’est pas sans l’agacer. Il ne se gêne d’ailleurs pas pour le lui signifier dès qu’il en a la possibilité.

Pour s’adapter à sa nouvelle vie, notre héros devra donc voir plus loin que son nombril, et ce ne sera pas toujours facile… Cependant c’est le prix à payer quand on veut faire partie d’une famille aimante et soudée, qui est celle formée par Malloré.